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De bronze et d’ébène

Contre-jour sur l'étang de Monet
C'est l'alchimie du petit matin, quand le soleil apparaît derrière la colline de Giverny et que le contre-jour transforme tout ce qu'il touche en éclats de lumière.
Les rayons vont fouiller les ténèbres, réveillant le bassin encore perdu dans ses songes.
Sous ce pinceau, les nénuphars se revêtent d'une patine couleur bronze.
Les particules suspendues entre air et eau deviennent des perles scintillantes.
La parure sera brève, mais elle recommencera demain.

Les arceaux de roses

Grande allée du jardin de Monet, les arceaux aux roses

L'une des joies de juin au jardin, c'est cette orgie de roses qui s'imposent partout. Au-dessus de la grande allée qui traverse le jardin de Monet, les rosiers lancent leurs tiges en courbes gracieuses, couvertes de fleurs qui ne le sont pas moins. Les couleurs alternent, rose, blanc, rouge ou beurre frais. Ce ne sont pas toujours les mêmes rosiers qui sont plantés de chaque côté de l'arceau, et c'est peut-être encore plus joli, quand les fleurs se rejoignent tout en haut et viennent mêler leurs couleurs.
Mais malgré la grâce des roses, cette allée serait un peu raide sans les floraisons incroyables qui s'élèvent des massifs. Les alliums sont encore là, accompagnés par le rose et le pourpre des pavots, et les longs eremurus aux noms étranges, quenouilles de Cléopâtre, lis des steppes ou cierges du désert. Les capucines font le dos rond le long de l'allée, prêtes à s'élancer à sa conquête. Les premiers dahlias simples s'alignent derrière, les delphiniums détachent leurs hampes bleues, tandis que les fleurs des semaines précédentes, digitales et lupins, finissent tranquillement d'ouvrir leurs derniers boutons.
Tout ce camaïeu de tons de roses s'illumine dans la lumière du petit matin, avec en toile de fond les feuillages contrastés des arbres et bambous du jardin d'eau.

La touche de rouge

Eremurus et lupins

Un peu plus bas dans la grande allée, à la faveur d'un petit rayon de soleil, on pouvait observer l'effet vivifiant d'une pointe de rouge dans le tableau.
Les fleurs géantes du printemps préfigurent déjà l'été et ses immenses tournesols.
Et déjà on ressent cette impression que Monet aimait d'être immergé dans le végétal, cette orgie florale de la démesure.

Alliums

Giverny, le clos normand en mai

Dans le jardin de Claude Monet, la fin mai se colore de violet et de mauve. L'époque des iris coïncide avec la floraison des juliennes des dames et des alliums.
Avec sa boule ronde perchée tout au bout d'une interminable tige toute raide, l'allium est une fleur qui intrigue. Elle a un air d'avoir déjà été croisée quelque part, et c'est vrai : elle vient du potager. Allium est le nom d'un genre botanique qui comprend l'ail, bien sûr, mais aussi le poireau, l'oignon et la ciboulette.
Les obtenteurs ont si bien amélioré les alliums qu'il en existe une multitude de cultivars aux teintes différentes, des plus douces aux plus soutenues. Certains ressemblent à des pelotes à épingles. D'autres s'ornent de collections d'étoiles violettes. Les alliums Universe sont si gros qu'ils ont l'air de vouloir défier la Terre. D'autres, les plus curieux, fabriquent une deuxième ombelle autour de la première et atteignent des tailles respectables : jusqu'à 30 centimètres de large. Des monstres, des mutants qui captent les regards. Ah bon, ça existe des trucs pareils ? Ceux-là n'ont rien de familier, si ce n'est qu'ils évoquent ces feux d'artifices où la gerbe une fois arrivée dans le ciel explose à nouveau en une multitude de couronnes de lumière.
Les alliums sont les derniers bulbes du printemps. Ils fleurissent longtemps et charment les jardiniers par leurs multiples possibilités, qu'on recherche une ambiance romantique ou une composition nette et contemporaine. A Giverny, ils se marient avec des fleurs aux couleurs voisines, ancolies, camassias, oeillets de poètes, pour décliner toute une douce harmonie violette dans ce massif à l'est du jardin.

