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Comme une apparition

Les cygnes aperçus jusque là dans le ruisseau se sont enhardis à nager dans le bassin de Monet, au milieu des nénuphars. Une image d’une poésie folle, gracieuse et douce.

Je n’arrivais pas à en croire mes yeux, depuis le temps que je répète que non, il n’y a pas de cygnes dans ce jardin d’eau, qu’ils préfèrent les berges de la Seine, etc etc.
Cela me faisait l’effet de ces images générées par IA où l’on voit des chiens nager au milieu des nymphéas peints par Monet. Un ajout. Une surimpression.

Quelques minutes plus tard, toute la petite famille a traversé le bassin pour disparaître du côté du Ru. Le jardin d’eau a soudain retrouvé son aspect habituel. C’était comme si les cygnes n’avaient jamais été là. Une apparition.
Des cygnes à Giverny

Un petit attroupement s’était formé avant-hier à la sortie du passage souterrain qui mène au jardin d’eau de Claude Monet. Oh ! Des cygnes !
Je crois que c’est la première fois que j’en vois à Giverny. Le couple est accompagné de trois petits. Il est possible qu’ils aient été attirés par les hémérocalles, ces jolies fleurs orange qui illuminent en ce moment les berges du Ru. Le jardinier responsable du côté bassin a remarqué qu’ils les mangent. Ce n’est pas très grave : leur floraison est éphémère de toute façon, et ils y en a des masses.

Hier, j’ai eu la surprise de retrouver les cygnes juste sous le petit pont qui mène à la bambouseraie, indifférents au public pourtant proche à les toucher. Ils étaient occupés à brouter les plantes aquatiques qui poussent dans le courant. Les petits dégustaient leur salade eux aussi. Ils sont encore tout couverts d’un joli duvet gris et doux, comme de petites peluches. J’ai eu du mal à m’arracher à ce spectacle adorable.
Les jardiniers ne sont pas insensibles à leur mignonnerie, mais ils appréhendent les dégâts que les parents peuvent faire dans les plantations toutes fraîches. « Ils sont lourds, ils écrasent les fleurs », déplorent-ils. Vont-ils rester ? La nourriture abonde, la foule n’a pas l’air de les déranger. En revanche, pas question de s’approcher. Ils défendent leurs petits du bec, avec des feulements d’intimidation qui ont fait leurs preuves.
Un chat chez Monet

« Les amis des chats admireront le naturel de la position de l’animal », commente Daniel Wildenstein dans le tome V du catalogue raisonné de Claude Monet, consacré aux dessins et pastels. Cette petite oeuvre si charmante a appartenu à Jean-Pierre Hoschedé, de même que la suivante au catalogue, L’atelier au chat. Ce chat était-il celui de Monet ? Ou bien a-t-il profité de la présence du chat d’un ou une amie pour le dessiner, peut-être deux fois dans la même journée ?
Dans son livre de souvenirs Claude Monet ce mal connu, Jean-Pierre Hoschedé, beau-fils du peintre, explique d’abord que Monet, « qui aimait les animaux », n’eut jamais de chien ni de chat à Giverny
« parce qu’il craignait leurs dégâts en son jardin et à ses fleurs malgré, cependant, l’exemple que lui avait donné Caillebotte qu’il avait vu à Argenteuil, toujours entouré de chiens et de chats dans son jardin où ils ne causaient pas de déprédations.
Puis, à la réflexion, il se ravise. Et là, double surprise :
« Je retrouve justement une lettre que ma mère adressait à Monet, alors dans le Midi, » (Tiens, Monet ne les a donc pas toutes détruites ??? ) « qui prouve que je viens de me tromper puisqu’elle écrivait :
Notre pauvre chatte est morte après d’horribles souffrances. Nous en sommes tous désolés. Nous n’en retrouverons jamais une semblable, si douce, si facile… »
Il y a donc eu au moins un chat à Giverny ! Mais son passage a peut-être été bref, car Jean-Pierre ajoute :
« Personnellement, je n’ai nulle souvenance de cette chatte. »
L’écureuil roux

Malgré l’afflux de visiteurs dans les jardins de Monet, les écureuils roux n’ont pas déserté Giverny. Il m’est arrivé par deux fois d’en apercevoir un au jardin d’eau, attiré sans doute par les faînes du hêtre pourpre. Mais ce sont des animaux sauvages et craintifs. Ils gardent leurs distances.
Voir un écureuil roux est finalement si rare que c’est une joie, un cadeau offert par la nature. Un peu comme apercevoir des dauphins en mer, des chamois en montagne.

