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Auguste Vacquerie

Caricature d'Auguste Vacquerie par Claude Monet Au début de sa carrière, Monet s’est adonné à la caricature. Adolescent, il avait déjà une solide réputation dans le portrait-charge, qu’il vendait jusqu’à 20 francs, une somme qui lui paraissait conséquente. Plus tard, quand, parvenu au faite de la gloire, il est revenu sur sa jeunesse pour les journalistes qui l’interrogeaient, Monet s’est volontiers souvenu d’avoir croqué maîtres et notables havrais. Il s’est moins vanté d’avoir copié, pour s’entraîner, les caricatures publiées dans les journaux satiriques de l’époque.
Voyez, à droite, le portrait d’Auguste Vacquerie exécuté par Monet. On retrouve son modèle ci-dessous dans le Panthéon des gloires contemporaines, ou Panthéon Nadar, un « poster » best-seller de 1854 dû au crayon de… Nadar. Oui, Nadar, le célèbre photographe aux talents multiples, au caractère généreux, fougueux, à la vie mouvementée digne d’un roman de Dumas.
Nadar a commencé comme caricaturiste, lui aussi. La notoriété lui est venue avec la publication en quatre grands feuillets lithographiés d’un cortège imaginaire composé de centaines d’hommes célèbres de l’époque. En voici un détail, à gauche.
Parmi tous les lecteurs qui se bidonnent de voir les personnalités guignolisées, figure le jeune Monet, qui lit sans doute par-dessus l’épaule de son père. Il n’a que treize ans.
Monet a repéré parmi tous ces peoples une tête qu’il connaît : celle d’Auguste Vacquerie. Il la copie d’un trait sûr. Mais la charge de Monet est un peu plus appuyée, plus sèche, on n’y retrouve pas cette humanité qu’y a mis Nadar.
J’ai photographié ces documents à la Maison Vacquerie – Musée Victor Hugo de Villequier, surprise de voir qu’il existait un lien, ténu certes, mais attesté, entre ces deux géants de la littérature et de la peinture, Hugo et Monet.
Ce trait d’union, c’est ce fameux Auguste Vacquerie que voici.
Si le nom de Vacquerie vous dit quelque chose, c’est sans doute parce que son frère Charles a épousé la fille de Victor Hugo, Léopoldine, avec laquelle il a péri dans un accident de bateau qui ne devait rien, on l’a vu, au mascaret.
J’imagine qu’Auguste s’est culpabilisé de leur fin tragique : c’est lui qui les avait fait se rencontrer. Quelques années plus tôt, alors qu’il était étudiant à Paris, Auguste s’était payé le culot d’envoyer des vers à Victor Hugo, auquel il vouait une immense admiration. Hugo s’est montré plus que sympa avec son jeune fan : il l’a invité à dîner chaque semaine, en compagnie du copain d’Auguste, un certain Paul Meurice.
Détail du Panthéon NadarMalgré la génération d’écart, une solide amitié s’est nouée. Auguste, fidèle d’entre les fidèles, suivra Hugo en exil à Jersey. Belle abnégation !
C’est peut-être vers cette époque que Monet le rencontre, ou même avant. Là, on se concentre, c’est un peu plus compliqué. Auguste Vacquerie est le fils d’un armateur du Havre. Sa soeur Marie-Arsène (charmant prénom !) vit au Havre et fréquente une autre famille d’armateurs, les Lecadre. C’est chez les Lecadre qu’habitent les Monet. Marie-Jeanne Lecadre, la « tante Lecadre » de Monet, est la demi-soeur du père de Claude.
Tout exilé de coeur qu’il soit, Auguste Vacquerie vient quand même parfois faire un coucou à sa soeur au Havre, qui, sans doute, en profite pour le sortir un peu dans le monde.
Marie-Arsène a un fils qui les accompagne chez les Lecadre. Il se nomme Ernest, et, en plus d’être copain avec Claude et son frère Léon, il tombe amoureux de, puis épouse Marie-Armande Lecadre.
Tout au long de sa vie, Monet va entretenir une correspondance avec cette cousine. Le musée de Villequier présente l’une de ces lettres envoyées de Giverny, parmi de nombreuses autres qui font état d’invitations réciproques à Giverny et à Villequier, maison de campagne des Vacquerie. Il n’est pas impossible que Monet y soit venu en visite.
Peut-être que cette connexion étonnante entre les deux familles serait restée dans l’ombre sans le travail du conservateur du musée de Villequier qui a imaginé de présenter ces différents documents. Je crois y reconnaître, sans en avoir la preuve formelle, la patte de Sophie Fourny-Dargère, actuelle conservatrice de Villequier et des maisons Corneille de Rouen et Petit-Couronne. Madame Fourny-Dargère est l’auteur d’une monographie sur Claude Monet, et elle a laissé un souvenir impérissable à Vernon, dont elle a dirigé le musée pendant près de vingt ans.