Arrêt sur image

Glycines chez Monet
C'est le temps si court où les trois glycines qui ornent le pont japonais de Claude Monet sont en fleurs, en même temps. La précoce et les deux tardives se rencontrent à la façon de l'équipe de nuit relayée par l'équipe de jour (ou l'inverse). Le chassé-croisé des juillettistes et des aoûtiens.
On voudrait faire durer l'instant, s'éterniser sur cette image. Mais la nature tourne les pages du livre à notre place et à son rythme à elle, trop lentement à notre goût en hiver, bien trop vite à la belle saison.
C'est un peu triste de voir les moments les plus magiques s'effacer, mais c'est toujours pour laisser la place à d'autres. Et l'avantage de ce livre-là, c'est qu'on le relit chaque année.
Le texte est le même et pourtant changé. 2015 aura été une très belle année pour la floraison des arbres, par exemple. Qui sait si 2016 sera aussi généreuse ?
Le texte est le même mais la pièce est interprétée par une troupe différente, parfois brillante et parfois décevante, à l'image de la météo.

Tulipe viridiflora

Tulipe viridiflora« Les tulipes, c’est bientôt fini ! Il faut se dépêcher de faire des photos ! » m’a dit le jardinier en me voyant l’appareil à la main. Il y avait un peu de regret dans sa voix. Tout ce travail, toute cette beauté, bientôt naufragée par l’avancée de la saison.
Les tulipes viridiflora seront parmi les dernières. La plupart ont muté de variétés tardives, et elles sont connues pour leur exceptionnelle résistance : jusqu’à trois semaines de floraison.
Viridiflora, en latin de jardinier, c’est à fleur verte, une caractéristique qu’on ne peut pas rater. Ce sont les Martiennes des tulipes, avec ce faux air d’extra-terrestres qui les fait remarquer.
Toutes les tulipes viridiflora sont ornées d’une belle trace de pinceau verte qui contraste avec leur couleur de base. On a l’impression qu’elles ont des sépales, ou que la tige se poursuit le long de la corolle, ou même que des feuilles se glissent autour des pétales. Alors que sur la plupart des tulipes la délimitation entre la tête et le cou est nette, avec les viridifloras on ne sait plus très bien où l’une et l’autre s’arrêtent, ce qui crée dans le regard une hésitation, une incertitude qui a son attrait. C’est joli avec du rose ou du jaune, par exemple, et super frais avec du blanc comme ici.
Je crois qu’il s’agit du cultivar Spring Green, ou si ce n’est pas le cas, d’un autre qui lui ressemble drôlement. Spring Green a l’avantage de se naturaliser et de refleurir plusieurs années de suite, dit-on.
On trouve des viridifloras dans plusieurs des grandes catégories de tulipes, les plus étonnantes étant peut-être les tulipes perroquet viridiflora.

La palette du printemps

Giverny
Cette fois le printemps est bien là dans tout son éclat, un éclat à faire éclater les bourgeons, s'ouvrir les pétales et bourdonner les abeilles dans les cerisiers en fleurs.
Les couleurs claquent de partout, fièrement arborées par les tulipes au bout de leurs longues hampes, soulignées par les myosotis et les pensées, soutenues par ce vert si intense qu'on ne voit qu'au printemps, un vert qui a l'air bon à manger.
Un soleil généreux dore le jardin de Monet d'une lumière si vive qu'on voudrait la toucher. A contre-jour, chaque pétale irradie.
Les oiseaux ont entamé leur grand concert dans les ramures encore dénudées, et il flotte dans l'air une impatience de vivre, une hâte de croître qui gagnent malgré soi. Pourquoi tout doit-il aller si vite ? Chaque jour apporte son lot de nouvelles fleurs qui hier encore n'étaient pas là.
Les giroflées flamboient, les coeurs de Marie déroulent leurs colliers chargés de colifichets. Les fougères déploient leurs crosses. L'érable du Japon libère ses feuillettes comme autant d'origamis complexes qu'il s'est occupé à plier pendant tout l'hiver.
On devine que toute la nature tirait sur les rênes, et, enfin, se lâche, et il y a dans cet abandon à la force de la vie une énergie pure, un courant puissant comme l'eau d'un torrent, et une joie de s'y laisser entraîner.
Et que dire des humains ? Ils sont dans le ravissement, les yeux pleins du spectacle des milliers de fleurs plantées par harmonies de couleurs, tandis que l'air tiède de l'après-midi glisse sur leurs bras dénudés et que les fragrances mêlées élaborent un parfum si fleuri et printanier qu'ils prennent conscience de respirer.

