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Contagion

Contagion
Berthe Morisot, Jeune fille au repos, 1888-1890, pointe sèche, National Gallery of Art Washington DC

Le 25 février 1888, Berthe Morisot, qui signe ses courriers Berthe Manet depuis qu’elle est l’épouse d’Eugène Manet, le frère de Gustave, adresse une lettre de trois pages à Alice Hoschedé, la compagne de Monet. Le peintre givernois séjourne alors à Antibes, et Alice, qui se rend de temps en temps à Paris, a tenté de rendre visite à Berthe mais l’a manquée.

« C’est d’autant plus mauvaise chance que voici 3 semaines que je suis retenue à la maison par un affreux rhume et qu’aujourd’hui, tout à fait exceptionnellement, j’étais dehors pour quelques instants seulement. (…) J’aurais bien voulu savoir si M. Monet travaillait beaucoup dans le Midi. Je crains qu’il n’ait bien mauvais temps. Sans reproches, il nous a laissé sa grippe à sa dernière visite, nous y avons tous passé depuis à tour de rôle, et nous la subissons en souvenir de lui » (…)

Berthe Morisot fait sans doute allusion à la visite de Monet du 7 janvier, attestée par un petit mot qu’il lui écrit avant de reprendre le train pour Vernon :

Chère Madame,
Toutes mes excuses de m’être présenté chez vous avec une si triste mise, et merci de l’excellente tisane que vous m’avez donnée ; grâce à elle et au repas, je peux repartir chez moi tout à fait remis.
Votre amicalement dévoué,
Claude Monet

Monet dit sans doute vrai, car il prépare aussitôt son départ pour la Côte d’Azur, où il arrive le vendredi 13. « Malgré la date fatale, je suis arrivé à bon port, » annonce-t-il avec humour à Alice depuis Cassis.

Mais la tisane miracle de Berthe n’a pas l’air de fonctionner quand c’est elle-même qui la prend. On l’imagine toussant et mouchant sans fin pendant des semaines… Fin février, Alice relaie bien entendu l’accusation pas très aimable de Berthe Morisot, et Monet se fend d’une lettre depuis Antibes, datée du 10 mars 1888 :

Chère Madame,
J’ai appris que vous aviez été malade et que peut-être j’en avais été la cause. Je serais bien heureux d’apprendre que tout le monde est bien à présent, mais je veux croire que le terrible hiver que vous avez eu est la vraie cause de cette vilaine grippe. (…)

Aussitôt, Berthe, sans doute radoucie par le retour de la santé, lui répond le 14 mars qu’il n’a pas à avoir de remords pour elle :

Le mauvais temps et les années sont seuls causes de mes maladies : je deviens une vieille dame à bronchite. Enfin, me voici de nouveau sur pied et en bataille réglée avec mes toiles. (…)

Rhume, grippe, bronchite… Mirbeau de son côté se plaint régulièrement d’influenza. Les correspondances d’artistes sont pleines de détails sur leur santé, et l’on voit que les maladies contagieuses ne les laissaient pas tranquilles.

Trop de vie sociale, sans doute… Cela aurait été plus sage de rester confiné dans un atelier…

Je vous aime parce que vous êtes vous

Je vous aime parce que vous êtes vous
Georges Clemenceau en visite chez Claude Monet à Giverny

Au 19e siècle, au début du 20e encore, les hommes osaient se dire leur amitié avec des mots forts. On est surpris aujourd’hui en lisant leurs correspondances de ces déclarations profondes, passionnées, tellement sincères.

Les mêmes mots dans la bouche ou sous la plume de nos contemporains seraient-ils possibles ? Il me semble que non. A notre époque où l’impudeur la plus grossière est de mise, cela ne se dit pas. La déclaration d’amitié serait prise pour de l’homosexualité. Notre époque fait une place aux gays, elle n’en fait plus aux amis qui dépassent le stade de bons copains. L’amitié féroce de Monet et Clemenceau existe certainement encore, mais elle n’a plus droit de cité.

Impossible de leur imaginer une attirance physique l’un pour l’autre. Ce qu’éprouvent Clemenceau et Monet n’est pas de ce registre. C’est un lien d’admiration réciproque, de confiance, de fraternité.

Et Clemenceau n’a pas peur des mots. Le 23 décembre 1899, en remerciement du tableau Le Bloc que lui a offert Monet, il glisse : « je voulais vous embrasser et vous dire une fois de plus que je vous aime. »
« Je vous aime, » encore, le 13 octobre 1921.

Et puis, le 22 avril 1922, Clemenceau écrit à Monet cette belle déclaration qui fait penser à Montaigne et La Boétie : « Je vous aime parce que vous êtes vous, et que vous m’avez appris à comprendre la lumière. Vous m’avez ainsi augmenté. Tout mon regret est de ne pas pouvoir vous le rendre. Peignez, peignez toujours, jusqu’à ce que la toile en crève. Mes yeux ont besoin de votre couleur et mon coeur est heureux. Je vous embrasse. « 

L’adolescence de Monet

L'adolescence de Monet
Ce pastel est actuellement exposé au Musée des impressionnismes Giverny jusqu’au 14 juillet, parmi une vingtaine d’autres oeuvres de Claude Monet

Claude Monet ne parlait jamais de son enfance à ses proches. Non pas qu’elle ait été particulièrement difficile, pour ce que l’on en devine, mais sans doute parce qu’il s’y attachait trop d’émotion : l’adolescent a perdu sa mère alors qu’il venait d’avoir seize ans.
La parution en 2007 du catalogue de l’exposition « The Unknown Monet » par James Ganz et Richard Kendall (image ci-dessus) a levé un coin du voile qui recouvre les années de jeunesse du peintre. Pour la première fois, de nouvelles archives ont été exploitées : le Grand Journal du Comte Théophile Beguin-Billecocq.
Haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, Beguin-Billecocq a séjourné en tant qu’hôte dans la maison des Monet à Ingouville. Des liens se sont tissés entre son beau-frère Théodore Billecocq et le jeune Claude, qui se sont fréquentés pendant plusieurs années par la suite. Théodore avait trois ans de plus que Monet.

