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Category Archives: Peinture

Claude Monet peint par Sisley

Le peintre Claude Monet peignant dans la forêt de Fontainebleau, Alfred Sisely

 “Le peintre Monet dans la Forêt de Fontainebleau”, Alfred Sisley, vers 1865. Huile sur toile 36 x 59 cm, Saarland Museum, Saarbrücken, Allemagne. 

Cet homme au chapeau de paille qui nous tourne le dos, occupé à peindre sur le motif dans la forêt de Fontainebleau, c'est Claude Monet. La toile signée Alfred Sisley est conservée au Saarland Museum de Saarbrück, en Allemagne. Sur la droite, à l'ombre d'un énorme rocher caractéristique de la forêt de Fontainebleau, on devine un autre chapeau de paille. Impossible de savoir qui se cache dessous. Est-ce Renoir, qui peint la Clairière en 1865 ?

Monet a séjourné à trois reprises à Chailly-en-Bière, juste à côté de Barbizon, en 1863, 64 et 65. C'est là que naît son ambitieux projet de Déjeuner sur l'herbe pour lequel Frédéric Bazille posera. D'autres personnes figurent sur la toile préparatoire au grand tableau de Monet, peut-être même Sisley assis à côté d'une jeune femme. Les quatre peintres s'étaient connus à l'atelier Gleyre, à Paris, et aimaient également la peinture en plein air. 

L'oeuvre de Sisley souligne les liens d'amitié qui existaient entre ces jeunes peintres, fréquemment modèles les uns des autres. La palette aux tons très naturels, la touche vigoureuse et large, l'exécution rapide sont déjà celles d'un impressionniste, même si le terme ne sera forgé que près de dix ans plus tard. 

Rue de Paris, temps de pluie

caillebotte-rue-de-paris

Gustave Caillebotte, Rue de Paris, temps de pluie, étude. 1877 Musée Marmottan-Monet, Paris

Cette toile est accrochée au-dessus du lit de Claude Monet, dans sa chambre de Giverny. C'est la réplique de l'oeuvre que possédait Monet, léguée ensuite par son fils Michel à l'Académie des Beaux-Arts. C'est donc au musée Marmottan-Monet de Paris que l'on peut en admirer l'original. 

Gustave Caillebotte aimait bien exécuter des études préparatoires avant de se lancer dans une oeuvre d'envergure. Cette toile de moyen format (54 x 65 cm) préfigure un très grand tableau de 2,12 m par 2,76 m qui se trouve à l'Art Institute of Chicago. 

(suite…)

Les femmes impressionnistes

Berthe Morisot, Psychée, 1876, Musée Thyssen Bornemisza de MadridBerthe Morisot, Psychée, 1876, Musée Thyssen Bornemisza de Madrid

Les impressionnistes n’étaient pas tous des hommes. Au moins quatre femmes contemporaines de Monet et Renoir ont fait partie de la même avant-garde, manifestant un immense talent et un grand sens de l’innovation. Ces grandes dames sont Berthe Morisot, Mary Cassatt, Eva Gonzalès, Marie Bracquemond.
Plus je découvre leur oeuvre, plus je suis émerveillée. Tenue par une main féminine, la brosse impressionniste se pare d’une grâce inégalée. Les toiles de Berthe Morisot irradient, avec une économie de moyens qui laisse bouche bée. Pourquoi ces femmes impressionnistes ne sont-elles pas plus connues ? L’avenir finira-t-il par rendre justice à ces immenses artistes qui vivaient dans un monde où la gent féminine était reléguée au second plan ?
Nos voisins allemands paraissent intéressés par la place des femmes dans l’impressionnisme. Après l’exposition de Brême (2006) qui s’intéressait à Camille, épouse et modèle de Claude Monet, c’est le musée Schirn de Francfort qui, en 2008, a mis en avant les femmes peintres, avec une exposition entièrement consacrée à mesdames Cassatt, Morisot, Gonzalès et Bracquemond qui est partie ensuite à San Francisco. Au passage, le Schirn a forgé un féminin à impressionnistes : ‘Impressionistinnen’, bien joli en allemand où l’on n’a pas peur des mots qui sont longs, mais impossible à transposer en français ni en anglais.
Il fallait une sacrée détermination pour oser, à la fin du 19e siècle, braver tous les interdits inhérents à la condition féminine pour devenir peintre. Et le soutien d’un milieu familial artistique n’était pas gagné d’avance.
Si les choses ne semblent pas avoir été trop difficiles pour l’Américaine Mary Cassatt, amie de Degas, qui a fait de longs séjours en Europe, il n’en a pas été de même pour Marie Bracquemond. Son époux le graveur Félix Bracquemond, moins doué qu’elle, n’a cessé de la railler, si bien qu’elle a fini par dire adieu à la peinture. Avec nos yeux du 21e siècle, on aurait préféré que ce soit à lui qu’elle dise adieu.
Berthe Morisot quant à elle intègre le clan Manet en épousant Eugène, le frère d’Edouard. Cette fois c’est Eugène, qui peignait lui aussi, qui va renoncer à son art, écrasé par les deux génies qui l’entouraient. Edma Morisot, la soeur de Berthe, abandonne elle-aussi la peinture après s’être mariée. On dirait qu’une bizarre compétition s’installe dans les familles, comme lorsque deux arbres plantés trop près se font de l’ombre.
On ne sait pas trop comment le mari d’Eva Gonzalès, le peintre Henri Guérard, considérait le travail de sa femme. La mort prématurée d’Eva à 34 ans a coupé court à toute compétition.
Chez Mary Cassatt, c’est la maladie qui a mis un terme à une longue et fructueuse carrière. Dépression, diabète, et surtout la perte de la vue lui font lâcher les pinceaux. De quatre ans plus jeune que Monet, elle est atteinte de la cataracte à peu près en même temps que lui : elle est aveugle en 1921, il se fait opérer en 1923. Ils vont mourir tous deux en 1926 à quelques mois d’écart, elle dans le noir, lui avec la vue recouvrée.