Vent de printemps

Vent de printemps, Giverny

Gros coup de vent aujourd'hui à Giverny.
Un vent qui creusait des vagues dans l'étang, qui agitait les rameaux, secouait les arbres en fleurs et rappelait aux bambous qu'ils sont des herbes capables de plier.
Tout cela mugissait, gémissait, se tordait, s'entrechoquait et grinçait, de douleur peut-être.
Par là-dessus cet après-midi une lumière de fin mars, un de ces airs ultra-limpides qui sentent la peinture fraîche tellement tout paraît net dans cette atmosphère-là.
C'était spécial, frigorifiant et revigorant.
Les premières fleurs, les premières feuilles, si fraîches, luisantes, astiquées pour Pâques, dans cet empressement de la nature à croître et vivre.
Ca y est ! Ca y est ! semblent-elles dire, et l'on sent une griserie végétale dans l'air.
Le printemps est en marche, un printemps encore bourru et sauvage.

Puschkinia

PuschkiniaIl faut presque la loupe pour voir cette petite fleur à bulbe qui s’épanouit en ce moment dans les massifs de Giverny. Elle dépasse à peine la hauteur de votre chaussure et n’a rien des couleurs flashy des jonquilles qui se pavanent non loin de là à 30 ou 40 cm d’altitude. Mais c’est justement ce qu’on aime chez le puschkinia, sa délicatesse. C’est la musique du printemps, certaines fleurs la jouent discrète comme la violette ou la pâquerette, tandis que d’autres font tout pour se faire remarquer.
Si on se penche un peu, on ne peut qu’être séduit par la fraîcheur et la douceur du puschkinia, surtout par la grâce de sa collerette de pétales striés d’une ligne bleu ciel qui s’ouvre sur un bouquet d’étamines tachées de jaune.
Son nom vient d’un chimiste russe botaniste à ses heures, Apollo Apollossovitch Moussine-Pouchkine. Le pouchkinia fleurit sur les pentes du Caucase à la fonte des neiges, ainsi qu’au Liban ou en Syrie.
Il paraît que la fleur se naturalise facilement dans les pelouses, il suffirait de l’oublier. Voilà qui donne envie d’essayer. On plante les petits bulbes à l’automne, on n’y pense plus pendant tout l’hiver et aux premières heures du printemps on fait un tour dans le jardin pour voir si les fleurs sont au rendez-vous.
Je ne sais pas si c’est le mode de culture adopté par les jardiniers de Giverny. Les massifs sont tellement travaillés qu’il est possible que les pushkinias aient été plantés à l’automne. Tout comme il se peut qu’ils soient assez malins pour se naturaliser, à la manière des perce-neige.

P.S. Renseignement pris, voilà quatre ans peut-être que les jardiniers n’ont pas planté de pouchkinias. Ce sont donc bien des bulbes plus ou moins naturalisés qui se sont installés dans les plates-bandes.

Un hiver sans neige

Un hiver sans neige
L'hiver se termine sans qu'il soit tombé un flocon à Giverny. Il peut geler encore, mais "les risques de grosses gelées sont passés" disent les jardiniers. La nature se réveille, surtout à la faveur d'après-midis douces et ensoleillées comme aujourd'hui. Déjà, les perce-neige fanent, les primevères sont épanouies, et les petits soleils jaunes des éranthis tapissent le sous-bois.
Il en va des fleurs comme des gens, certaines sont couche-tard, d'autres lève-tôt. En ce moment fleurissent les plus matinales de toutes, peu nombreuses et d'autant plus remarquées. La gaussienne va bientôt s'enfler. Quand le jardin de Monet ouvrira le 28 mars, un nombre très raisonnable de fleurs sera debout, pour atteindre l'heure de pointe un mois plus tard.
Pour l'instant, tout est encore si paisible. Au bassin, les plantes les plus fragiles dorment toujours sous leur couverture de paille, comme le gunnera venu du Brésil qui a droit à sa petite cabane, en haut à droite sur la photo.
Un autre détail révèle que le jardin est encore fermé : les rambardes du petit pont japonais ont été démontées. Elles sont entreposées près du saule, à l'endroit où se trouve normalement un banc. Le pont prend des allures d'embarcadère, bien pratique pour accoster en barque.