Beguin-Billecocq tenait son journal au quotidien. A la fin de sa vie, il a décidé d’écrire ses Mémoires, une sorte de résumé des épisodes les plus marquants, en s’appuyant sur ses notes écrites au fil du temps. Il a donné le nom de Grand Journal à ce récit.

L’existence de ce document était connue, mais, conservé en collection privée, il n’était pas accessible aux biographes de Monet. En 2007 pourtant, Ganz et Kendall ont obtenu de le consulter. Ils en ont publié des extraits traduits en anglais. Le texte initial en français reste toujours auréolé de mystère.

Qu’apprend-on sous la plume de Beguin-Billecocq ? Que le jeune Claude était complètement fou de dessin. Chaque petit morceau de papier qui lui tombait sous la main était voué à se transformer en croquis. Il avait une préférence pour les papiers anciens faits avec du chiffon. Claude dessinait tout ce qui lui plaisait, maisons, arbres, bateaux, personnages… Il était d’une nature joyeuse, aimait les bons mots, et avait un esprit indiscipliné qui exaspérait son père. Selon Beguin-Billecocq, Adolphe Monet traitait son fils de « sauvage américain », de bon-à-rien qui perturbait la classe en dessinant des caricatures sur ses cahiers. Le comte, en revanche, n’avait que bienveillance pour Claude Monet. Il appréciait sa fantaisie, son sourire espiègle, son appétit de vivre, son intelligence et sa curiosité. Il trouvait que c’était un bon garçon.

L'adolescence de Monet
Dessin d’une allée d’arbres à Gournay, Oscar-Claude Monet, 29 juin 1857

Ils se rencontrent donc à l’été 1853, et l’hiver suivant Claude vient passer la Noël et le Nouvel an à Paris chez les Billecocq. Il a treize ans, on le reçoit comme un membre de la famille. En 1855, on retrouve mention de la présence de Monet pendant les vacances d’été de la famille à Nemours, près de Fontainebleau.

Pendant deux mois, Claude (qui s’appelle encore Oscar) et Théodore sont inséparables. Ils font de longues promenades à cheval dans les allées immenses de la forêt de Fontainebleau, sous la conduite d’un maître d’équitation. On ne peut s’empêcher de penser au futur « Déjeuner sur l’herbe » de Monet en lisant la description des repas qu’ils emportent : pâtés, pain, fromage, vin. Ces détails proposent une toute autre lecture de l’oeuvre, considérée en général comme une réponse au scandaleux Déjeuner sur l’herbe de Manet. Cette dernière interprétation reste certainement vraie, mais on peut aussi voir dans le choix du thème du pique-nique dans les bois l’envie de Monet de retranscrire en peinture des souvenirs enchantés de son adolescence.

A l’été 1856, Claude fait un séjour de deux semaines avec les Billecocq aux Menuls, dans les Yvelines, et découvre Monfort l’Amaury, la vallée de Chevreuse, les Vaux de Cernay et la forêt de Rambouillet. A la fin de l’année, il est à nouveau à Paris chez ses amis pour les fêtes. Il est même enrôlé pour jouer dans des pièces de théâtre de salon, malgré sa timidité.

C’est la fin des années heureuses. Fin janvier 1857, la mère de Claude décède brutalement, à 47 ans. Il a seize ans. On le devine accablé de chagrin. C’est sans doute à ce moment qu’il se déscolarise. En mars, ses amis Billecocq l’invitent à nouveau, à l’occasion d’une pendaison de crémaillère. Monet ne laisse rien paraître de son chagrin. Billecocq se souvient qu’il a beaucoup fait rire l’assemblée par son interprétation des rôles comiques. C’est le début de l’enfouissement de l’émotion de son deuil sous un masque social. Elle ne refera plus surface.

Monet et Daumier

Monet et Daumier
Claude Monet W 85 Le Jardin de l’Infante, 1867, huile sur toile
91 x 62 cm, Art Museum, Oberlin (Ohio).

Il est douloureux d’être rejeté comme le furent les impressionnistes à leurs débuts. Moqués par la critique, refusés par le jury du Salon, ignorés des collectionneurs, ils ont fait preuve d’un courage phénoménal pour tracer leur route malgré tout et donner une nouvelle impulsion à la peinture. Mais être rejeté par qui l’on admire est une douleur encore bien pire. C’est un coup qui porte jusqu’au tréfonds de l’être.

Au soir de sa vie, Monet se confie à l’écrivain Marc Elder, qui tire un livre de ces entretiens, « A Giverny chez Claude Monet ». Et voilà qu’au détour d’un échange sur Ingres ressurgit un souvenir terrible :

Etre compris, encouragé par cet homme, quelle impulsion c’eût été pour moi, pour nous tous !.. Hélas ! ce sont ceux dont l’éloge aurait eu le plus de prix qui furent toujours hostiles aux impressionnistes.

Ingres ne les a pas compris, pas plus que Corot :

Corot, le père Corot, un grand peintre, n’a jamais senti la valeur de notre effort… Troublant, n’est-ce pas ? Et triste !… Tenez, je vais vous dire la plus grande douleur de ma vie, la plus grande, qui me fait encore mal certains jours après des ans et des ans…

Pour comprendre toute la douleur de Monet, il faut se souvenir qu’il avait commencé sa carrière à l’adolescence en faisant des caricatures. Il s’entraînait à copier celles qui paraissaient dans les journaux, puis improvisait sur les personnalités de sa ville du Havre. L’épisode qu’il relate à Elder se déroule en 1867 à Paris, alors que Monet n’a que 26 ans.

