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L’humour d’Utamaro

Kitagawa UTAMARO, double page extraite de l’album des oiseaux comparés, 1790 (Image en open access du MET, New-York)

Voici l’une des estampes que Claude Monet possédait dans sa riche collection d’art japonais, et qui est présentée à Giverny sous forme de facsimilé au mur de son cabinet de toilette. Il n’est pas difficile d’imaginer le peintre en train de craquer pour cette petite merveille. J’ignore quand il en a fait l’acquisition. Avait-il déjà créé son jardin d’eau, ou l’achat est-il antérieur ? Si c’est le cas, cette représentation délicate des bambous peut très bien avoir contribué à lui donner envie d’en planter au bord de son bassin.

Le cartel de l’estampe à Giverny indique : UTAMARO Kitagawa (1753 – 1806) Verdiers sur une tige de bambou. Les estampes sont par essence des multiples, mais je n’ai pas retrouvé ce titre ailleurs. Cette double page est extraite d’un album d’Utamaro dont le titre pourrait se traduire par « Une multitude d’oiseaux comparés en vers humoristiques« . Le Metropolitan museum, qui possède les deux volumes de l’album paru en 1790, explique que chaque double page propose une confrontation entre deux espèces d’oiseaux. Les vers signés Tawara Funazumi reprennent un rythme japonais classique mais ils parodient la grande poésie. Leur contenu léger et amusant se rapporte au nom de l’oiseau ou à ses caractéristiques.

Pour comprendre l’humour de cette planche-ci, il faut revenir à son titre original : La Mésange à longue queue et l’Oeil-blanc. L’estampe comporte deux petits poèmes.

Kitagawa Utamaro, La Mésange à longue queue et l’Oeil-blanc (détail), 1790

Voici la traduction proposée par l’IA pour le premier : Après une querelle d’amoureux, me voilà jeté hors de sa chambre avec trois futons sur les bras. Cela fait si mal… Une douleur qu’un « œil-blanc » ne saurait connaître.

L’IA va jusqu’à proposer une analyse de l’humour caché : le poète joue sur le nom de l’oiseau, oeil-blanc, et l’idée d’un oeil au beurre noir consécutif à la querelle. Qu’on oeil-blanc se retrouve avec un oeil au beurre noir, ça ne risque pas d’arriver. Mais peut-être s’agit-il d’une douleur morale, tout aussi inconnue de l’oiseau.

Kitagawa Utamaro, La Mésange à longue queue et l’Oeil-blanc (détail), 1790

Le deuxième poème concerne la mésange à longue queue. Je ne t’ai jamais promis de me laisser domestiquer et nourrir ainsi à la main. Même s’il en est ainsi, notre amour ne pourra durer que jusqu’à ce que les graines soient épuisées.

Cette fois, l’humour caché porte sur la métaphore de la dépendance et de l’attachement amoureux. La mésange reproche à son amant (ou son amante) de vouloir l’enfermer dans une routine dorée, tel un oiseau en cage que l’on nourrit à la main, tout en soulignant avec ironie le côté éphémère et matériel de leur relation : l’amour s’arrêtera dès qu’il n’y aura plus rien à picorer.

Quel raffinement ! Je ne sais pas si Monet connaissait le sens des textes inscrits sur l’estampe. A-t-il eu la curiosité et la présence d’esprit de demander au marchand de les lui traduire ? Ou était-il tellement subjugué par la délicatesse de la gravure qu’il n’a pas prêté attention aux caractères qui l’accompagnent, autrement que comme un ornement exotique et hermétique ? Dans ce cas, il a perdu l’occasion d’un sourire.

Est-ce bien grave ? Nous-mêmes, sans l’IA, nous n’aurions jamais su ce qu’il y avait derrière cette exquise estampe qui se suffit à elle-même, avec ou sans poèmes.


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