Mésange

Mésange à Giverny
L’hiver fait taire les oiseaux. Mais depuis que les jours rallongent les plus audacieux sortent de leur silence.
Comme le Boléro de Ravel, leur concert commence pianissimo, puis de nouvelles espèces d’oiseaux se joignent peu à peu aux premières, et en avril-mai ils seront si nombreux et si décidés que leurs chants empliront l’air.
Les mésanges sont déjà là, puisqu’elles ne sont pas parties. Elles s’approchent avec prudence des mangeoires, leur tête mobile inspectant les environs. Qu’elles aient un calot bleu ou noir, il y a dans tout leur être une grâce légère et spéciale qui les fait aimer.
Tandis qu’elles hivernent dans le paysage gris de la morne saison, elles ont gardé leurs couleurs florales si gaies, qui tranchent comme un tout petit bout de printemps.
Elles volettent d’une branche à l’autre dans les arbres nus, et comme nous elles attendent, sûres que les beaux jours reviendront.

Forces vives

Massif jaune et blanc à GivernyDeux périscopes émergent de ce massif d'automne jaune et blanc à Giverny. Bien au-dessus des vagues formées par la verge d'or, les pétales jaunes de l'onagre luisent dans le soleil.
Si le photographe se rapproche, il verra mieux les deux petites pointes qui apparaissent juste derrière la corolle. Ce sont les boutons des fleurs qui prendront le relais dès que celle qui est épanouie sera fanée… ce qui ne tardera pas. Toutes jeunes, elles ont l'esprit farceur, et s'amusent à faire les cornes à leur aînée.
L'onagre n'est pas la seule plante à fabriquer sans fin de nouvelles fleurs qui s'empilent sur les précédentes. Dans ce massif, les cléomes blancs font de même. Au printemps, quand ils sont mis en terre, ils mesurent une taille modeste. Mais les inflorescences qui ne cessent de jaillir de leur cime leurs font gagner des centimètres. A l'automne, ils atteignent un respectable mètre cinquante.
Juste au-dessous de la couronne immaculée, les fleurs d'hier se changent en graines. Des esprits imaginatifs y voient des pattes, ce qui a valu au cléome son surnom de fleur-araignée. Pas très gracieux… Clé-home est tout de même plus invitant.
Ce massif photographié si plein de vie mi-septembre est depuis arrivé au bout de sa course. Avec la fraîcheur et les jours plus courts, les fleurs ralentissent leur croissance, comme prises d'engourdissement. Et puis un matin on dirait que la sève n'arrive plus à monter jusqu'en haut. La plante se flétrit, jaunit, brunit, et meurt. Il n'y a plus qu'à l'arracher.
Sous nos climats, la fin est écrite d'avance. Mais sous abri, combien de temps faudrait-il à un cléome ou un onagre pour comprendre qu'il faut s'arrêter maintenant ? Jusqu'où monterait-il ? Dépasserait-il les cléomes de pleine terre ? Et se croirait-il capable, comme les enfants qui grandissent et pensent que cela durera toujours, d'aller un jour toucher le ciel ?

L’ambre de novembre

Giverny en novembre

L'air sent les feuilles, les champignons et les premiers feux de bois.
Dans les jardins de Monet, une lumière atténuée enveloppe l'étang.
Les saules agitent des rameaux jaunes au dessus de l'eau, le hêtre joue des tons d'ocre et de rouille, les bambous paraissent plus dorés que jamais.
Mais rien ne brille. Pas d'éclat, pas de fanfare aux cuivres rutilants.
Le soleil hésite, pudique, à se départir de son voile.
Novembre, entre l'ombre et l'ambre.

Pendule

Giverny, jardin d'eau

Depuis que les visiteurs l'ont déserté, le jardin d'eau de Monet poursuit son rêve intime.
La vie continue de battre à l'insu.
Le vent arrache les feuilles une à une, ça bruisse et ça souffle.
Les frondaisons plient et ploient.
Les bambous s'entrechoquent.
Les étoiles rouges des liquidambars, les lanières dorées des saules, les petites flèches des peupliers dégringolent de leurs cimes et finissent leur course, parfois, à la surface du bassin.
Elles hésitent un instant, comme étonnées d'être là, puis le vent s'en saisit à nouveau et les fait glisser, frêles esquifs, au ras de l'eau.
Il arrive qu'elles tournoient dans une chorégraphie inattendue, en artistiques patineuses.
Elles finissent par s'accrocher quelque part, dans des ports insoupçonnés où elles s'entassent par centaines.
A la limite entre l'air et l'eau, là où les nuages viennent se mirer en rose et gris, les rameaux du saule s'entêtent à dessiner des calligraphies secrètes.
Leur stylet griffe la surface qui aussitôt se referme, effaçant le message au fur et à mesure.
Tel un pendule, la pointe du saule passe et repasse.
Le regard se laisse happer par cette correspondance mystérieuse, questionner par l'indéchiffrable.
Devant cette cible mouvante, on oublie le temps.
Le pendule a gommé la pendule.

