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La Marseillaise chez Monet

Claude Monet, Anémones en pot, 1885, collection particulière : du bleu, du blanc, du rouge

Peu avant l’heure de la fermeture, il règne une atmosphère de calme retrouvé devant la maison de Monet à Giverny. Je m’attardais hier avec les derniers visiteurs quand j’ai eu la surprise d’entendre un groupe de seniors entonner joyeusement la Marseillaise. Ils la chantaient parfaitement, avec toutefois un léger accent étranger qui m’a intriguée.

Ils venaient d’Italie. J’ai d’abord cru qu’ils étaient des supporters de foot habitués à l’exécution des hymnes, dans le contexte de la victoire du PSG face à Arsenal en Ligue des champions, mais pas du tout. « Nous avons appris la Marseillaise à l’école, en cours de français », m’ont-ils expliqué avec une pointe de fierté. Soixante ans plus tard, ils n’avaient rien oublié des paroles pourtant compliquées à retenir. Ils avaient même pris soin de bien faire la liaison à « sang guimpur », à la façon du général De Gaulle.

Je me suis demandé ce que Monet en aurait pensé. Entonnait-il avec Clemenceau la Marseillaise ? Il n’était guère porté sur le nationalisme, mais pendant la guerre de 1914 chacune de ses lettres de voeux du 1er de l’An est un cri d’espoir pour que l’année nouvelle soit celle de la victoire, de la paix retrouvée, de la fin de « cette horrible guerre. »

Et puis j’ai eu une pensée pour ce professeur de français, en Italie, le pays du bel canto, qui avait jugé bon d’enseigner l’hymne national de la France à ses élèves. Pourquoi ? Ou bien, pourquoi pas ? Que choisir dans tout ce que l’on peut transmettre ? Je regrette qu’aucun de mes professeurs de langue n’ait eu cette idée : j’ai aimé la gaieté de ces visiteurs âgés à s’en souvenir encore.

J’étais toute admirative quand un monsieur s’est approché des touristes italiens. « Vous avez dit vos fils et vos compagnes, il n’y a pas de et. Il faut dire vos fils, vos compagnes », a-t-il critiqué. Insensible à la performance, il n’avait retenu que ce détail de leur interprétation.

Cela m’a laissé pantoise. Car je suis bien certaine de chanter vos fils et vos compagnes depuis la tendre enfance, plus euphonique et plus adapté au rythme. C’est la première fois que j’entendais parler de ce point du texte. Une recherche internet m’a aussitôt confirmé que ce défenseur du texte original avait raison.

C’était une leçon, une incitation à faire preuve d’indulgence quand on sait mieux que les autres et qu’on les entend se tromper. A quoi bon gâcher la fête en mettant les points sur les i et les barres aux t ? Quelle importance peuvent bien avoir des erreurs minimes et qui ne changent rien à l’affaire ?

Et puis j’ai pensé à la personne qui avait tourmenté ce monsieur, sans doute il y a bien longtemps et en pensant bien faire, en l’obligeant à respecter le texte à la virgule près. Il faut être attentif dans l’acte de transmission à rester dans la bienveillance, car l’excès de rigorisme entraîne une crispation qui peut perdurer toute la vie, hélas, à l’égal de la joie de chanter.


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