Pour ceux qui lisent l’allemand, un intéressant article du Stern sur l’expo de Francfort.

Porte-bonheur

Leslie Hirst, Petite swirlLeslie Hirst, « Two, Four, Six: Petite Swirl » Trèfles à deux, quatre et six feuilles, émail et résine sur bois, 2005. 20 cm x 20 cm.

Regardez bien : les trèfles ne sont pas peints, ce sont de vrais trèfles à deux, quatre ou six feuilles pressés et séchés qui composent ce tableau de Leslie Hirst.
Tout le charme, le magnétisme des oeuvres de cette artiste américaine tient à cette subtile alchimie entre un fond émaillé plutôt géométrique et son dialogue avec ces éléments naturels pas comme les autres, les trèfles. Parmi tous les végétaux, ce sont sans doute eux qui symbolisent le plus les chiffres.
Depuis longtemps, Leslie a un flair spécial pour découvrir les trèfles qui sortent de l’ordinaire. « C’est comme si je les attirais ! » s’amuse-t-elle. Elle n’a pas de méthode particulière, elle ne se met pas à quatre pattes. Elle regarde attentivement la pelouse et elle les trouve, c’est tout. « Mon record, c’est 333 en une journée ! C’était dans le Wyoming, » se souvient-elle. « Pourquoi y aurait-il particulièrement des trèfles à quatre feuilles dans le Wyoming ? Il n’ y a même pas d’herbe ! C’est un désert ! »
Sa collection de trèfles avait déjà une certaine importance quand on lui a proposé de participer à une exposition sur le thème de l’art et la flore sauvage. Elle accepte, et la voilà en train d’essayer de composer un tableau avec ses trèfles séchés. « J’ai essayé de dessiner avec, c’était ridicule. J’ai fait des lignes avec, c’était ridicule. Et puis j’ai eu l’idée d’en faire des cercles. » Sa première oeuvre compte trois cercles de 1024 trèfles à quatre feuilles chacun. Beaucoup d’autres suivront, en forme de tourbillon, d’éventail, de ruban, et bien sûr de carré.
Si vous agrandissez la photo, vous verrez que les trèfles projettent leur ombre sur le fond. Ils sont inclus dans des couches de résine successives qui leur confèrent cet air de flotter sur l’eau.
Trèfles à quatre feuillesLa contrepartie de cette merveille de précision et de poésie, c’est un travail long et minutieux. Une fois les trèfles trouvés et séchés, Leslie les dispose sur son support, puis elle les décalque un par un et les numérote. Ensuite elle peint le fond à l’émail, elle le couvre de résine et repositionne les trèfles, par couches successives.
Il y a, dans cette célébration des rythmes de la nature et de l’univers, de l’humble et de l’extraordinaire, quelque chose qui me parle et qui me semble moins loin de Monet qu’il n’y paraît à première vue. Peut-être est-ce pour cela que Leslie était tellement radieuse de venir à Giverny ? Ou est-ce la fréquentation de ces masses de trèfles quadrifoliés qui lui donne cette énergie lumineuse ?
Leslie m’a offert un trèfle à quatre feuilles cueilli ici. Je l’ai glissé dans un livre, à la page du poème d’Emily Dickinson :

« Pour faire une prairie il faut un trèfle et une abeille,
un trèfle et une abeille,
et de la rêverie.
La rêverie seule y suffirait,
si les abeilles manquaient. »

Bonne rêverie à vous…

Photo : La récolte de Leslie en dix minutes.

