
Theodore Earl Butler (1861-1936), Autoportrait, huile sur toile non signée, 80×64 cm, adjugé 22000 euros
C’est maître Labarbe lui-même qui est venu après la vente me donner les détails concernant la provenance des lots qu’il venait de disperser à la vente Butler mercredi dernier à Toulouse, je ne crois donc pas manquer de discrétion en vous en parlant à mon tour. J’avais évoqué ici la disparition de l’historienne de l’art Claire Joyes, spécialiste de Monet et son entourage, givernoise et femme du peintre Jean-Marie Toulgouat, petit-fils de Suzanne Hoschedé et Theodore Butler, arrière-petit-fils d’Alice Hoschedé-Monet. Les Toulgouat avaient une propriété dans le sud de la France, à Fréchou, « à la limite du Gers et du Lot-et-Garonne », comme s’ils s’étaient fait une habitude de vivre à la marge de deux départements et de deux régions.
Les oeuvres et documents vendus le 18 février auraient pu partir à la poubelle si, par chance, « l’expertibus » de maître Labarbe n’était pas passé par là. Il va sans dire que le commissaire-priseur jubilait en me racontant cette trouvaille. Voilà des années qu’il sillonne dans son bus les villages et les bourgs du Sud-Ouest en offrant gratuitement son expertise pour estimer les biens des personnes qui souhaitent en connaître la valeur. Il est convaincu que beaucoup d’objets de valeur dorment dans les campagnes parce que leurs propriétaires sont loin des villes et n’ont pas la possibilité de les emmener jusqu’à une salle des ventes.
J’imagine qu’il y a des journées décourageantes. D’autres fois il découvre une pépite, et plus rarement une mine d’or. C’est ce qui s’est passé pour la vente Butler. La maison des Toulgouat a été mise en vente par les héritiers « à charge de l’acheteur de la débarrasser ». L’acquéreur a accepté cette clause, et bien lui en a pris. « Dans une dépendance », il est tombé sur des piles de pastels, de photos anciennes, de dessins, d’aquarelles, de cartes postales reçues, de petites cartes dessinées pour une fête… Des souvenirs précieux, non destinés à la vente du vivant de la famille. Un nom ressortait de tout ce stock : Theodore Earl Butler. Il y avait aussi un plein carton à dessins de grandes gouaches de Jean-Marie Toulgouat, et plusieurs tableaux à l’huile. L’état de conservation des oeuvres était inégal, certaines présentaient des déchirures, des pliures, des traces d’humidité, d’autres étaient en parfait état. Surtout, les couleurs étaient éclatantes, comme si Butler venait de les exécuter.
S’agissant du beau-gendre de Monet, peintre talentueux et coté, même des oeuvres abîmées ont de la valeur. Maître Labarbe a donc organisé une vente internationale incluant plusieurs plateformes, Drouot live, interenchères et invaluable.
Dans la salle, il n’y avait pas plus d’une dizaine de personnes venues pour acheter. Mais, à la surprise générale, un galériste de Salt Lake City avait fait le déplacement. Il avait un budget conséquent, ce qu’il a manifesté dès le début, ruinant les espoirs des amateurs de mon espèce de faire de bonnes affaires. Les plus beaux pastels se sont envolés à plusieurs milliers d’euros, explosant leur estimation.
Le clou de la vente a été logiquement le très bel autoportrait ci-dessus, qui, malgré ses imperfections, s’est vu adjugé pour 22 000 euros à un renchérisseur au téléphone.
Sur la deuxième marche du podium on trouve non pas une oeuvre d’art mais une lettre de Monet à Sargent qui a été fort disputée et a atteint la somme de 19000 euros. Monet lui-même aurait eu le souffle coupé de voir ces quelques lignes griffonnées à la hâte prendre une telle valeur, alors qu’il voulait juste faire savoir à son ami qu’il chargeait Lily Butler d’une commission pour lui.
La médaille de bronze revient à une pièce tout à fait unique, un livre manuscrit illustré de 53 dessins, la plupart portant le monogramme de Butler T.E.B. Cette petite merveille intitulée « Cousins » est montée à 18000 euros.
Au total, la vente a rapporté 150 000 euros aux acquéreurs de la maison Toulgouat. L’acheteur de l’Utah en a emporté pour 100 000 euros à lui tout seul. J’ai malgré tout pu faire revenir à Giverny trois petites choses qui y ont été créées, et qui sont chères à mon coeur.