Depuis une dizaine de jours ce petit moment de bonheur m’arrive tous les matins. Assise à l’ordi face à la fenêtre, je perçois soudain un mouvement. C’est l’écureuil qui vient faire sa tournée dans mon jardin.
Selon le muséum d’histoire naturelle, l’écureuil roux peut passer jusqu’à 80% de son temps à chercher de la nourriture. Même s’il n’est pas faux qu’il aime les noisettes, son alimentation est très variée : graines, bourgeons, écorce même, escargots, tout y passe. Celui-ci monte aux tilleuls, en redescend, gratte le sol puis se frotte les pattes pour en retirer la terre, et déjà il a filé. Il bondit, suit le faîte du mur, saute encore, léger et vif. On se sent pesant à côté. Un peu comme un éléphant qui contemplerait les pirouettes d’une danseuse.

Il y a dans l’agitation charmante de cette boule de poils quelque chose d’hypnotique. On ne quitte pas des yeux ses évolutions rapides et légères. L’écureuil vit sa vie. Il a l’air d’avoir un plan, de savoir ce qu’il fait. Mon jardin est son espace. Il le connaît mieux que moi. Lui et moi y cohabitons en parallèle. Les animaux sauvages sont en général si discrets que l’être humain a tendance à se croire tout seul.
Carpe coite
Comme c'est le premier avril demain, je me sens un peu obligée de rendre hommage aux carpes, et à travers elles aux autres poissons du bassin de Monet. C'est l'époque de l'année où les guides de Giverny sortent de leur silence hivernal et se remettent à parler plus qu'il n'est raisonnable. Fini d'être cois et coites, quoi.
Les premières grenouilles se manifestent elles-aussi, comme je m'efforce de vous le faire entendre. Il y a même un couple de canards colverts qui a fait de l'étang de Giverny son domicile. Hier alors que j'étais tranquillement en train de raconter quelque histoire de nymphéas à mes clients, et alors que nous avions tous les yeux rivés sur le bassin, les palmipèdes nous ont gratifiés d'une séquence torride tout à fait embarrassante.
J'ignorais que Monsieur maintient Madame sous l'eau pendant toute la durée de l'acte. Allez donc parler de la beauté des reflets quand vous vous demandez in petto combien de temps une cane peut rester sous la surface, et que vous vous offusquez sotto voce de la barbarie de certaines moeurs animales. Je crois que mes chers visiteurs m'écoutaient eux-mêmes d'une oreille assez distraite, happés par ce happening.
Heureusement le canard a fini par relâcher sa compagne que nous avons vu émerger bien vivante. Elle s'est ébrouée l'air de rien, et la vie a repris son cours. Si une descendance s'ensuit, je ne manquerai pas de vous en tenir informés. Il ne faut pas compter sur les carpes pour lâcher le morceau, elles n'en souffleront pas un mot.
Chassé !
C'est assez saisissant de voir un sanglier débouler dans votre jardin. Après coup je suis contente de ne pas avoir été dehors à ce moment-là, mais en train de bloguer tranquillement devant la fenêtre. Il est entré par l'allée, comme le livreur d'UPS, et j'ai vu ses défenses, son groin aux narines ouvertes, son poil rèche et cet air bossu qu'ils ont, l'échine courbée vers le sol. Même si l'on n'en croise pas tous les jours, les sangliers sont faciles à reconnaître. Merci Uderzo.
La soif des vaches

