
Le musée des Beaux-Arts de Zürich consacre une salle entière à ce délicieux portrait de la jeune Irène Cahen d’Anvers, alors âgée de 8 ans. C’est peut-être le tableau le plus emblématique de la collection Bührle exposée depuis 2021 sur les cimaises du musée. Une salle entière pour admirer la beauté de ce portrait, s’essayer à le copier. Et aussi pour ouvrir le débat, raconter les réactions de la presse, laisser s’exprimer toutes les voix.
Emil Bührle, fabricant et marchand d’armes né en Allemagne et installé à Zürich, avait une façon bien à lui de comprendre la neutralité suisse : il vendait à tous sans se soucier de politique. Et en premier lieu aux nazis. Son but : maximiser les profits. La Seconde Guerre mondiale, la course à l’armement de la guerre froide, les guerres d’indépendance des pays colonisés ont fait de lui l’homme le plus riche de Suisse. L’art a été une façon pour lui de s’intégrer dans les milieux favorisés zurichois. Il s’est rapidement retrouvé parmi les administrateurs du Kunsthaus. Tout en participant à l’enrichissement des collections, il a bâti la sienne. Il se procurait des oeuvres auprès d’un galeriste de Lucerne qui revendait celles spoliées en France aux collectionneurs juifs par les nazis. Il a profité de prix très bas, notamment en achetant des toiles bradées par des familles juives contraintes à l’exil.
Des livres sont proposés à la lecture dans la salle. Je feuillette l’un d’eux, dont les propos me choquent et me hantent : une femme raconte que Bührle employait des travailleuses forcées issues de l’Assistance publique suisse dans une usine de textile qu’il possédait. Logées sur place en dortoir, elles ne touchaient qu’un très maigre salaire et ne disposaient d’aucune liberté. (Schweizer Zwangsarbeiterinnen, par Yves Demuth). Bührle n’était pas le seul, certes. Mais comment peut-on vivre sans moralité, sans respect pour les autres ? Et se laisser toucher par des oeuvres d’art ?

Car, il faut bien le dire, la collection exposée est fabuleuse. Riche de plus de 200 toiles, elle ne porte que sur un tiers de ce que possédait Bührle, mais c’est déjà à donner le vertige. L’industriel avait un goût pour la peinture française des 19e et 20e siècles, des pré-impressionnistes à Picasso. Corot, Manet, Courbet, Fantin-Latour, Monet, Renoir, Degas, Sisley, Morisot, Cézanne, Pissarro, Seurat, Signac, van Gogh, Gauguin, Nolde et bien d’autres, ils sont tous là, représentés par de très belles oeuvres.
Il est indéniable que le musée a bien fait d’accepter ce prêt permanent afin que ces merveilles soient visibles du public. Le Kunsthaus s’attache à retracer la provenance des toiles, recherche quand c’est nécessaire une transaction juste avec les héritiers. Pour ce qui est de La Petite Irène de Renoir, l’achat est au-dessus de tout soupçon. Natalie David-Weill, dans La Petite Fille au ruban bleu (Flammarion) en rappelle le parcours : volé aux Cahen d’Anvers par l’occupant, il a été restitué après la guerre à Irène. C’est elle qui a vendu son portrait à Bührle, sans contrainte et à un prix qu’elle a accepté.