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Marguerite de Bourgogne à Château-Gaillard

Chateau-GaillardSur les bords de la Seine, les ruines du Château-Gaillard sont encore là debout, sur le roc, et semblent se rire, à la face de chaque génération qui naît et qui meurt, des sept siècles qui, en passant, n’ont fait que lui arracher petit à petit quelques pierres qui roulent dans le ravin quand l’ouragan gronde et que la pluie tombe.

Je sais, j’aurais dû mettre des guillemets, mais l’effet n’aurait pas été le même. Cette phrase tordue comme un alambic où cascadent les qui et les que n’est pas de moi. Quelle plume célèbre l’a tracée, d’après vous ?
Vous séchez ? Tenez-vous bien. Ce style léger comme de la crème au beurre, c’est celui de… Gustave Flaubert. C’est le deuxième paragraphe d’une oeuvre courte et justement méconnue, « La dernière scène de la mort de Marguerite de Bourgogne ». Le titre, vous l’aurez remarqué, est parfaitement stupide. La mort se joue-t-elle, et de surcroît en plusieurs scènes ? Je vous ai zappé le premier paragraphe, un bijou dans le genre tarte :

Connaissez-vous la Normandie, ce beau pays si rempli de vieux castels dont chacun éveille le souvenir d’un nom célèbre ? La Normandie, où chaque champ a eu sa bataille, chaque pierre son nom ? La Normandie si remplie de vieilles légendes, de contes fantastiques, de traditions populaires qui tous se rattachent à quelques lambeaux de notre histoire du moyen âge ?
Eh bien… (reprendre au premier paragraphe qui est le deuxième, je vous en prie, essayez un peu de suivre).

La suite, justement, vous pouvez la lire là, et cela ne vous prendra guère plus de cinq minutes. C’est intéressant.
J’ai mis du temps à trouver la date, c’est-à-dire l’âge auquel Flaubert a écrit ce texte. Heureusement, la nouvelle a été traduite en kotava.
J’ai beaucoup d’admiration pour la traductrice de la nouvelle, d’abord parce qu’elle a réussi à apprendre le kotava – il paraît que c’est facile, mais à première vue pas tant que ça – et ensuite parce qu’elle a voulu mettre ce texte unique à la portée de tous les curieux du monde qui voudraient bien eux aussi étudier le kotava. Sûr qu’après, les curieux conquis vont se ruer sur Madame Bovary.

Donc, Flaubert s’est enflammé pour la mort de Marguerite de Bourgogne en 1839, et comme il est né le 12 décembre 1821, il avait 17 ans. Ceci explique cela.
L’imagination de notre ado s’emballe pour cette histoire érotique et morbide. Bon. Mais la mise en scène est ridicule, les dialogues aussi, à en être comiques. On dirait un sketch.
La grandiloquence fait rire aujourd’hui, en littérature comme en peinture. Le style pompier qui plaisait tant n’a plus la cote. Et voilà une page de Flaubert pour laquelle les biographes observent un silence pudique.
Elle ouvre sur de nombreuses questions. Celle, si mystérieuse pour nous autres, du génie. Quand commence-t-il à se manifester ? Est-il présent a priori, ou surgit-il un beau jour ? Quelle est la part du travail dans le génie ? Comment se défaire de ce que l’on a appris ? Et celle de l’étude littéraire. Que vaut-il la peine d’étudier ? Quelle est la place des oeuvres mineures dans la connaissance et la compréhension d’un écrivain ? Elle pose enfin la question de l’esprit critique. Admirons-nous une signature, ou une oeuvre pour ce qu’elle est ? Toutes ces questions ont la même pertinence dans le domaine des arts plastiques.


4 commentaires

  1. Aifelle dit :

    C’est amusant que tu parles de Flaubert ce matin ; hier soir j’ai assisté à une rencontre avec Marie Hélène Lafon, qui a truffé son dernier roman (Joseph) de références au grand Gustave. Elle l’a structuré comme "un cœur simple".

  2. Therese dit :

    A 16 ans Victor Hugo ecrivait Bug-Jargal… il est vrai remanie 10 ans plus tard.

  3. Genevi dit :

    Arte a consacré la soirée du précédent samedi à " La Belle Princesse, " délicat portrait de profil d’une
    adolescente italienne de la Renaissance, gracieusement coiffée à la mode de chez eux .

    Tout le monde s’accorde, mais rapidement, pour louer la fraicheur du portrait, la maitrise de l’artiste, etc etc, mais pfuuiit, là n’est pas le propos , probablement que beaucoup d’artistes peuvent en faire autant .

    Le propos est : Et si il s’agissait d’une oeuvre de Léonard de Vinci ?

    Alors là, le monde de l’Art chavire, enquête, expertise, compare, tournicote, persuade, se persuade, nous
    persuade ….

    En attendant le résultat de ces tergiversations, la pauvrette est désormais à l’abri des regards qui risqueraient de l’user, elle passe ses nuits et ses jours en suisse, pas dans les montagnes d’Helvétie, mais dans un cachot tout noir, un coffre à la banque , des fois qu’elle serait une oeuvre de Léonard, et qu’elle vaudrait donc beaucoup beaucoup de sous, beaucoup plus, en tout cas, que si elle était l’oeuvre d’un quelconque …

    "Admirons-nous une signature, ou une oeuvre pour ce qu’elle est ? " questionne Ariane .

    C’est une excellente question, et je vous remercie de l’avoir posée ….

  4. Ariane dit :

    Aifelle, c’est drôle, ces coïncidences ont toujours l’air de vouloir nous dire quelque chose, mais quoi ?
    Thérèse, chez Victor Hugo, beaucoup plus prolixe que Flaubert, la production est inégale aussi, n’est-ce pas ?
    Geneviève, quelque chose me dit qu’on finira par la revoir, cette beauté…

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