Home » Architecture » Les églises romanes précoces

Les églises romanes précoces

Les églises romanes précoces
Un pan de mur de style roman à l’église de Giverny


NicolasWasylyszyn est archéologue du bâti, membre associé à un labo CNRS, ingénieur du patrimoine et adjoint de l’architecte des Bâtiments de France de l’Eure. Il mène depuis de nombreuses années une étude des églises romanes précoces en Haute-Normandie. Suite à la passionnante conférence qu’il a donnée à Vernon, je vous partage ci-dessous les notes que j’ai prises, dans le but de mieux faire connaître ce patrimoine ancien et méconnu. Pour plus de précisions vous pouvez vous reporter à son blog
 https://premier-age-roman-normand.blogspot.com/

Les églises les plus anciennes de l’Eure remontent au 10e siècle, après la fin des incursions vikings grâce au traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911.

On pourrait bien passer à côté sans remarquer ces églises carolingiennes tant elles n’ont rien de tape-à-l’oeil. Il faut même un oeil bien exercé pour les repérer. Le plus souvent, ce n’est pas l’église toute entière qui nous est parvenue mais une partie, un pan de mur, sur lequel les ouvertures ont souvent été bouchées ou remaniées.

A quoi reconnaître ces très anciennes parties d’églises ? Ce n’est pas toujours facile, car la volonté de faire propre a conduit nombre de communes à effectuer des restaurations sur leurs églises, et les murs sont à présents noyés sous un enduit qui rend leur lecture impossible. Mais imaginons que par chance, l’église soit encore dans son jus.

Les églises romanes précoces
Appareillage de petites pierres en épi – Eglise de Tosny, Eure

Premier indice, les matériaux. Les rangs de pierres sont disposés en arêtes de poisson, ou plutôt en épis (opus spicatum). Ce sont de petites pierres. Le matériau est local. Dans le val de Seine où il y avait des carrières on trouve de la pierre calcaire, sur le plateau on ramassait les cailloux dans les champs. Le silex y domine. Parfois, on note des terres cuites architecturales, matériau gallo-romain de réemploi.

Les pierres sont liées par des mortiers, inchangés depuis des siècles : les mortiers anciens tiennent depuis mille ans. Ce sont des mortiers maigres avec un peu de chaux aérienne et beaucoup de sable, en proportion d’environ 1 pour 5. Aujourd’hui on hésite à mettre si peu de chaux. Mais la forte présence de sable a un avantage, elle laisse respirer le bâtiment.

Les églises romanes précoces
Baie romane précoce transformée en niche, église de Tosny, Eure

Deuxième indice, les ouvertures. Les baies romanes précoces sont petites. Parfois très très petites : 10 cm de large, qui vont s’évasant vers l’intérieur de l’édifice, comme à Giverny. Les plus modestes sont constituées d’une seule pierre en guise de linteau, dans lequel on a taillé un arrondi, une minuscule arcature de plein cintre. Deux à quatre pierres taillées forment les côtés, les pieds-droits. Les baies n’ont jamais de pierre d’appui, c’est une caractéristique du roman précoce. Les pierres d’appui font leur apparition au 12e siècle. 

Les églises romanes précoces
Ancienne porte pré-romane murée à l’église de Bouafles, Eure

Les portes, carrées, sont surmontées d’un linteau en bâtière protégé par un arc de décharge au-dessus. Pas de colonne, le poids est supporté par un simple tailloir. La sculpture est quasi inexistante.

Les églises romanes précoces n’avaient pas de contreforts. S’il y en a, ils ont été rajoutés ultérieurement, ce qui se remarque au rythme des contreforts qui n’est pas en harmonie avec celui des baies. 

Troisième indice, quand par chance l’église n’a pas été remaniée ultérieurement, le plan de l’édifice est une bonne indication. En roman précoce, l’église est constituée de deux rectangles, l’un pour la nef et l’autre plus petit pour le choeur. Le transept est absent de ces églises rurales, réservé aux ouvrages importants tels que les cathédrales ou les abbatiales.

Enfin, une dédicace à Saint-Martin est le signe d’une église fondée au tournant du millénaire. Même si le bâtiment a été remanié par la suite, il en reste peut-être un bout très ancien. Les bâtisseurs utilisaient volontiers des pans de ruines pour éviter de tout refaire.     

On compte 90 églises datant du roman précoce dans l’Eure, sur un total de 2000 édifices religieux encore en élévation dans les deux départements.

La partie médiane de celle de Giverny, au niveau de la porte sud et de la petite fenêtre à sa gauche, remonte à cette époque.


8 commentaires

  1. Un billet très intéressant et clair, j’espère retenir ces trois indices.
    Merci aussi pour les toiles de Pourville, j’aime beaucoup les couleurs de celle qui vient d’être vendue.
    Bonne et heureuse année, Ariane.

    • Bonjour Tania, belle année 2019 à toi ! Nous avons eu une passionnante conférence à Vernon sur les églises pré-romanes, ce billet, ce sont mes notes écrites il y a quelque temps déjà. Il me manquait les photos. Partir dans les villages à la recherche des indices est une quête intéressante.
      Oui, les merveilleuses couleurs de Monet… Il sait nous faire rêver. C’est si beau le monde vu à travers ses yeux.

  2. Bonjour,

    Il serait bien de citer vos sources… Cette recherche sur les églises romanes précoces a été initiée par Nicolas Wasylyszyn en 1997. Cette étude est bien sûr protégé au titre de la propriété intellectuelle.

    • Monsieur Wasylyszyn, merci pour votre message. Puisque vous me demandez de vous citer je le fais bien volontiers. Mon intention n’était nullement de vous « piller » vos recherches mais tout simplement de diffuser cette connaissance pour aider à la préservation du patrimoine. C’est un point qui nous rassemble et je m’imagine que c’était le but de votre conférence à Vernon.
      Si je ne l’ai pas fait de prime abord c’est plutôt par respect. Internet ne réagit pas toujours comme on l’attend, et cela peut être agaçant, dans le cadre d’une recherche sur votre nom, de voir apparaître en premier des pages étrangères à vos travaux.
      La seconde raison est que je suis guide-conférencière, et que l’usage dans la profession est que les guides ne citent pas leurs sources. Nous intervenons pour vulgariser des connaissances, hors d’un cadre scientifique, et nous perdrions rapidement nos auditeurs si nous commencions à donner les références des points que nous avançons.
      Si malgré ces explications vous préférez que je retire cet article de mon blog, il vous suffit bien entendu de me le demander.
      Quelle que soit votre décision je vous remercie infiniment pour votre travail et pour le partage que vous en faites.

  3. Bonjour,

    Il serait bien de citer vos sources… Cette recherche sur les églises romanes précoces a été initiée par Nicolas Wasylyszyn en 1997. Cette étude est bien sûr protégée au titre de la propriété intellectuelle.

  4. Oui, enfin il serait bon de rendre à César ce qui est à César, c’est à dire que les critères que vous avez pu indiquer sur votre blog sont ceux issus des recherches de Nicolas Wasylyszyn, archéologue du bâti, membre associé à un labo CNRS et ingénieur du patrimoine et adjoint de l’architecte des Bâtiments de France de l’Eure. cf son blog https://premier-age-roman-normand.blogspot.com/
    Je vous remercie donc par avance de modifier votre post en ajoutant quelques lignes sur ce fait.

Leave a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cher lecteur, ces textes et ces photos ne sont pas libres de droits.
Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

Commentaires récents

Catégories

Archives