
Voici l’une des rares toiles peintes dans les jardins de Monet par un autre artiste que Monet lui-même ou sa belle-fille Blanche Hoschedé-Monet. John Leslie Breck les représente justement tous deux en plein travail, leurs chevalets respectifs non pas côte à côte mais tournés selon des angles différents. Cette image vient confirmer le témoignage de Jean-Pierre Hoschedé, beau-fils de Monet, qui se souvenait dans son livre Claude Monet, ce mal connu de cette proximité tout autant que de la différence de point de vue.
On aperçoit à l’arrière-plan le rose de la maison de Monet. Breck lui a donné une teinte proche de celle que nous lui connaissons, mais il a curieusement peint les volets en bleu lavande plutôt qu’en vert. Il ne s’est pas appesanti sur l’oeuvre en cours sous le pinceau de Blanche. Tout au plus suggère-t-il une vue de la maison, qui a inspiré plusieurs fois la jeune artiste. Quant à Monet, il est encore plus difficile de se figurer ce qu’il peint. Il fait face à la grande allée dont on devine les arceaux et les grands sapins. Mais le catalogue raisonné ne classe aucune toile qui pourrait correspondre en 1888, et je n’en ai pas trouvé non plus les autres années.
Le plus saisissant, c’est sans nul doute cette image d’une jeune fille qui peint à l’huile, en plein air, et qui porte un corsage à basques d’un rouge vermillon lumineux. C’est elle qui occupe le centre de la composition. Breck n’a d’yeux que pour elle : il est amoureux de Blanche. Gageons que c’est encore son secret. Si Monet a autorisé le jeune Américain à peindre en leur compagnie, à placer un troisième chevalet près des leurs, c’est qu’il n’a pas encore eu à s’offusquer des sentiments de John et de Blanche. Pour l’instant, Breck savoure la joie de travailler à proximité du maître qu’il admire et de la jeune fille qu’il aime. Instant suspendu, et qui a la couleur de la passion.