Latouche, un petit marchand de couleurs qui marquait de la sympathie à notre groupe, exposait parfois nos peintures. Le soir, souvent, nous nous retrouvions dans sa boutique. C’était un lieu de rendez-vous, une parlotte. Je venais d’achever le Jardin de l’Infante. Je le lui portai : il le mit en vitrine. Du magasin on pouvait surveiller les passants, leurs mines, leurs grimaces. C’est ainsi que je vis venir Daumier. Il s’arrêta, fit un haut-le-corps, poussa la porte :

« Latouche, cria-t-il d’une voix forte, vous n’allez pas retirer cette horreur de votre montre ? « 

Je pâlis, j’étouffai comme sous un coup de poing appliqué au coeur. Daumier ! le grand Daumier ! Un dieu pour moi !… J’avais attendu son verdict en tremblant. Et voilà le camouflet…

Les éloges et les encouragements de Diaz quelques minutes plus tard n’y changeront rien. « Diaz, c’était Diaz, tandis que Daumier…! »

Lambert Wilson lit Monet

 Cette petite pépite ne dure hélas qu’un minute quinze :  Lambert Wilson lit une lettre de Monet, ou plutôt il la joue. C’est fascinant de voir ce grand acteur s’emparer de ce texte écrit par le peintre. Il est Monet, dans toute sa réflexion, son assurance et son doute quant à sa peinture. 

Comme j’aurais aimé assister à la totalité de cette lecture ! Elle s’est tenue en 2017 en Suisse, à la Fondation Beyeler, près de Bâle, à l’occasion d’une exposition Monet qui célébrait les vingt ans du musée. 

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Monet et la Grande Guerre : blessés et privations

Monet et la Grande Guerre : blessés et privations

 Après Michel Clemenceau, c’est au tour de Pierre Renoir d’être blessé au début de la guerre, hélas grièvement : le fils du peintre perd l’usage de son avant-bras droit. 

Monet à Durand-Ruel, 9 octobre 1914

Je viens d’apprendre par G. Bernheim que Pierre Renoir avait aussi été blessé. J’espère que ce n’est pas trop grave. 

Ici nous allons bien malgré tant d’inquiétudes,

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Claude Monet et la Grande Guerre : les premiers jours

Claude Monet et la Grande Guerre : les premiers jours

Comment Claude Monet a-t-il traversé la guerre de 1914-1918 ? L’histoire de l’art se penche davantage sur la production des artistes que sur leur ressenti. Pour avoir une idée de l’impact de la Première Guerre mondiale sur Monet, il faut s’intéresser à ses lettres.

La guerre est déclarée le 3 août. Le 8, c’est un Monet très inquiet pour ses amis qui écrit à ses marchands Gaston et Josse Bernheim-Jeune :

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La maison de Monet à Argenteuil

Maison de Monet à Argenteuil

Si à Giverny la maison de Claude Monet s’élève dans la rue Claude Monet, celle qu’il a occupée à Argenteuil se trouve 21 rue Karl-Marx. Le peintre s’efface derrière l’auteur du Capital, qui a habité la même rue à trois maisons de là en 1882, avant de décéder à Londres l’année suivante.

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Claude Monet peint par Sisley

Le peintre Claude Monet peignant dans la forêt de Fontainebleau, Alfred Sisely

 “Le peintre Monet dans la Forêt de Fontainebleau”, Alfred Sisley, vers 1865. Huile sur toile 36 x 59 cm, Saarland Museum, Saarbrücken, Allemagne. 

Cet homme au chapeau de paille qui nous tourne le dos, occupé à peindre sur le motif dans la forêt de Fontainebleau, c'est Claude Monet. La toile signée Alfred Sisley est conservée au Saarland Museum de Saarbrück, en Allemagne. Sur la droite, à l'ombre d'un énorme rocher caractéristique de la forêt de Fontainebleau, on devine un autre chapeau de paille. Impossible de savoir qui se cache dessous. Est-ce Renoir, qui peint la Clairière en 1865 ?

Monet a séjourné à trois reprises à Chailly-en-Bière, juste à côté de Barbizon, en 1863, 64 et 65. C'est là que naît son ambitieux projet de Déjeuner sur l'herbe pour lequel Frédéric Bazille posera. D'autres personnes figurent sur la toile préparatoire au grand tableau de Monet, peut-être même Sisley assis à côté d'une jeune femme. Les quatre peintres s'étaient connus à l'atelier Gleyre, à Paris, et aimaient également la peinture en plein air. 

L'oeuvre de Sisley souligne les liens d'amitié qui existaient entre ces jeunes peintres, fréquemment modèles les uns des autres. La palette aux tons très naturels, la touche vigoureuse et large, l'exécution rapide sont déjà celles d'un impressionniste, même si le terme ne sera forgé que près de dix ans plus tard. 

Le baptême de Claude Monet

chapelle des baptêmes de Notre-Dame-de-Lorette, Paris

L'austère façade de l'église Notre-Dame-de-Lorette, dans le 9e arrondissement de Paris, ne laisse en rien présager son somptueux décor intérieur. Construite de 1823 à 1836, l'église est magnifiée par un splendide plafond à caissons, des tableaux immenses et des chapelles ornées de fresques sur fond d'or.

La chapelle des baptêmes, que voici, vient de faire l'objet d'une restauration méticuleuse. Pour contrer l'humidité du lieu, le peintre Adolphe Roger avait exécuté ses fresques à la cire froide. Malgré cette précaution, le temps avait fait son oeuvre. L'aspect est à nouveau celui du neuf, et je me plais à imaginer que c'est en ce lieu même que Claude Monet a été baptisé le

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Où est né Claude Monet

rue Lafitte à Paris

C'est dans cette rue étroite du 9e arondissement de Paris, la rue Lafitte, que Claude Monet a vu le jour le 14 novembre 1840. Le peintre ne manquait pas de rappeler que c'était "la rue des marchands de tableaux", heureux sans doute de cette coïncidence.

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La mère de Claude Monet par Adolf Rinck

Adolf Rynck, Louise Justine Aubrée épouse de Claude Adolphe Monet, 1839 Louise Justine Aubrée (1805 – 1857) épouse de Claude Adolphe Monet. Portrait par Adolf Rinck, 1839. Fondation Claude Monet, Giverny.

