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Vase de pivoines

Claude Monet, Vase de pivoines, 1882, collection particulière. 100 x 81 cm

Pour Claude Monet, la nature morte n’était pas un genre mineur, comme l’attestent les dimensions importantes de ce Vase de pivoines : 1 mètre de haut, 81 cm de large. La toile porte le numéro w809 au catalogue raisonné. Au printemps 1882, le peintre a déjà plus de 25 ans d’expérience artistique. Il vient d’exécuter de nombreux tableaux de fleurs pendant son séjour à Vétheuil. Son déménagement à Poissy n’interrompt pas sa production de natures mortes.
En mai ou juin, il peint ce gros bouquet de pivoines blanches, roses et rouges qui jaillissent d’un vase en verre.

Monet s’est installé face au sujet ; le bord de la table dessine une ligne droite au bas du tableau. Les pétales soyeux des pivoines, travaillés en touches épaisses, ressortent sur un fond lisse et pâle. Pas un seul ne manque au bouquet, mais ils jonchent également la table où leur forme incurvée dessine d’étonnantes vaguelettes roses et rouges. Au spectateur de rétablir la logique temporelle : le peintre a d’abord représenté les fleurs épanouies du bouquet, puis, quand les pétales se sont mis à tomber, il a ajouté ce contrepoint coloré au bas du tableau. Bien loin de représenter un instant du temps, selon le credo impressionniste, l’œuvre nous en propose deux réunis dans un même tableau. La cohérence importe moins pour Monet que le chatoiement coloré offert par la double représentation des pétales.

Claude Monet, Vase de pivoines (détail), 1882, collection particulière

On compte sur son tableau une trentaine de pivoines rouges, roses et blanches, ces dernières teintées de jaune par les étamines dorées de leur cœur. On peut bien sûr imaginer que l’artiste disposait dans son jardin de Poissy de nombreux plants de pivoines. Mais il paraît peu vraisemblable qu’il ait trouvé un tel nombre de fleurs prêtes à s’ouvrir en même temps. Plus probablement, il n’a pas résisté à l’attrait de pivoines vendues dans les rues et il en a acheté pour les peindre. Le mélange des couleurs rend le bouquet plus intéressant, moins uniforme.
Ce geste paraît conforme à la personnalité de Claude Monet, qui n’hésite jamais à la dépense quand il s’agit d’investir en vue de réaliser des tableaux. Ses nombreux voyages pour peindre, pendant lesquels il séjourne à l’hôtel en pension complète, l’attestent.
C’est ainsi qu’à l’époque du bouquet de pivoines, période où il habite Poissy avec Alice Hoschedé et leurs enfants respectifs, il s’absente pendant des semaines pour peindre sur la côte normande, à Dieppe ou Pourville.
On peut constater chez Monet une certaine prodigalité, qui s’exprime dans son goût pour la bonne chère, les vêtements bien coupés, les beaux objets, ou encore les fleurs. Avait-il vraiment besoin d’autant de pivoines pour confectionner un bouquet digne d’être peint ? À la lecture de ses lettres, on constate que l’argent est encore une préoccupation dans les années 1880. Néanmoins, son œil de peintre et d’amoureux des fleurs l’emporte : Monet craque pour les pivoines, et il en veut beaucoup.

Le vase utilisé par le peintre pour y placer les pivoines est un objet particulièrement intéressant. Par chance, il existe toujours dans les collections de la maison de Monet à Giverny, même s’il n’est pas présenté au public. En verre épais (ou cristal ?) transparent, il a une section carrée et présente un décor taillé figurant un oiseau de paradis dont les plumes se déploient sur trois côtés du vase. L’oiseau, vu en plongée, tient dans son bec un rameau fleuri. Les zones autour du motif principal sont texturées d’entailles horizontales irrégulières.

Hiroshige, Série « 100 vues d’Edo » Susaki et la plaine de Jumantsubo près de Fukagawa, 1857
La position de l’oiseau, le rameau fleuri font du motif un décor japonisant. Monet possédait une estampe de Hiroshige, Aigle au-dessus des champs de Susaki à Fukagawa, où l’oiseau est vu sous un angle proche de celui-ci, et où le paysage en contrebas est également marqué de lignes horizontales.

Le vase repose sur un piétement en bronze travaillé de volutes. Les quatre pieds représentent des têtes d’éléphant dont on distingue les oreilles, les yeux, le front ridé, les défenses et la trompe enroulée servant de support. Ces éléphants sont une déclinaison en petit format d’une œuvre plus importante de Baccarat : un éléphant porte vase en bronze argenté. Sur la pièce passée en vente chez Bonhams (Los Angeles) le 8 décembre 2015, on reconnaît notre vase, juché sur le dos d’un splendide éléphant. L’objet proposé par Bonhams porte l’estampille de Baccarat. Il mesure au total 49 cm. Il est daté de 1880 environ. En revanche le vase de Monet ne porte pas d’estampille du fabricant.