A l’heure où blanchit la campagne

Sphinge dans le jardin de la maison Vacquerie à VillequierAvec sa tête penchée qui paraît sur le point de choir, cette sphynge située dans le jardin de la maison Vacquerie à Villequier me fait penser à Léopoldine. Peu importe qu’elle n’ait sans doute qu’une vague ressemblance avec la fille de Victor Hugo, au visage fin et doux, lui aussi, selon les portraits d’elle qui nous sont parvenus.
Peu importe, car la légende et les idées reçues règnent en maître autour de sa fin tragique.
Nul ne l’ignore, Léopoldine s’est noyée dans la Seine le 4 septembre 1843, à Villequier, à 500 mètres de la maison de ses beaux-parents, dans le naufrage du bateau où elle avait pris place avec son mari.
L’histoire de ce fait-divers nous paraît familière à cause du poème si célèbre des Contemplations, « Demain dès l’aube… », où Victor Hugo, s’adressant à l’être aimé, lui décrit le pèlerinage qu’il va entreprendre le lendemain pour se rendre, on ne l’apprend qu’à la fin, sur sa tombe.
Douze vers émouvants, efficaces, d’une grande maîtrise stylistique. Il s’en dégage une première idée fausse : Hugo était un familier de Villequier, qui ne pouvait s’empêcher d’aller régulièrement se recueillir sur la tombe de Léopoldine. En fait, il a attendu trois ans après le naufrage avant de se décider à venir pour la première fois dans le village des bords de Seine, où il ne s’est rendu qu’à quatre ou cinq reprises.
Et puis, allez savoir pourquoi, le prénom de Léopoldine reste lié à un mot qu’on n’emploie pas tous les jours : le mascaret.
L’occasion était-elle trop belle de passer de la leçon de poésie à la leçon de géographie ? L’école de la république nous a fourré dans la tête que la barque dans laquelle se trouvait la fille d’Hugo avait été renversée par la grosse vague venue de la mer qui, les jours de grande marée, remontait le fleuve jusqu’à Pont-de-l’Arche, bien en amont de Rouen.
Pure invention. Le récit circonstancié qu’on peut lire sous la plume d’Alphonse Karr, ami des Hugo et présent à Villequier, dans le Siècle du 9 septembre 1843, bat en brèche cette version. « Entre deux collines s’élève un tourbillon de vent qui, sans que rien n’ait pu le faire pressentir, s’abat sur la voile, et fait brusquement chavirer le canot. » Une embarcation de course toute neuve, peu stable, mal lestée de cailloux emportés au dernier moment.
Les quatre occupants de la barque périssent dans le naufrage. Évidemment, puisqu’on ne savait pas nager à l’époque, n’est-ce pas ? Encore une idée reçue. Le mari de Léopoldine, Charles Vacquerie, était, nous dit Karr, un excellent nageur. Il a tenté tout ce qu’il a pu pour sauver sa jeune épouse. Il reparaît sur l’eau, appelle à l’aide, replonge, remonte pour crier… Hélas, les témoins de cette scène ont cru qu’il jouait !.. Désespéré, épuisé, il finit par se laisser couler pour rejoindre Léopoldine dans la mort, alors qu’il aurait pu se sauver.
Alors, d’où sort cette histoire de mascaret ? C’est sans doute que, pour tous ceux qui n’avaient pas eu connaissance des détails du drame, la dangereuse vague était l’explication allant de soi, la plus plausible. Des dizaines de bateaux chaviraient chaque année en aval de Rouen à cause de la barre.
Explication qui peut être écartée sans hésitation. Outre le récit de Karr, on sait aujourd’hui qu’à l’heure du naufrage, 13h, il n’y avait jamais de mascaret à Villequier, et que le coefficient de marée du 4 septembre 1843 était faible. Mais ce drame emblématique en raison de la gloire de Victor Hugo, devenait l’occasion d’un discours de prévention sur la dangerosité du fleuve. Aujourd’hui, il ne sert plus à rien de guetter l’arrivée de la vague sur les bords de la Seine. Le mascaret a disparu depuis cinquante ans, suite à l’endiguement des berges.

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Ariane.

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