Voici l’une des toiles accrochées depuis cette année dans la chambre d’Alice à Giverny.
En 1839, le peintre Adolphe Rinck exécute les portraits des – pas encore – parents de Claude Monet. L’année suivante, Rinck s’embarque pour la Louisiane, où il restera trente ans et se taillera une solide réputation de portraitiste.
Adolphe Rinck est né à Metz en 1802. Son père était officier dans l’armée de Hesse, on parlait sans doute allemand à la maison. Son éducation artistique le conduit d’abord à l’académie à Berlin, puis aux Beaux-Arts à Paris en 1835. Cette formation académique se lit dans le tableau que voici, où l’artiste s’est attaché à peaufiner le velouté de la peau, le soyeux de l’étoffe, la finesse de la broderie, tout en soignant la ressemblance.
Les tableaux des parents de Monet sont signés A. Rinck, ce qui simplifie le problème du prénom. Adolf, à l’allemande ? Adolphe, à la française ? Adolph, à l’anglaise ? Daniel Wildenstein, dans le tome 5 du catalogue raisonné de Monet, attribue ces portraits à Adolf Rinck. Soit.
Madame Monet porte une magnifique robe blanche ornée de tulle brodé. La taille est étroitement prise, on a l’impression d’apercevoir les baleines du corset par dessous. Sa coiffure lui fait comme un casque noir, qui met en valeur son teint très clair.
Louise semble jouer avec un bijou, dans un geste gracieux qui met en évidence la bague qu’elle porte à la main droite. Comme le tableau de son époux insiste également sur la main droite baguée, on peut imaginer que la paire de tableaux célèbre l’engagement des deux époux. Mais tout de même, en 1839, ils sont mariés depuis quatre ans.
Ce qui frappe peut-être le plus, c’est son regard qui s’échappe vers la gauche du tableau, comme pour couver des yeux son mari dans le pendant. Rinck avait en Louisiane la réputation de donner un air de douce rêverie aux personnes qui posaient pour lui. Cela s’applique tout-à-fait au portrait de maman Monet.

Les super pouvoirs de Monet

Claude Monet, coucher de soleil à Pourville, 1882, huile sur toile, Musée marmottan-Monet, Paris Claude Monet, coucher de soleil à Pourville, 1882, huile sur toile, Musée Marmottan-Monet, Paris

Claude Monet avait une perception exceptionnelle de la couleur. On connaît le mot de Cézanne : « Monet, ce n’est qu’un oeil, mais bon dieu quel oeil ! » Il percevait les moindres modifications de la luminosité, la variation de l’intensité des couleurs à mesure que le soleil montait dans le ciel, presque minute par minute. Il était aussi capable de distinguer des nuances si voisines qu’un oeil ordinaire les confond.
Cet après-midi j’étais en train de décrire ses « super pouvoirs » à des visiteurs venus d’Australie, quand l’un d’eux m’a demandé ce qu’on savait de la santé mentale du peintre. Car ce portrait le faisait beaucoup penser à l’un de ses amis, atteint de trouble bipolaire, qui se targue de voir beaucoup mieux les couleurs que le commun des mortels.
L’hypothèse de trouble bipolaire concernant Monet a été avancée par certains auteurs. Le peintre connaissait une alternance de périodes de grande productivité artistique, d’euphorie, de surmenage, puis soudain de crises de doute, d’inactivité et de dépression. La vision des couleurs serait-elle un bénéfice collatéral de la maladie ? J’ai voulu le vérifier, et voici ce qu’on peut lire à la page 20 d’une brochure d’information destinée aux malades :

Les patients souffrant de troubles bipolaires présentent vraisemblablement en dehors des épisodes aigus une hypersensibilité et une hyperréactivité émotionnelle (Henry et coll, 2001) propices à la création artistique. Au cours des états maniaques ou hypomaniaques, ils présentent souvent une hypersensorialité (perception plus vive des couleurs, meilleure écoute musicale) associée à une accélération des processus idéiques et une augmentation de l’estime de soi qui lève les inhibitions et favorise le passage à l’acte de la production artistique.

A travers les bambous

Bambouseraie de Giverny Voici l’aspect de la bambouseraie de Monet après le grand nettoyage de cet hiver. Les jardiniers n’ont pas chômé : ils ont éliminé tous les chaumes anciens pour ne garder que les pousses les plus jeunes. Le résultat est étonnant. Au lieu d’une masse compacte, la bambouseraie s’est transformée en une forêt claire qui n’arrête ni la vue ni la lumière.

J’étais sur le point de titrer ce billet « plus de lumière », en allusion aux dernières paroles de Goethe, mais un article déjà ancien du Spiegel m’apprend que tout ça, selon les recherches d’un professeur d’Harvard, c’est du bluff. Du pipeau.
Le grand génie de la littérature allemande ne demandait pas qu’on ouvre les volets, il n’a pas eu de révélation ultime aux frontières de l’au-delà, en fait ses derniers mots, selon son domestique seul témoin de la scène, ont été pour réclamer son pot de chambre, Botschanper dans le texte.
Impensable de léguer ce message à la postérité, bien entendu. Selon le professeur Karl Guthke, l’invention de dernières paroles bien senties est un genre littéraire à part entière, de nature à favoriser le mythe, la légende.
Et Monet dans tout ça ? Nous tenons son dernier mot de Georges Clemenceau lui-même. Accouru au chevet de son ami pour assister à ses derniers instants, Clemenceau raconte qu’il lui a demandé : « Souffrez-vous ? » Et Monet, dans un souffle, lui a répondu « Non ». Et ce fut tout.
On peut regretter de ne pas avoir une belle remarque sur la qualité de la lumière à se mettre sous la dent, mais il faut remercier le Tigre d’avoir livré à la postérité cet échange qui, dans sa simplicité, sa banalité, a l’accent de la vérité.