Baccarat a décliné cet éléphant dans d’autres finitions et avec un vase de même forme mais de décor différent, faisant de chaque objet une pièce unique.

Dans cet exemple, on retrouve le piétement de celui de Monet, mais avec un autre décor pour le vase.
Lors de l’exposition universelle de 1878, Baccarat présentait déjà un extraordinaire éléphant en verre satiné à ornements dorés, à usage de cave à liqueurs, de près de 70 cm de haut.

Selon les commissaires-priseurs des objets d’art mis en vente, Baccarat s’est inspiré de l’éléphant de la Bastille. En 1809, l’empereur Napoléon décide de doter la capitale de nouvelles fontaines pour faciliter l’accès des Parisiens à l’eau potable. Place de la Bastille, une fontaine monumentale de bronze, en forme d’éléphant, doit être alimentée par l’eau de l’Ourcq acheminée par le canal Saint-Martin nouvellement construit.

Un éléphant de plâtre est d’abord réalisé et mis en place sur un côté de la place de la Bastille. Mais la chute de l’Empire met fin au projet. La maquette se détériore lentement, et Victor Hugo s’en inspire pour Les Misérables. Dans une scène placée en 1830, il en fait le refuge de Gavroche. La maquette de l’éléphant est détruite en 1846.

C’est donc un souvenir populaire du Premier Empire que la cristallerie de Baccarat choisit de représenter à l’occasion de l’exposition universelle de 1878, en même temps qu’un animal exotique et sympathique.

Quand Monet peint son Vase de pivoines, le vase est un modèle récent, probablement acheté ou reçu lors du séjour à Poissy (1881-1883). En effet, bien que Monet ait peint de nombreux bouquets pendant qu’il habitait à Vétheuil (1878-1881), il n’a jamais utilisé ce vase avant 1882. Ni après le Vase de pivoines, d’ailleurs. C’était certainement un objet de prix, mais il ne figure que sur cet unique tableau. Était-il du goût de Monet, choisi par ses soins, ou est-ce un cadeau ? Le peintre ne s’est pas attaché à représenter l’objet dans tous ses détails. Il a fait disparaître le décor taillé japonisant, tandis que le piétement de bronze est rapidement exécuté dans un ton jaune-vert, sans décrire les têtes d’éléphant qui en forment les pieds. Monet semble avoir tourné le vase d’un côté très peu décoré, pour ne pas être distrait par le motif taillé. C’est tout juste si l’on note une petite marque horizontale gris mauve sous le ressaut du vase à gauche, qui pourrait être la branche fleurie que l’oiseau tient dans son bec.

Selon le catalogue raisonné de Monet, la toile a été acquise auprès de l’artiste par le collectionneur Jacques Zoubaloff en février 1920. Elle serait donc restée dans la collection personnelle du peintre pendant presque toute sa vie, signe d’un attachement particulier de Monet à cette œuvre. On sait qu’il aimait conserver des toiles en souvenir des différentes étapes de sa carrière. De toutes ses natures mortes de fleurs, celle-ci était probablement l’une de ses préférées.

J’ai eu la joie de recréer le bouquet de Vase de pivoines avec Claire-Hélène Marron, jardinière chargée des bouquets qui fleurissent la maison de Monet. A titre exceptionnel, nous avons été autorisées à utiliser le vase original, celui qui a appartenu à Monet et qui figure sur le tableau. En passant les doigts à l’intérieur du vase, j’ai senti avec émotion d’antiques traces de calcaire laissées sur le col par les bouquets de Monet ou de Blanche. Voilà sans doute longtemps que le vase a été mis de côté en raison d’un éclat à l’un de ses angles.
Je me suis procuré au marché de Vernon des pivoines obtenues par un floriculteur du département de l’Eure, cultivées non loin de Giverny. Ci-dessus, le bouquet photographié en place dans le petit salon bleu, où le public ne passe plus.


Un commentaire

  1. Ich freue mich sehr, hier eines der Blumengestecke zu sehen, die Du mit Hélène Maron nachgestellt hast! Wir waren gerade zu dieser Zeit Eure Gäste in L`Hermitage in Vernon und haben erlebt, wie Du schon morgens ganz früh nach Giverny gefahren bist, um dort zusammen mit der Gärtnerin die Blumensträuße nach Monets Motiven zu gestalten…
    Die Vase ist eine Pracht, danke, dass wir sie durch Deine Erläuterungen so aufmerksam betrachten können!

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