Choir, puis gésir

Feuilles mortes

L'automne, comme la guerre, conjugue les verbes défectifs. Les feuilles choient. Les feuilles gisent. Elles cherront encore demain, mais il n'y a pas d'avenir à gésir. Quand on gît, c'est pour longtemps. Le temps s'efface. Gésir, c'est mourir un peu.
De même que l'automne escamote les feuilles, la conjugaison escamote une partie des possibles. Des pans entiers des variations du verbe font défaut.
Il manque des personnes, il manque des temps. Est-ce le temps qui va nous manquer cet hiver ? Ou seront-ce les personnes ?
Quand la nuit tombe, quand les températures chutent, la vie se rétracte et rentre sous terre.
Le coeur se serre un peu face à la sourde mélancolie des feuilles mortes.
Il est temps d'allumer la lumière.

Dépouillement

Fondation Monet en novembreLes jardiniers de Giverny ont travaillé dur toute la semaine dernière. Ils ont déjà presque fini de dépouiller les massifs du clos normand.
Pour eux, dépouiller n'a rien à voir avec les résultats d'un vote. Il s'agit de faire place nette, d'arracher les annuelles et de rabattre les vivaces en enlevant tout ce qui a fleuri, et ce n'est pas une mince affaire.
Dans leurs brouettes s'entassent les verveines, les sauges, les sedums. Les dahlias sont coupés à ras, retirés à la bêche, et placés dans des cagettes. Une étiquette de couleur indique leur variété. Ils seront stockés à l'abri jusqu'en mai.
Aussitôt libérée, la terre est bêchée. On répand les granulés de fertilisant, un compost végétal. Et puis, déjà, on plante. C'est un va-et-vient de fleurs qui arrivent et d'autres qui s'en vont.
Dans la grande allée, les bisannuelles sont déjà en place, et certaines giroflées se mêlent même de fleurir. Les myosotis dessinent leurs couronnes de feuilles arrondies. Dans les espaces libres, les bulbes disséminés par poquets attendent d'être enfouis dans la terre, les plus gros au plus profond. Un bâtonnet de bambou rappellera leur emplacement.
Certains sont monstrueux, gros comme le poing. On devine des beautés à venir, quand le printemps allumera tous ces feux d'artifices. Mais pour que cela marche, il faut d'abord qu'il fasse froid.

Comme un Monet

Nymphea, Giverny
Il reste une dizaine de nymphéas en fleurs sur l'étang de Monet.
Si tard dans la saison, c'est presque un exploit, favorisé par la douceur du dernier week-end.
Dans les reflets dorés des frênes et des noisetiers, leur rose fait une apparition à contre saison.
La brise d'automne vient brouiller la surface pour y tracer des coups de brosse.
Les feuilles de nénuphar, comme des coupelles, recueillent assez d'eau pour que les arbres s'y mirent, mais trop peu pour que le vent y soulève des vaguelettes.
Comme à l'accoutumée, les qualités picturales du bassin frappent les visiteurs.
Si on avait des pinceaux, on se mettrait à peindre.
On se croirait devant un Monet.

Ose, dit la rose

Arceau aux roses, Giverny Dans rose il y a ose,
et c’est peut-être ce qui donne à la reine des fleurs une telle audace.
Celle de grimper à la cime des arbres,
celle de multiplier les pétales palpitants dans l’opulence de l’été.

La palette non plus ne lui fait pas peur.
Elle s’enneige,
elle s’encarmine,
elle s’enflamme.
Elle a des pâleurs de jeune fille languissante
ou arbore la pourpre cardinalice.

Elle s’enveloppe des parfums les moins discrets
qu’elle porte avec panache.

Elle aime s’entourer d’admirateurs qu’elle exige platoniques
à coups de griffes.
Qu’un serpent s’insinue en son coeur,
et la rose devient rosse.