Quand il fait chaud comme ces jours-ci, une température caniculaire assez rare à Giverny, les vaches retrouvent le chemin du ruisseau. Elles qui restent en général à bonne distance des clôtures de la Fondation Monet, bien groupées en troupeau au milieu de leur immense prairie, s’approchent soudain tout près. Les visiteurs qui débouchent du passage souterrain vers le jardin d’eau ont la surprise de se retrouver presque nez à nez avec les bovins.
Ca n’y paraît pas, mais c’est plutôt gros, une vache. Une révélation quand on ne les connaît que de loin depuis l’autoroute. Il y a un moment d’effarement, suivi de ravissement. On est au zoo. Les appareils photos crépitent.
Les vaches n’en ont cure. Leur problème est d’arriver à boire, mais comment ? Debout ? A genoux ? Le sol est en pente et glissant. Elles piétinent, embarrassées, maladroites.
Elles ont retrouvé spontanément le lieu de l’abreuvoir d’autrefois, à la sortie du jardin de Monet. Je crois qu’il était plutôt en face, là où les visiteurs se trouvent aujourd’hui. Les plantations inhabituelles de Monet dans son plan d’eau inquiétaient les Givernois qui craignaient un empoisonnement de l’eau. Monet s’est justifié devant le préfet que ses plantes aquatiques n’étaient pas toxiques. De fait, aucune vache n’est morte d’avoir bu de l’eau aux nymphéas. Si c’était le cas, on s’en souviendrait encore.
Vie sauvage
La vie sauvage arrive à s'inviter dans les jardins au coeur des villes, alors a fortiori à la campagne. Ce matin ces deux canards venus d'on ne sait où avaient pris leurs quartiers dans l'étang aux Nymphéas de Monet. Resteront-ils ? Ce n'est pas sûr qu'ils apprécient l'agitation du lieu. En attendant ils posaient comme de vrais pros pour les visiteurs.
Aux petites heures du jour, c'est un héron qui vient parfois prendre son déjeuner. Il est le bienvenu pour limiter la prolifération des grenouilles.
Samedi dernier, un intrus plus inattendu a nécessité l'intervention des gendarmes. Un chevreuil un peu perdu s'est introduit dans le jardin d'eau, par le ruisseau semble-t-il. Paniqué de se retrouver coincé par les grillages qui l'entourent, il courait en tous sens à la recherche d'une issue. Les forces de l'ordre ont fermé la route pendant quelques minutes, les surveillants ont ouvert la grande porte du jardin, celle qui sert à faire passer le matériel de jardinage, et le chevreuil a fini par trouver comment s'échapper. Il a bondi vif comme l'éclair en direction de la prairie.
Personne n'a l'air de se souvenir qu'un pareil incident se soit déjà produit. Serait-ce une première ? Les chevreuils sont plutôt d'un naturel craintif… Celui-ci était sûrement un amateur d'art passionné d'impressionnisme, qui avait envie de brouter les nymphéas de Claude Monet…
Les belles normandes
Les plus chics des vaches normandes jouent les stars à Paris ces jours-ci, sous les projecteurs du Salon de l’Agriculture. Je ne sais pas si elles ont tellement apprécié de monter à la capitale. A mon avis (et je pense en connaître un rayon en bovins, moi qui suis taureau) elles se languissent des vertes prairies de la Manche ou de l’Orne. Elles rêvent de retourner paître sous les ombrages, comme ici à Saint-Grégoire-du-Vièvre, dans l’ouest de l’Eure.
Le concours agricole parisien juge les bêtes sur leur conformation, c’est-à-dire sur leur physique qui doit correspondre aux critères de la race, mais pas seulement. Pour l’emporter, les concurrentes doivent aussi battre des records de production de lait, en quantité et en qualité. On mesure tout, notamment le pourcentage de protéine et de graisse, pour évaluer combien de beurre et de fromage la vache est capable de fournir.
La normande a un tempérament de championne. Il y a quelques décennies encore, on la disait bonne à tout. Bonne laitière, bonne race à viande, facile à vivre, fertile, rustique dans la douce humidité normande… Toutes ces qualités ont fini par lui jouer des tours. Bonne à tout bonne à rien, dit-on aujourd’hui, à l’heure de la spécialisation des races dans une fonction précise. La Prim’Holstein lui est passée devant, cette vache noire et blanche d’origine frisonne qu’on voit partout, à la production de lait hallucinante. Et même la Montbéliarde.
Reconnaître la normande est assez facile en général, quand elle arbore comme ici une robe constellée de petits points, et de belles taches sombres autour des yeux, comme des lunettes de soleil (des stars, on disait). Mais quelquefois la normande peut aussi avoir une robe unie. Ca complique. Pour s’y retrouver, il faut un oeil d’éleveur.
