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Marthe de Fels

La couverture de l’ouvrage porte la mention « 11e édition », ce qui laisse entendre que cette biographie de Monet parue en 1929 a été un véritable succès en son temps. Pourquoi pas ? Marthe de Fels écrit avec aisance et parsème son récit d’anecdotes. Il me vient tout de même un doute car curieusement, tous les (rares) exemplaires dont j’ai pu voir la couverture en ligne sont issus de la même 11e édition. Etonnante coïncidence. Quoi qu’il en soit, cette onzième édition a été tirée modestement à 707 exemplaires. Même en admettant que les dix précédentes aient existé, le livre n’a pas l’air d’avoir fait un énorme carton chez NRF. (édit du 18 septembre : il existe une 7e édition aussi, merci jazzloup. C’était pure médisance de ma part).

Ce livre s’inscrit dans la collection « Vies des hommes illustres » dont il est le 33e titre. Cela me porte à croire que c’est peut-être une commande de l’éditeur à Marthe de Fels, comtesse férue de lettres qui tenait un salon littéraire. En 1929, cette biographie arrive après celles de Geffroy (parue chez Crès en 1922) et de Clemenceau (Plon – 1928). L’avantage de Marthe de Fels sur ces deux hommes qui ont été les intimes du peintre est de pouvoir s’appuyer sur leurs biographies. Son handicap est de n’avoir pas connu Monet, ni de près ni de loin. Elle aurait pu : née en 1893, elle a 33 ans au décès du peintre. Mais il me semble que si elle l’avait rencontré, elle n’aurait pas manqué de le faire savoir dans son livre. Pas un mot là-dessus.

Marthe de Fels doit donc rédiger sa biographie de Monet, qui m’a l’air d’être son premier livre, en compilant ce que les autres ont écrit avant elle. Situation banale de biographe, et pour montrer qu’elle a fait son travail consciencieusement, elle publie en fin d’ouvrage la liste des « livres essentiels » qui lui ont fourni le fond de sa documentation, non sans préciser qu’elle ne peut pas « publier ici la bibliographie complète des ouvrages consacrés à Monet, la liste de ceux-ci étant fort considérable. » Petite ruse pour faire croire qu’elle en a consulté beaucoup d’autres.
Malheureusement Daniel Wildenstein et son équipe n’établiront leur minutieuse biographie que 50 ans plus tard. L’autrice doit se contenter de ce qui est paru à l’époque, en particulier les articles du duc de Trévise, de Fosca, de Blanche, Mauclair, Alexandre, Vauxcelles, les livres d’Elder et de Gillet, et le fameux article de Thiébault-Sisson qui fait parler Monet à la première personne. Elle complète cette documentation par des lectures sur l’impressionnisme, les Salons, les artistes proches de Monet. Enfin, elle a le contact de Paul Signac et de collectionneurs qui lui partagent des lettres de Monet.

Malgré ce minutieux travail de collecte, la biographie de Monet par Marthe de Fels est truffée d’erreurs. A chaque page ou presque, ce sont des raccourcis, des inexactitudes, une chronologie approximative, dont on sourit aujourd’hui mais qui ont eu le don d’exaspérer Jean-Pierre Hoschedé. C’est peut-être ce que Marthe de Fels a fait de mieux, sans le savoir : pousser le beau-fils de Monet à écrire son propre recueil de souvenirs, Claude Monet ce mal connu. Et il a fallu qu’elle y mette de la conviction dans le n’importe quoi, car Jean-Pierre savait qu’il n’avait pas de talent pour la plume.

Marthe de Fels semble avoir été coutumière de l’à-peu-près. A propos d’une autre de ses biographies, Pierre Poivre ou l’amour des épices, l’archéologue Louis Malleret, excédé, commente avec humour :

On n’en finirait pas d’établir le catalogue des citations inexactes, méprises ou contradictions qui parsèment ce curieux petit livre comme des pâquerettes dans une verte prairie.

Cette remarque s’applique parfaitement à La vie de Claude Monet. On l’aura compris, cette biographie n’est pas à prendre au pied de la lettre. Elle renseigne néanmoins sur l’idée qu’on pouvait se faire de Monet dans les années 1920, sur l’admiration que son oeuvre suscitait encore chez certains, avant d’entrer au purgatoire pour quelques dizaines d’années. Marthe de Fels se montre presque toujours bienveillante envers le peintre et ses proches. Elle passe sous silence sa liaison avec Alice Hoschedé, qu’elle ignore peut-être. Un détail.

Et puis tout à coup l’autrice devient d’une pertinence inattendue, comme lorsqu’elle souligne que c’est l’aisance qui a poussé Monet au doute de lui :

« (…) dans l’esprit de Monet, la libération soudaine de tout souci matériel va laisser libre jeu à des problèmes douloureux qui l’avaient toujours confusément hanté, sans pouvoir encore s’imposer avec toute leur force et toute leur acuité. Etait-il donc sensible ? Certes oui. »

Il n’est pas interdit, quand on écrit sur Monet et qu’on énerve tout le monde, d’avoir des fulgurances.


2 commentaires

  1. Bien d’accord avec tout le contenu de votre billet.
    La pauvre tout de même… 🙂
    J’ai la 7e édition du 29 Juin 1929, qui a fait l’objet d’un tirage à 356 ex sur Vélin pur fil, dont 16 ex hors commerce, 340 ex numérotés et 11 sur Japon impérial dont 10 numérotés et 1 hors commerce.
    Tiens… Ça fait 707 aussi…
    Gallimard tirait ses éditions à 707. C’était peut-être un chiffre fétiche…

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