Monet au Carnaval de Nice

Jardin à Bordighera, effet du matin, Claude Monet, 1884, Musée de l'Ermitage, Sain-PétersbourgOn se représente toujours Claude Monet comme un homme austère, travaillant sans relâche. C’est vrai, bien sûr, mais derrière cette rigueur, le peintre dissimule un caractère parfois enjoué, farceur, capable de fantaisie.
Cet aspect de sa personnalité trouve l’occasion de s’exprimer lors de son séjour sur la Riviera italienne pendant l’hiver 1884.
Monet peint d’arrache-pied un sujet difficile, le fouillis végétal du jardin de la villa Moreno, au centre de Bordighera. La propriété appartient à un Marseillais qui laisse aimablement travailler Monet, « un des artistes les plus distingués de Paris ».
Le peintre est sous le charme de cette propriété unique en son genre, qu’il décrit ainsi à Alice :

« Un jardin comme cela ne ressemble à rien, c’est de la pure féerie, toutes les plantes du monde poussent là en pleine terre et sans paraître soignées ; c’est un fouillis de toutes les variétés de palmiers, toutes les espèces d’oranges et de mandarines. »

L’exubérance du jardin le fascine au point qu’il souhaitera la recréer à Giverny. On retrouve dans les plates-bandes débordantes de fleurs géantes du clos normand, dans les buissons qui entourent le jardin d’eau un peu de la prolifération du jardin Moreno.
Donc, pendant des semaines, Monet est sur le motif, il s’acharne à rendre les plantes et les paysages de la Côte d’Azur, avec l’alternance de satisfaction, de doute et de découragement qui lui sont habituels.
Fin février, il a hâte de rentrer à Giverny. Mais il ne sait pas résister à l’invitation de Monsieur Moreno, qui l’entraîne au Carnaval de Nice.
Le visage protégé d’un masque en fil de fer, couvert de plâtre et de farine, c’est un nouveau Monet qui se révèle, celui qui se lâche en prenant part à la bataille de bonbons.
Voici le récit qu’il en fait à Alice, une vision de peintre autant que de participant enthousiaste :

Les chevaux, les voitures couvertes de housses vertes, bleues, rouges, et dans chaque voiture des sacs énormes de ces bonbons ; du reste, tout le monde porte en bandoulière son sac et une pelle pour les jeter. C’est un combat acharné, tout le monde est blanc de farine, il en tombe des fenêtres, de partout, il n’y a pas d’abri possible. »

Pauvre Alice, qui doit imaginer ces débordements, elle qui se morfond à l’attendre à Giverny !

Monet à 25 ans

Claude Monet par Gilbert A. de Séverac, 1865, Musée Marmottan, ParisA la façon de l’arroseur arrosé, voici le peintre peint. Monet pose pour son camarade Gilbert Alexandre de Séverac.
On est en 1865, il a 25 ans. Ses débuts sont prometteurs : le Salon accepte ses envois, et même s’il doit, pour vivre, exécuter des « portraits de concierges à cent sous, à dix francs, parfois même à cinquante francs, cadre compris« , tous les espoirs lui sont permis.
Je suis fascinée par ce portrait, qui faisait partie de la collection personnelle de Monet et se trouve aujourd’hui au musée Marmottan à Paris. Je serais capable de rester des heures devant, happée par ce regard. Daniel Wildenstein, le biographe de Monet, le qualifie de « grave et résolu ». L’adjectif qui me vient, c’est « hardi ». C’est un trait du caractère de Monet : on sait par des anecdotes qu’il ne manquait pas d’audace, ni de culot.
« Hardi », c’est aussi le qualificatif qu’emploie cette année-là le critique Paul Mantz de la Gazette des Beaux-Arts, en commentant les deux envois de Monet au Salon : il a apprécié dans ces vues de la Seine « une manière hardie de voir les choses et de s’imposer à l’attention du spectateur. »
Cette phrase pourrait tout aussi bien s’appliquer au portrait peint par Séverac. Monet fixe intensément celui qui le regarde, droit dans les yeux, d’un regard qui transperce. On comprend Camille, qu’il rencontre l’année suivante alors qu’elle a 19 ans. Quelle femme résisterait à un tel regard posé longuement sur elle ? Camille, son modèle, devient bientôt sa femme.

De ce portrait de jeunesse de Monet, il se dégage une présence. Les bras croisés sur le carton à dessin qui porte son nom expriment une ferme résolution. On sent une forte personnalité, sûre d’elle.
A bien y regarder, autre chose me frappe : l’étonnante modernité de ce portrait. Oubliez le fond marron, et regardez le jeune Monet. Il a un look très hiver 2007, vous ne trouvez pas ?
Les cheveux sont longs, le menton imberbe. Monet n’a pas encore adopté la longue barbe typique de son temps qu’il gardera le reste de sa vie. Il porte un vêtement rayé qu’on dirait sorti de chez Jules. La reproduction n’est pas excellente, dans mon souvenir les rayures sont violettes, une des couleurs les plus tendances de la saison : si Monet revenait aujourd’hui parmi un groupe d’étudiants, on ne remarquerait même pas qu’il est à la mode d’il y a 132 ans.

Monet à Antibes

Antibes vue de la Salis, Claude Monet, The Toledo Museum of Art, OhioPendant des années, Monet ne passe guère l’hiver à Giverny. Il a l’habitude de partir pour de longues campagnes de peinture qui l’emmènent vers des lieux retirés du monde : la Creuse, Belle-Ile en Mer, Varengeville, Sandviken en Norvège. A moins qu’il n’opte au contraire pour l’agitation de Londres.
Destination hivernale plus conventionnelle, la Côte d’Azur le voit séjourner à Bordighera, et, en 1888, à Antibes.
Ce séjour de Monet à Antibes est un des plus longs : trois mois et demi, et des plus tourmentés. Après avoir longuement hésité sur le choix des motifs, Monet finit par se fixer à Antibes à l’hôtel du château de la Pinède, où il doit subir la compagnie de peintres médiocres.
Comme toujours, il passe de l’excitation la plus extrême : « Temps idéal, c’est merveilleux, et voilà que je me sens un peu maître de moi« , écrit-il le 23 janvier, au doute : « c’est si difficile, si tendre et si délicat, et justement moi qui suis si enclin à la brutalité » (10 mars), enfin à l’abattement le plus profond : « Je ne sais plus où j’en suis et j’ai peur d’un triste résultat malgré tant d’efforts » (23 avril).
Ce ne sont peut-être pas les meilleures de ses toiles que Monet rapporte de cette épuisante campagne. La critique est assez dure, mais la douceur des tons roses, bleus, dorés, séduit. L’exposition des vues d’Antibes se révèle un succès commercial.

