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Misonéisme

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Le grenier de ma maison contient plusieurs caisses de vieux livres laissés par les précédents propriétaires. Il y a un siècle, leur aïeul était directeur du journal l’Excelsior et recevait à ce titre les ouvrages nouvellement parus, dédicacés par leur auteur, pour en faire la promotion.
En cette période de confinement, ces livres sont une manne. Une mine. Ils datent de l’époque de Monet à Giverny, la fin du 19e siècle, le début du 20e. Sous les couvertures poussiéreuses, je découvre, tracés à l’encre, quelques mots de ces écrivains d’antan. Certains sont oubliés — qui lit encore le pourtant très amusant Paul Reboux ? — d’autres, les moins nombreux, sont passés à la postérité.
Colette dédicace « Claudine en ménage » d’une calligraphie griffée, et l’on sent dans l’initiale qui remplace le prénom du destinataire tout l’ennui qu’elle éprouve à ce pensum. Quatre lettres de moins à écrire ! En 1902, elle ne le connaît pas, visiblement. Le ton est bref et froid. Au fil des ans le message devient plus amical et le prénom s’écrit en entier.
Parfois, glissé au milieu des pages, un petit mot autographe vient truffer l’envoi ; Maeterlinck ajoute deux « pensées » sur une feuille volante. Giono refuse d »obéir à la guerre ».
Je feuillette au hasard les pages jaunies. La Belle Epoque ressurgit, avec ses codes, ses contraintes. Et ses rêves.
Soudain, mon coeur bondit. Mirbeau ! Le grand ami de Monet ! Voir son écriture me touche, me le rend presque vivant. Il envoie « Les affaires sont les affaires », que j’ai déjà lu, et aussi, joie ! « La 628-E8 » que j’ai envie de lire depuis longtemps.

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Le texte est disponible sur gallica, si cette lecture vous tente. C’est l’histoire d’un road-trip, comme on ne disait pas encore, à travers l’Europe du Nord. En automobile, en 1905. Le livre est dédié au constructeur du véhicule, monsieur Fernand Charron.
Au cours de ce voyage, Octave Mirbeau et ses compagnons de route se sont heurtés à la surprise des habitants des localités traversées. Un mot revient dans les pages, que je ne connaissais pas : misonéisme. Le fait de ne pas aimer ce qui est nouveau. Mirbeau affirme qu’on leur a parfois jeté des pierres. S’il invente souvent les anecdotes qu’il raconte, on le croit sans peine quand il décrit les attroupements suscités par son automobile.
Quel goût a-t-il donc de se faire des ennemis ? Mirbeau adore ou déteste. Il encense, il conspue. C’est peu de dire qu’il a la dent dure : son mordant est outrageant. Après de tels déversements de bile, c’est un soulagement quand, enfin, reviennent des lignes de louanges. Au moins, à sa décharge, peut-on admirer qu’il ait le courage de ses opinions.
La visite du port d’Anvers l’enthousiasme. C’est l’occasion de placer plusieurs pages terribles consacrées aux pogromes en Russie, au prétexte d’une rencontre, imaginaire peut-être, avec un vieux Juif dont la famille aurait été victime de persécutions. Le récit de ces exactions est si horrible que j’ai été obligée de sauter des paragraphes. Je sais que ces histoires, qui sont le reflet de celles de ma famille, vont me hanter si je les lis. Au lendemain de l’affaire Dreyfus, Mirbeau se montre délibérément philosémite.

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Il n’est pas beaucoup question de son ami Monet au fil de ces pages, sauf à la faveur de son passage à Zaandam, aux Pays-Bas, où le peintre a séjourné et travaillé trente-quatre ans plus tôt. Mais je ne peux m’empêcher de parcourir ces lignes à travers les yeux de Monet, qui a dû les lire aussi à leur parution : l’ouvrage figure dans sa bibliothèque. Pourquoi Monet aimait-il Mirbeau ? Que lui trouvait-il ? Octave devait faire rire Claude, c’est probable. Mais au-delà de cela, le peintre devait aussi apprécier chez cet ami qui le portait aux nues et le défendait dans la presse, l’absence de compromission. Monet lui-même n’avait-t-il pas, lui aussi, creusé son sillon sans se soucier de l’opinion d’autrui ? Et puis, ils aimaient tous deux la peinture audacieuse, les fleurs, et les nouveautés dues au progrès comme les automobiles. Pas une once de misonéisme chez eux.


7 commentaires

  1. Un joli trésor pour toi, laissé par les précédents occupants, j’imagine ton immense plaisir à parcourir ces textes.
    Octave Mirbeau ,découvert grâce à toi…j’irai sur Gallica!

  2. Bonjour,
    Merci pour l’info du texte disponible sur Gallica. Merci également pour la photo de la couverture de l’édition originale. J’ai souvent cherché ce livre, en vain.
    Il me semble que la 628-E8 fut une des automobiles de Monet, mais je peux me tromper…

    • Merci pour votre message, Jazzloup ! Il existe une photo de Monet assis dans sa Panhard-Levassor, mais je ne connais pas la marque de son auto suivante. Bonne lecture !

    • It is good to hear from you, dear friends from Down Under! I’m happy to know that you are doing well. I too remember your celebration at Giverny. Enjoy your summer!

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Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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