Pâquerette

Pâquerette pomponnette à GivernyCette année les pâquerettes auront fleuri avant Pâques : le printemps est précoce et la fête tardive. Mais souvent, le début de la floraison des pâquerettes coïncide avec les fêtes pascales, et ces petits points de lumière dans les pelouses où vont tomber les oeufs en chocolat nous persuadent que cette fois, la belle saison a commencé.
Tout le monde connaît les pâquerettes spontanées, au coeur jaune entouré d'une couronne blanche, mais les pâquerettes horticoles en intriguent plus d'un. "Qu'est-ce que c'est ?" me demandent les visiteurs en pointant les petits pompons roses ou rouges qui animent les bordures du jardin de Monet. "Des pâquerettes ?" répètent-ils incrédules. Ils ont du mal à me croire, à faire coïncider leur image de la pâquerette toute plate avec cette chose bouffante et colorée.
J'anticipe cette réaction maintenant. Je précise "des pâquerettes de culture, des pomponnettes". Ca passe mieux.
Quand même, si j'osais… une expérience me tente. Allez, le prochain qui me le demande, je lui réponds sérieuse comme une papesse "Bellis perennis", le nom botanique de la belle vivace. Je mise sur l'impact de la Science. Je parie que la dénomination passera comme une lettre à la poste, sans susciter de controverse.

Giverny déchaîné

Le clos normand en hiver, Giverny Pour travailler plus facilement, les jardiniers de Giverny ont enlevé les chaînes et les piquets qui protègent d'habitude les massifs des pas des visiteurs. Et il a suffi de cela pour qu'on bascule dans autre chose. C'est le jardin tel que Monet pouvait le voir, lui qui en était le presque unique usager.
Toutes les allées gravillonnées sont ouvertes, offertes au regard, invitantes. Elles débouchent sur les allées en dur comme des ruisseaux dans la rivière. Entre elles, les massifs renflés cachent encore les trésors de couleurs qu'ils distribueront généreusement dans quelques semaines.
Tout paraît planté déjà. Le clos et le jardin d'eau sont juste un peu moins au garde-à-vous qu'en saison, quand ils sont constamment ratissés, balayés, soufflés.
Ces tâches reviendront, mais pour le moment les jardiniers en ont d'autres à accomplir. Ils s'affairent dans un va-et-vient de brouettes emplies de branchages ou de mauvaises herbes.
Ici on ne mulche pas, par souci esthétique, et sur le sol nu les sauvageonnes auraient vite fait de proliférer. "Vous aimez désherber, Ariane ?" Me voilà accroupie dans la grande allée, à arracher la véronique avec une joie secrète. Oserais-je l'avouer ? C'est comme un vieux rêve, celui de broder quelques tout petits points dans la grande tapisserie du jardin.

Les perce-neige de Giverny

Perce-neige et pensées bleues à GivernyDans les jardins de Monet, les clochettes des perce-neige ont surgi ça et là dans les massifs, où elles se mêlent aux premières pensées, au lierre ou au feuillage gris des lavandins.
D’où sortent ces jolies clochettes qu’on guette dès janvier, comme une promesse de l’arrivée prochaine du printemps ?
Qui aurait bien pu avoir l’idée d’en planter, alors qu’elles s’ouvrent toujours pendant la période de fermeture des jardins ?
Sont-elles les descendantes de perce-neige installées par Monet lui-même ?
Il est probable que personne n’a méthodiquement mis en terre ces petits bulbes qui se naturalisent si facilement dans la région.
Les fleurettes se propagent aussi par graines, allant jusqu’à se faufiler entre les marches des escaliers.
Elles se débrouillent si bien toutes seules qu’elles tapissent quelquefois les zones où elles se plaisent.
Si on voulait s’en débarrasser, on n’y arriverait pas.
Qu’importe le mystère de leur origine, elles sont bien jolies, même si pas grand monde ne les voit. « Les perce-neige, c’est pour les jardiniers », sourit l’un d’eux. Un petit plaisir égoïste pour ceux qui oeuvrent toute l’année à offrir des floraisons resplendissantes aux visiteurs.