William Bouguereau, peintre académique

Jeune fille se défendant contre Eros, William Bouguereau, 1880Voici « Jeune fille se défendant contre Eros« , un tableau produit en 1880 par William Bouguereau. Je ne sais pas si vous aimez. Les corps idéalisés sont très bien peints, le sujet plaisant. Si on est bien disposé, on trouve cela joli. Adorable. Mignon. Mais si on n’aime pas tellement la confiture, si on se défend de la peinture de Bouguereau comme sa jeune fille d’Eros, on la qualifie volontiers de mièvre, surannée, voire un tantinet nunuche…
Les esprits chagrins sont priés d’y réfléchir à deux fois. Retirez vos chapeaux et vos casquettes, jeunes gens, vous êtes devant un des plus grands peintres de son temps ! Adulé, puis ringardisé, en cours de réhabilitation actuellement.
C’est le 19e siècle. C’est le second Empire, l’époque du capitalisme triomphant, des bourgeois enrichis et des appartements haussmanniens à meubler. C’est un monde bien pensant où l’argent est roi et la femme décorative. Bouguereau triomphe, on s’arrache ses toiles en France et plus encore aux Etats-Unis. Il reflète les goûts de son époque jusqu’à la caricature.

« Jeune fille se défendant contre Eros ». L’inspiration se veut mythologique. C’est ce qui se fait de mieux. Depuis plusieurs siècles, les canons de la peinture classent les sujets par ordre décroissant, du plus sublime au plus ordinaire.
Le top du top, ce sont les sujets tirés de la Bible ou de l’Antiquité, les allégories mythologiques, comme ici.
Très bien aussi, juste en-dessous, l’Histoire, avec les charges de cavalerie, les sièges et les batailles navales.
Viennent ensuite les portraits, et seulement après, les paysages. Le paysage n’a pas trop la cote. Le plus souvent, c’est un décor, un faire-valoir de l’activité humaine qu’il recèle.
Puis on trouve les scènes de genre, façon cartes postales de la vie quotidienne : paysans priant dans leurs champs à l’heure de l’Angélus, scènes de marché, bateaux sortant du port…
Enfin arrivent les natures mortes, qui viendront décorer les salles à manger.

Bouguereau est l’archétype de cette façon de penser. Il produit une peinture agréable, sucrée, destinée à plaire, mais dont le côté 100% artificiel irrite les jeunes peintres avant-gardistes, les futurs impressionnistes.
Le malheur a voulu que ce soit lui qui préside aux destinées du Salon à l’époque ou cette jeune génération cherche à prendre son envol. Monet, Renoir, Pissarro, tant d’autres, veulent s’affranchir des règles académiques, de cette hiérarchie rigide des genres, et peindre de façon plus sincère. Pour être connus, pour trouver des acheteurs, ils doivent à tout prix exposer au Salon des Artistes français, une énorme exposition organisée tous les ans à Paris, et qui présente jusqu’à 4000 toiles. Hélas, n’expose pas qui veut : il faut être retenu par le jury le plus conservateur qui soit, dans la mouvance de William Bouguereau.
Monet est d’abord accepté. Sa Camille à la robe verte fait sensation. Mais très vite, son style s’affranchit et la porte du Salon se referme. Suivent des années de misère, jusqu’à la rencontre providentielle avec son marchand Paul Durand-Ruel. Celui-ci se trouve être aussi le marchand de Bouguereau ! Le succès commercial du pro du nu académique permet à Durand-Ruel d’acheter en masse une peinture qui ne se vend pas, les paysages de Monet…

L’admirable mérite de Monet est de n’avoir jamais fait de concession au goût de ses contemporains, mais d’avoir toujours peint comme il le ressentait. A l’opposé des corps trop parfaits de Bouguereau, de cette nature qui n’existe nulle part, tout est vrai chez Monet. Il peint, à chaque instant, la vérité du monde. L’histoire a fait la part des choses.

Autographes

Lettre de Paul Cezanne a Claude MonetOn écrivait beaucoup de lettres, avant l’ère du téléphone. Un millier de missives reçues par Monet viennent d’être vendues aux enchères à Paris par Artcurial. Quelle personne possède, aujourd’hui, un millier de lettres manuscrites qu’elle a reçues ?
La collection était estimée à 500.000 euros. La vente a explosé cette évaluation, pour atteindre 1,3 millions d’euros !
Presque tous les lots ont trouvé preneurs, certains très âprement disputés. Les musées français (le Musée d’Orsay, le musée Cézanne à Aix-en Provence…) étaient présents. Ils ont effectué 116 préemptions.
Je crois qu’ils n’interviennent pas pendant les enchères, mais qu’ils se manifestent juste après l’adjudication. Ils ont ensuite, me semble-t-il, quinze jours pour se décider, et s’ils se rétractent, l’objet va au dernier enchérisseur. C’est un système qui me paraît très juste pour tout le monde.
J’espère que les crédits suivront et que les musées pourront conserver une bonne quantité de ces précieux courriers. Mais pour tout dire, peu m’importe dans le fond où se trouvent physiquement les lettres. Je comprends qu’on puisse attacher une grande valeur à ce papier sur lequel a glissé la plume d’une personne plus ou moins célèbre, il y a plus de cent ans. C’est très émouvant. Mais le plus intéressant, c’est tout de même le contenu de la correspondance, sa valeur informative.
S’il fallait faire des économies, je serais d’avis qu’il y ait une obligation de prendre une bonne copie de chaque courrier, une transcription, et de mettre ces informations à disposition du public dans les archives des musées. Après, les lettres pourraient vivre leur vie en passant de main en main chez les collectionneurs.

Quand Monet est-il mort ?