J’espère qu’on continuera encore longtemps à en voir en Normandie, car les grilles d’évaluation ne sont pas tout. Les vaches normandes font partie du terroir. Elles suivent le destin des hommes. Elles souffrent de leurs conflits. Il est rare qu’on pense à elles quand on évoque le Débarquement, pourtant un tiers du cheptel normand a disparu pendant la Seconde Guerre mondiale.
Chevaux
L’Eure est l’un des départements les plus équestres de France. On pense souvent que c’est l’Orne, à cause des célébrissimes haras du Pin, ou le Calvados qui médiatise les ventes de yearlings et les courses à Deauville. Mais ces départements sont trop éloignés de la région parisienne pour faire le plein de licenciés comme la Seine-Maritime et l’Eure.
Bref ! Foin des chiffres, on aime le cheval en Normandie. D’ailleurs plusieurs grands champions d’équitation y ont élu domicile, par exemple Eric Navet, Hervé Godignon ou Alexandra Ledermann.
Chaque ville s’est équipée d’un hippodrome. Le plus proche de Giverny et de Vernon, c’est celui de Saint-Marcel, un bourg qui atteint tout juste les 5000 habitants. A côté des Andelys, le village de Tosny (580 habitants) a son champ de course. Et bien sûr Evreux possède le sien, centenaire, où se court à l’occasion le tiercé.
Ces hippodromes ne sont pas forcément tous dans un état remarquable, mais ils manifestent l’engouement des Eurois pour les chevaux et pour les courses. C’est un loisir familial et bon enfant ici, ce n’est pas le rendez-vous des élégances comme à Longchamp : si l’on porte un couvre-chef ce sera plus sûrement une casquette qu’un coûteux chapeau.
Pas le genre d’endroits qu’aurait arpentés Daniel Wildenstein, j’imagine. Le biographe de Claude Monet disparu en 2001 avait une passion pour le sport hippique. Eminent marchand d’art, il avait de grands moyens, ce qui lui a permis de goûter aux joies que procure la possession d’une écurie de chevaux de courses.
Une fortune abyssale en vérité : le trésor familial compte 10 000 tableaux paraît-il, et non des moindres.
A ce niveau-là la simple prudence impose la discrétion. Pourtant, à la fin du catalogue raisonné de Monet dont il est l’auteur, Daniel Wildenstein révèle la composition des collections privées, parmi lesquelles celle de la Galerie Wildenstein.
La longueur de la liste des numéros de catalogue laisse rêveur. Le total est un joli chiffre, on dirait un porte-bonheur : 222 toiles de Claude Monet.
Je peine à imaginer ce que c’est que d’être plus riche que riche, mais je pressens que ce doit être écrasant, quelque chose qui vous fait vous déchirer en famille à la moindre succession, fait de vous la cible de la presse people et vous fait craindre pour la sécurité de vos enfants.
Je ne sais pas comment Daniel Wildenstein le vivait. Je ne sais pas quel homme il était. Mais je lui suis reconnaissante de son admirable travail sur Claude Monet, ce précieux catalogue raisonné, cette biographie minutieuse. Et j’aime l’humour un brin ironique avec lequel il baptisait ses meilleurs chevaux : Peintre célèbre, Allez France, ou encore Goodbye Charlie en clin d’oeil au départ du Général de Gaulle.
L’humour, ou l’élégance de l’esprit qui fait qu’on vous pardonne d’être riche.
Instinct grégaire
Avez-vous remarqué que les vaches aiment se tourner toutes dans le même sens pour brouter ? On dirait qu’elles obéissent à l’une de ces grandes lois mathématiques qui régissent l’univers :
Soit un ensemble nommé troupeau constitué d’un nombre n de bovins, n étant supérieur à 1. Démontrez que ces bovins sont des bipoints orientés tous dans le même sens. En déduire que cette prairie est un champ vectoriel.
L’instinct grégaire est sans doute cette loi. Mettez-vous cinq minutes dans la tête d’une vache. Ca y est ? Vous êtes un placide ruminant ? Alors vous comprenez : quand vous vous trouvez au milieu d’un pré, avec toute cette herbe qui s’offre à vous de tous les côtés, cela vous inquiète de devoir choisir où aller brouter. C’est si apaisant de mettre une partie de son cerveau en sommeil et de suivre tranquillement quelqu’un qui décide à votre place. Certaines vaches sont des meneuses, et cela arrange la plupart des autres.
Et les humains ? Et nous Français, réputés si frondeurs, avons-nous ou non l’instinct grégaire ?
Nous aurons le temps d’y repenser la prochaine fois que nous serons pris dans un bouchon sur la route des vacances, les capots tous orientés dans le même sens.
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