Nymphéa de septembre

Nymphéa de septembre Cette fois l'été ne reviendra plus.
Septembre a ouvert la porte, entamé un passage.
Il reste encore des traînées de tiédeur, l'illusion de la chaleur vibrante qui régnait il y a huit jours à peine. Mais on sent bien que le coeur n'y est plus.
Le soleil se fatigue un peu plus tôt chaque jour.
Au milieu de tout le vert, la métamorphose a commencé.
Et tandis que la lumière irradie encore les fleurs de nymphéas en lampions, leurs feuilles glissent doucement vers l'automne, déployant des ocres et des orangés pour réchauffer le reflet bleu du ciel dans le bassin de Claude Monet.

Les pavots en photo

PavotDans les jardins de Giverny, c’est la saison des pavots. Elle coïncide avec celle des roses et des pivoines, et donne une coloration rose au clos normand.
Les pavots font partie des fleurs que j’ai le plus de plaisir à photographier. Ils sont d’une grande richesse esthétique dans les rayons rasants du soleil, quand leurs pétales chiffonnés laissent passer la lumière, et que les bourdons y projettent des ombres chinoises.
Mais surtout, c’est leur petite tête qui est tout à fait craquante. Elle émerge de voiles ondulés, si bien que le petit bonhomme pavot a l’air d’être en plein mouvement, en pleine danse.
Parfois, comme ici, c’est autre chose : ce pavot-là est chez le coiffeur. Enveloppé dans le léger peignoir que lui a passé le figaro des prés, ses cheveux coupés répandus tout autour, il patiente, tandis que se dessine sur son crâne sa future coiffure en forme d’étoile, particulièrement stylée.
En le voyant, j’ai repensé à une plaisanterie racontée par un client : Savez-vous quel est le patron des (mauvais) coiffeurs ? Saint Ignace ! Une blague gentille garantie tout public, à condition de bien faire la liaison.

Buglosse

Buglosse, anchusaA cause de son incroyable bleu faïence, on pardonne tout à la buglosse : la petitesse de ses fleurs, sa floraison limitée au mois de juin, et même son aspect légèrement hirsute.
C'est un peu comme si on croisait un magnifique regard bleu intense dans un visage mal rasé et sous des cheveux en bataille.
C'est vrai, la buglosse a quelque chose d'une vagabonde. Comme le révèle son nom botanique, Anchusa italica, elle arrive des rivages de la Méditerranée, où elle pousse à l'état sauvage.
La vie de sans logis n'étant pas de tout repos, la buglosse a appris à s'accrocher fermement au sol, grâce à une longue racine en pivot. Il vaut mieux y réfléchir à deux fois avant de l'adopter, au risque de ne plus pouvoir s'en débarrasser.
Mais derrière cette force de caractère se cache un vrai chic. En fait de poils, la buglosse s'habille de soies, de pied en cap.
rosier et buglosse, GivernyElle aime prendre de la hauteur en s'élevant à un bon mètre du sol, ce qui a pour effet de produire de loin de belles masses bleues, comme le montre la photo ci-dessous, ce qui n'est pas si courant au jardin.

Bande originale

Giverny, maiLe printemps a réveillé tous les sons de la nature. Dans le jardin de Monet, l'air vibre des appels des grenouilles, du chant des pinsons, des cocoricos des coqs. Les coucous se répondent, l'un dans la vallée, l'autre sur la colline, avec la régularité de pendules suisses.
Ces bruits si faciles à identifier quand on vit à la campagne sont des énigmes pour certains visiteurs citadins. Beaucoup n'ont jamais entendu de grenouilles et les prennent pour des canards.
Ils sont surpris par les sons, mais je dois dire que je suis encore plus surprise par leurs questions. "C'est des bruits enregistrés ? Vous avez mis des haut-parleurs ?"
Leur distance avec la nature me peine. Ils ont oublié que ces sons de la campagne peuvent être tout simplement réels.
Cette promptitude à penser que tout vient de l'humain m'interroge, à l'heure où de plus en plus de personnes vivent en ville. Dans un cadre urbain où tout est conçu par la main de l'homme, comment ne pas se sentir tout-puissant ? On en oublierait que nous ne pesons pas grand-chose face aux forces de la nature.

Inversement, dans cette perception déformée de la réalité, je suis étonnée de la quantité de gens, et pas seulement des enfants, qui prennent mon iris artificiel pour un vrai. J'évite de le sortir pendant la saison des iris. Je l'ai troqué pour un nymphéa en tissu, et on me demande, le plus sérieusement du monde, comment j'ai fait pour aller le cueillir au milieu du bassin.

Cher lecteur, ces textes et ces photos ne sont pas libres de droits.
Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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