Date de la mort de MonetClaude Monet est décédé le 5 décembre 1926, il y a exactement 80 ans.
La plaque qui est apposée sur sa tombe de marbre blanc, à Giverny, témoigne de l’affection que lui portaient non seulement ses proches, mais ses contemporains.
Monet est mort à un âge avancé : 86 ans, après une vie toute entière consacrée à la peinture.
Ses derniers instants ont été réconfortés par l’affection de sa belle-fille Blanche et de son grand ami Georges Clemenceau, qui a recueilli ses dernières paroles : « Souffrez-vous ? » demande Clemenceau. « Non », répond Monet d’une voix faible, et il s’éteint quelques instants plus tard, dans sa chambre de sa maison de Giverny, où il a vécu 43 ans.
Il est décédé d’une affection pulmonaire incurable, « une lésion et un engorgement à la base du poumon gauche » décelés à la radiographie par son médecin, Jean Rebière. On peut penser qu’il s’agit d’un cancer du poumon dû à sa tabagie.
Claude Monet a été enterré le 8 décembre 1926 près de l’église de Giverny. Il y repose toujours, bien qu’il ait été question un temps de transférer sa dépouille au Panthéon.

Naissance de Monet

Gateau d'anniversaire décor scorpionBon anniversaire, Monsieur Monet !
Le 14 novembre 1840, c’est la date de naissance d’Oscar Claude Monet, pour citer les prénoms dans l’ordre de son acte de baptême. Il voit le jour à Paris, au sud de la butte Montmartre, au numéro 45 de la rue Lafitte. Monet est baptisé le 20 mai 1841 à l’église voisine de Notre-Dame-de-Lorette.
Sa mère se nomme Louise-Justine, Aubrée de son nom de jeune fille. Elle a épousé Adolphe Monet en 1835. Quand Monet vient au monde, la famille compte déjà un frère aîné, Léon, né en 1836.
Pour l’instant, celui qui passera à la postérité sous le nom de Claude Monet se prénomme plutôt Oscar. C’est la tradition dans la famille paternelle, le prénom Claude vient d’un aïeul du début du 18e siècle, et peut-être d’encore plus haut. Papa Monet se nomme en réalité Claude Adolphe.
Dix-huit ans plus tard, le jeune Oscar signe ses premiers dessins O. Monet. On ignore pour quelle raison il abandonne un jour ce prénom au profit de Claude. Faut-il y voir un signe de rébellion à l’égard d’une famille qui veut le faire entrer dans un moule ? En choisissant Claude comme prénom usuel, Monet s’inscrit dans la lignée à laquelle il doit, peut-être, son don exceptionnel.
Oscar ou Claude, dans le fond peu importe, puisque bien peu de personnes étaient amenées à faire usage de son prénom. Alice parle de lui à sa fille comme de « Monet ». Clemenceau le nomme le plus souvent « cher ami », mais aussi « cher homme des bois », « pauvre vieux maboul », « mon vieux coeur », « cher vieux frère » et autre affectueux « pauvre vieux crustacé ». Pas la femme, pas les amis, alors qui ?
Je ne suis pas assez fine pâtissière pour avoir réalisé le fameux gâteau « vert-vert » avec lequel la cuisinière de Monet régalait les convives de Giverny, et pour le décor, vous voudrez bien me pardonner ce scorpion au titre de la licence poétique. Car même si le 19e siècle s’est passionné pour l’ésotérisme, je suis convaincue que l’astrologie laissait Monet totalement indifférent.

Vérité historique

« En 1892, Monet épousa Alice Hoschedé avec qui il avait eu une aventure tandis qu’il était marié à Camille. »

J’ai sursauté en lisant cette phrase dans une biographie. Curieuse façon de raconter l’histoire… Peut-on qualifier d’aventure un amour naissant, sans doute platonique ? Monet était tout sauf un mari volage, comme cette phrase le laisse entendre. En 1892, il était veuf depuis bien longtemps.
Tous les jours, comme tous les guides, je répète les mêmes anecdotes, les mêmes précisions biographiques. Parfois, un vertige me saisit : est-ce bien vrai, tout cela ? Ce que j’ai lu était-il exact au sens historique du terme ? Ai-je, peut-être, déformé ce que j’ai lu ? C’est comme si la répétition d’une inexactitude potentielle donnait plus de gravité à l’erreur.
Un exemple : Monet est né en 1840, arrivé à Giverny en 1883 et mort en 1926. On lit partout qu’il est arrivé à 43 ans à Giverny et qu’il y a passé la moitié de sa vie. Sauf que Monet est né en novembre et qu’il est arrivé en avril. Il n’avait donc que 42 ans à son installation à Giverny. Et tant pis pour la symétrie. Depuis que je me suis avisée de ce détail, je dis qu’il était dans sa quarante-troisième année.
Mais pour une petite erreur corrigée, combien se glissent ailleurs ? Me sera-t-il donné de m’en apercevoir et de les rectifier, ou mourrai-je dans une béate ignorance de mon ignorance ?
Qu’est-ce, au fond, que la vérité historique ? Y a-t-il une vérité objective ? Dans l’exemple des dates, oui, mais dès qu’on aborde le pourquoi des choses, n’y a-t-il pas plusieurs vérités possibles ? Monet lui-même aurait-il donné toujours la même réponse ? Il ne se gênait pas pour raconter l’histoire à sa manière, qu’il s’agisse de l’opinion de ses parents sur les arts, de sa formation à la peinture ou des débuts de sa collection d’estampes.
Si Monet lui-même pouvait déformer les faits en raison de son ressenti, comment en aurions nous une version historiquement irréfutable ?
Ces questions parfois me tourmentent. Je suis consciencieuse, je lis beaucoup. Et plus je lis, plus de nouveaux ouvrages viennent apporter une lumière différente sur la vie de Monet. On progresse dans sa connaissance. Tout n’a pas encore été découvert, de nouvelles sources inédites permettent de remettre certains éléments de biographie en perspective. Mais la subjectivité due au fait que nous vivons à un autre époque, la perte à tout jamais de documents entraînent des distorsions inévitables entre ce qui fut et ce que nous en savons, ce que nous en pensons aujourd’hui.
Restent les toiles qui elles, ne changent pas, et qui en disent long dans leur mutisme.

