
Cette carte crayonnée par Theodore Butler mesure environ la taille de votre téléphone, juste un peu plus large. C’est un petit dessin destiné à rester dans l’intimité familiale, griffonné au revers d’un carton de récupération. La reine de coeur, Marthe, la seconde épouse de Theodore, est en train d’apporter la soupe à table. Nous avons déjà rencontré sa silhouette faite toute en coeurs dans un dessin plus grand exposé au musée de Vernon, il n’y a donc aucun doute sur son identification. Dans le cercle de famille, le surnom de Marthe était Pap, tante Pap.
De la soupière fumante où trempe déjà la louche montent ces mots : Thompsons have some. Si l’on veut garder cette jolie allitération en français, on peut traduire : les Thompson en consomment. Qui sont ces Thompson ? Je ne sais pas s’ils ont existé, ce qui n’est pas impossible puisque c’est un nom courant dans les pays anglophones. Un couple ou une famille Thompson a peut-être rendu visite aux Butler à Giverny. Mais il est tout aussi vraisemblable que Theodore ait sorti ce petit virelangue de son imagination.
Sur la soupière, l’artiste a d’abord écrit SOUP en anglais, puis il a rajouté le E en appuyant bien fort. J’imagine que l’absence de E a prêté à discussion, car cette soupe givernoise servie par Marthe ne pouvait être qu’une soupE française.
Un coeur dans le coin droit de la carte parfait l’analogie avec une carte à jouer et justifie le titre : la reine de coeur. Dans le coin opposé, Butler a inscrit son monogramme.

Voici le verso de la carte. L’artiste a remployé un petit carton marqué Louée qui indiquait qu’une place de spectacle ou de transport était réservée. On le fixait au siège avec une ficelle passée par le trou perforé. La carte pouvait être complétée d’un numéro de réservation et d’un nom. Mais elle était vierge de ces indications quand Ted l’a glissée dans sa poche. En effet, il dédicace son dessin à « Mrs Buth l’air ».
Là, chers amis anglophones, j’ai besoin de vous car je ne comprends pas pourquoi Butler a ajouté la lettre H dans son patronyme. Est-ce une allusion familiale qui nous échappe ? Quand à la fin du nom, il est clair que Butler s’amuse de la façon française de prononcer son nom de famille.
En attendant de passer à table, Ted poursuit sa petite histoire de ce côté du carton. Il le tourne pour en exploiter le moindre espace. Peut-être est-ce un jour de fête particulier, car une flèche transperce deux coeurs, répandant deux gouttes de sang. Ce petit dessin décore le menu du jour : « Good miam à la chez nous », résume avec humour le peintre.
Il me touche, le Theodore. Par sa gourmandise de bon vivant qui lui fait savourer d’avance le dîner. Par sa façon de jouer avec sa langue maternelle et sa langue d’adoption, dans un méli-mélo typique des expatriés. Et puis par sa tendresse amoureuse pour Marthe. Il avait préféré épouser sa petite soeur Suzanne Hoschedé. La disparition prématurée de la cadette l’a fait se tourner vers l’aînée pour donner une nouvelle maman à ses deux enfants. Il a vécu avec sa belle-soeur un an, avant de lui proposer le mariage. Ce n’était pas une question de convenance, les petits coeurs percés nous le disent. Tous deux étaient sincèrement amoureux.