
Asaka (Japon) Marunuma Art Park, en dépôt au Museum of Modern Art, Saitama
L’exposition Monet au Havre cet été au Muma a permis d’admirer en vrai et dans ses moindres détails le tout premier tableau peint par le jeune Monet, Vue prise à Rouelles. Monet se souviendra toute sa vie avec gratitude de sa découverte de la peinture en plein air en compagnie d’Eugène Boudin, concrétisée dans cette toile.

Asaka (Japon) Marunuma Art Park, en dépôt au Museum of Modern Art, Saitama
Wildenstein date le tableau du début de l’été 1858. Monet a 17 ans et demi. Il n’a pas encore élaboré sa signature. Il signe en lettres capitales parce qu’il est un parfait inconnu et qu’il veut qu’on puisse déchiffrer son nom. L’initiale du prénom est O pour Oscar. Le changement de prénom au profit de Claude interviendra après son retour d’Algérie, trois ans plus tard.
Vue prise à Rouelles est aussi le premier tableau exposé par Monet. Le jeune homme montre pour la première fois son travail au public en septembre 1858 à l’exposition municipale de la ville du Havre, ouverte aux amateurs. La toile y voisine avec deux oeuvres d’Eugène Boudin exécutées presque au même endroit.
L’exposition du Muma restituait l’accrochage voisin du Monet et d’un des Boudin, qui appartiennent désormais à la même collection nippone.

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Malgré d’évidentes similitudes il n’est pas certain que le motif du tableau de Boudin soit identique à celui de Monet, car les différences sont nombreuses. Boudin décrit des maisons, un petit verger, des troncs blancs dans le buisson, tous absents de la toile de Monet. Les silhouettes des peupliers diffèrent également, sans parler de la ligne d’horizon.

Géraldine Lefebvre, directrice du Muma et commissaire de l’exposition Monet au Havre, a retrouvé aux archives du Havre l’affiche annonçant l’exposition de 1858 et les conditions d’accueil du public. Le prix dégressif et la gratuité du dimanche manifestent une volonté de rendre l’art contemporain accessible au plus grand nombre. Détail amusant, le notaire M. Manchon, trésorier de la Société des Amis des Arts, a été caricaturé par Monet vers 1858.

Daniel Wildenstein situe la scène de Vue prise à Rouelles sur les bords de la Rouelles ou de la Lézarde, suivant en cela des contemporains de Monet qui appelaient ce tableau Vue des bords de la Lézarde. La Rouelles est un affluent de la Lézarde, qui se jette elle-même dans l’estuaire de la Seine à Harfleur. La Lézarde a manqué de peu d’être élevée au rang de fleuve côtier.
Lorsque je préparais Sur les pas de Monet au Havre et à Sainte-Adresse, je suis allée au parc de Rouelles, espace vert au nord du Havre, essayer de retrouver l’endroit où Monet avait peint ce premier tableau. La végétation s’est épaissie, il n’est plus possible de se repérer à la ligne de crête de la colline. En revanche, l’ambiance de bord de ruisseau est intacte. Même talus, mêmes buissons touffus, mêmes dégradés infinis de verts. On reconnaît la végétation décrite par Monet d’ombellifères et de salicaires. Il reste quelques peupliers. Ce jour de juillet, même le ciel copiait celui de Monet.

Lors de la conférence qu’elle a donnée à Giverny, Géraldine Lefebvre nous a confié être allée à Rouelles en compagnie des prêteurs japonais qui voulaient découvrir le motif de Monet. Plutôt que les bords de la Lézarde, c’est ce petit étang couvert de nénuphars qui leur a paru le plus proche de la scène ayant inspiré le jeune peintre. Pourquoi pas ? C’était à coup sûr l’endroit idéal pour sortir sa flûte et en jouer quelques notes en hommage à l’artiste, instant suspendu dont la conservatrice n’est pas très d’oublier la magie.

Asaka (Japon) Marunuma Art Park, en dépôt au Museum of Modern Art, Saitama
Cette première oeuvre est décidément fascinante et particulière. Des reflets, des peupliers… Monet débute, et c’est déjà du Monet. Dans le catalogue de l’exposition, Géraldine Lefebvre souligne la présence de « grands motifs de l’oeuvre à venir » de Monet dans cette première toile : « l’attention portée à l’eau et aux reflets, mais aussi la logique sérielle perceptible dans l’alignement des peupliers au fond de la composition » , qui préfigurent les séries des Peupliers ou celles des Nymphéas. On pourrait y ajouter les Meules, évoquées par le champ de céréales du second plan.
Il est quand même étonnant de voir annoncées dans cette première oeuvre autant de recherches futures du peintre. Les détails y « résonnent rétrospectivement », dit Géraldine Lefebvre. Y projetons-nous ce que nous savons de la carrière de Monet, ou contient-elle un résumé de son travail à venir, comme autant de signes compréhensibles seulement dans l’après-coup ?
Impossible aujourd’hui pour les historiens de l’art de s’aventurer dans une interprétation spirituelle. Du temps de Monet, Gustave Geffroy, critique d’art et ami intime du peintre, ne s’en privait pas. Concernant l’instant fondateur où Monet, en regardant Boudin peindre, découvre sa vocation, il compare la scène à « l’apôtre Paul sur le chemin de Damas ». Selon lui, Monet a reçu la « révélation de la peinture ».
Gustave Geffroy était sensible à l’invisible. Le regardeur d’aujourd’hui est libre de le suivre dans ce domaine, de lire dans le tableau de Monet des signes venus d’en haut adressés à l’adolescent, ou pas. Après tout, il s’agit d’un paysage normand, comme le dit Boudin, et si Vue prise à Rouelles contient en effet bon nombre de motifs futurs trouvés en Normandie par Monet, ce n’est au fond pas très étonnant. La toile en ignore aussi beaucoup d’autres. La mer, qui a tant inspiré le peintre, n’apparaît pas dans ce tableau numéro 1, pas plus que les ponts ou la neige, les brouillards de Londres ou les palais de Venise, ou encore, pour rester en Normandie, la cathédrale de Rouen.

Asaka (Japon) Marunuma Art Park, en dépôt au Museum of Modern Art, Saitama
A première vue, le motif est fort sage. A la manière des peintres les plus classiques, Monet a glissé un personnage dans sa composition. Un pêcheur vêtu d’une blaude, la blouse bleue normande, attend qu’un poisson morde à l’hameçon. Cette petite touche de bleu fait écho au bleu du ciel et de son reflet.
De près, on remarque la finesse du travail des verts. Le peintre débutant s’est donné du mal pour rendre l’infinie variété des tons donnés par la chlorophylle aux feuillages et aux herbes. L’ombre elle-même est subtile, d’un vert sombre mêlé de mauve ou de jaune.

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Au loin, les plumets gris-bleu des peupliers font penser aux feuillages de Corot. Le jeune Monet a-t-il eu l’occasion d’en voir ? C’est probable. Ainsi, plusieurs Corot étaient présentés à l’exposition havraise de 1858. On sait que Monet admirait beaucoup son aîné.

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Le ciel n’est pas le plus spectaculaire qui soit, mais on y décèle la volonté de peindre ce que les yeux voient, un principe dont Monet ne dérogera guère.

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Revoici le tableau entier, où les couleurs sont plus exactes.
Vue prise à Rouelles. Prise de vue, Langage photographique ou cinématographique. Quel œil !