Le choix d’un motif

Les Pruniers en fleurs à Vétheuil, Claude Monet, 1879, Szépmüvészeti Museum, Budapest Pourquoi tel sujet plutôt que tel autre ? Ici plutôt d’ailleurs ? Qu’a de si extraordinaire ce point de vue, ce rocher ? Quand on regarde certains tableaux de Monet, les motivations du choix paraissent parfois obscures. Un de ses beaux-fils, Jean-Pierre Hoschedé, se souvient de la façon dont Monet sélectionnait ses motifs :

« Si au cours d’une promenade dans la campagne ou ses jardins, Monet s’arrêtait, allumait une cigarette très vite renouvelée, clignait des yeux, faisant une visière de sa main droite pour augmenter sa vision, reculait, avançait, allait un peu plus à droite, un peu plus à gauche et puis continuait sa promenade, c’était qu’alors bien souvent il venait de choisir un motif. »

Et c’était une responsabilité que de ne pas se tromper sur l’emplacement et le sujet, avant d’investir du temps, des efforts et du matériel à peindre ce motif. De la qualité de la production dépendrait la vente, et la subsistance de la famille.
Pourtant, malgré l’importance de bien vendre, alors qu’il était le chef d’une famille de dix personnes, Monet n’a jamais obéi à des sollicitations commerciales. Sa peinture ne cherche pas à plaire. On dirait plutôt qu’elle répond à une voix profonde qui le guide à travers le paysage vers des sujets pas toujours « pittoresques » et souvent bigrement difficiles à rendre, même pour un maître comme Monet. Il relève les défis, sans plus se préoccuper du joli que la Nature elle-même ne s’en soucie.

Monet et Daubigny

Buste de Charles-François Daubigny (1817-1878) à Auvers sur OiseAdmiration réciproque, amitié un peu lointaine : la vie de Claude Monet croise à plusieurs reprises celle de Charles-François Daubigny, le grand peintre de l’école de Barbizon qui est son aîné de 23 ans.
La première fois, c’est sous la forme d’une anecdote charmante que rapporte Marianne Alphant. Dans l’atelier de sa tante Lecadre, le jeune Monet est attiré par un petit tableau représentant des vendanges. A force d’insistance, il obtient de sa tante qu’elle le lui donne.

« Je débarbouillai la toile et je m’aperçus qu’elle était signée Daubigny. Ma joie fut grande, non pas de posséder une oeuvre d’un peintre déjà célèbre, mais d’avoir remarqué, découvert seul une toile de maître. C’était un certificat pour mon oeil. »

Il vendra la petite toile quelques années plus tard pour faire la fête avec des camarades, non sans l’avoir fait authentifier par le maître.
La deuxième rencontre, providentielle, a lieu à Londres où Monet se réfugie pendant la guerre de 1870. Il a retrouvé Pissarro, mais tous deux sont bien près de mourir de faim : les Anglais n’aiment pas leur peinture. Daubigny, rencontré dans un café, les introduit alors auprès du marchand de tableaux Paul Durand-Ruel.
Daubigny a l’oeil tout aussi affûté que Monet. Il a repéré tout de suite le talent de son cadet. « Voilà un jeune homme qui sera plus fort que nous tous », dit-il en le présentant à Durand-Ruel. Un éloge d’une remarquable clairvoyance.

Le mariage de Claude Monet et Alice Hoschedé

L'église de Giverny, lieu du mariage de Claude Monet avec Alice Hoschedé Raingo « Ce n’est pas une noce, mais simplement un acte, une simple formalité ». Voilà en quels termes Monet parle de son mariage avec sa deuxième femme Alice. Le 16 juillet 1892, ils convolent à la mairie de Giverny, après s’être mariés à l’église le 10 juillet – aujourd’hui il faudrait passer devant le maire en premier.
Ils ne sont qu’eux deux accompagnés de leurs quatre témoins : Caillebotte, Helleu, Léon Monet, et Georges Pagny, un beau-frère d’Alice. Aucun de leurs enfants ni de leurs proches n’assiste à cette régularisation en catimini. Ils portent des vêtements de tous les jours, « vous savez mon peu de goût pour toutes les cérémonies », justifie Monet.
Une cérémonie, il s’en profile une, pourtant. Quatre jours plus tard, le 20 juillet : Suzanne, une des filles d’Alice, épouse Theodore Earl Butler, un jeune peintre de la colonie américaine de Giverny.
C’est cette union qui a précipité le mariage de Claude et d’Alice. « M. Monet a l’intention d’épouser maman, » explique Suzanne à son fiancé, afin qu’il puisse la « conduire à l’autel, et aussi pour que cela le mette plus à l’aise vis-à-vis de notre famille. »
On comprend aisément ces motivations là. L’ambiance avec la parentèle d’Alice, le clan Hoschedé Raingo, était peut-être assez fraîche du fait de l’ambiguïté d’une situation qui s’est éternisée. Alice vit avec Monet depuis 1878, tout en étant mariée avec Ernest Hoschedé.
La mort d’Ernest le 19 mars 1891 change la donne. Veuve, Alice peut épouser Monet, lui-même veuf de Camille, après un délai d’un an.
Mais pourquoi faire ce mariage si attendu en « grand secret… sans que personne le sache« , dixit Suzanne ? On dirait qu’il y a comme une honte à conclure enfin cette « union projetée depuis longtemps« , selon Monet. Comme si ce mariage tardif était un aveu de l’illégitimité dans laquelle ils vivaient jusque là.
Il n’est pas facile aujourd’hui d’imaginer les règles de morale et de bienséance du XIXème siècle. Ce couple qui les brave pour vivre ensemble sans être marié pendant quatorze ans a pourtant quelque chose d’étonnament moderne. Il faudrait donc employer un langage moderne pour parler d’Alice. Tout comme Camille, elle est la femme de Monet, tout simplement. Parler d’elle comme d’une liaison, ou d’une maîtresse, c’est faire preuve aujourd’hui de préjugés qui n’ont plus cours.

Cher lecteur, ces textes et ces photos ne sont pas libres de droits.
Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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