Les vues de Venise

Canaletto Canaletto (Antonio Canal, dit), vue du bassin de San Marco depuis la pointe de la Douane. Huile sur toile. Milan, Pinacoteca di Brera.

Hasard du calendrier, deux musées parisiens proposent en même temps presque la même expo : « Canaletto – Guardi, les deux maîtres de Venise » au musée Jacquemart-André, « Canaletto à Venise » au musée Maillol.
Aller voir les deux, c’est se confronter à un exercice de style. Comment traiter le même sujet, trouver un angle un peu différent, apporter sa patte ? Boulevard Haussmann, les toiles de Canaletto dialoguent avec celles des autres védutistes de son temps. Rue de Grenelle, on revendique des pièces exceptionnelles : le carnet de croquis de Canaletto, sa chambre optique reconstituée.
Dans les deux musées, le plaisir des oeuvres est le même, cette subtile lumière idéale, ces monuments minutieusement décrits qui baignent dans la transparence de l’air, et tout ce monde de petits personnages qui animent la scène. On se penche sur les oeuvres pour mieux observer les détails, un petit chien qui jappe, un couple dans la gondole, un Turc portant turban. (Comme en écho à ce monde en réduction, le musée Maillol présente une autre expo, dédiée aux miniatures de Pixi. Le nez collé aux vitrines, le visiteur s’absorbe dans des univers issus de la bande dessinée ou de la vie réelle, recréés à une échelle minuscule.)
Dans les deux musées on comprend bien le parcours de Canaletto, et le succès de son travail. Il a donné ses lettres de noblesse à la peinture de paysage, à une époque où celle-ci était considérée comme un genre mineur. Les impressionnistes, un siècle et demi plus tard, creuseront ce sillon.
Ses toiles sont pleines de charme, et le marché est demandeur. Canaletto est écrasé de commandes qui émanent des premiers touristes. Au 18e siècle, il est de bon ton pour les aristocrates européens de faire un ‘tour’ d’Europe et surtout d’Italie. Les oeuvres de Canaletto, qui décrivent si bien Venise, font office de souvenirs. Comment se contenter d’une seule vue ? On a envie de les collectionner.
Aujourd’hui où la qualité de touriste est accessible à beaucoup plus de personnes, où chacun se compose tout seul ses images souvenirs, la place du peintre aussi a changé. Venise, à peine. Bien des visiteurs des expos y retrouvent la mémoire de leurs séjours dans la cité italienne.
Pour les fans de Monet, c’est émouvant de reconnaître sur les Canaletto les vues choisies par lui en 1908 (il avait peut-être les Canaletto en tête après ses séjours à Londres ?) comme ce Palais des Doges.
Mais chez Monet, les personnages ne comptent pas, l’architecture non plus.
C’est l’eau qui donne sa vie au tableau.

Bande dessinée

Maison en trompe l'oeil, Mantes la JolieLes fresques de façades en trompe l’oeil jouent à proposer une vision magnifiée de la réalité, comme cette maison qui aligne ses fenêtres virtuelles au-dessus d’une fausse échoppe de bottier, à Mantes-la-Jolie. On se croirait dans une bande dessinée, dans ces scènes paisibles d’introduction à l’histoire où la vie va son petit bonhomme de chemin.
Fort logiquement, Angoulême, qui s’est spécialisé dans la BD, multiplie les façades en trompe-l’oeil. Le rêve fait irruption dans le quotidien. Pour rester dans le ton, les noms des rues sont inscrits dans des bulles, et plusieurs portent le nom de grands auteurs disparus tels qu’Hergé ou Goscinny.
Le week-end dernier, à l’occasion du festival de la bande dessinée, les auteurs vivants étaient là et bien là, crayon en main pour dédicacer leurs ouvrages d’un dessin personnalisé.
Quand on ne sait pas dessiner, il y a quelque chose de fascinant à observer des artistes à l’oeuvre, fascination encore accrue de voir les personnages familiers des auteurs de BD surgir du bout du feutre ou du pinceau, convoqués pour la circonstance. Quelle que soit l’idée qu’il illustre, chaque auteur reste si singulièrement dans son trait propre, identifiable au premier coup d’oeil.

L’autre Henri Martin

Monet, la Gare Saint-Lazare Un Henri Martin peut en cacher un autre ! Voilà ce que c’est de porter le nom le plus répandu de France, assorti d’un prénom royal. Bref, un rectificatif s’impose : un aimable internaute me fait savoir que le Henri-Martin de l’avenue parisienne, et par conséquent du Monopoly, n’est pas du tout celui que je croyais. C’est, précise-t-il, « son homonyme parfait, l’historien (1810-1883), fameux sous le Second Empire et sous la IIIème République. Il a été en outre maire du XVIème. »
Maire du 16e arrondissement ! Voilà qui explique tout. Quel que soit son mérite comme historien, et je ne doute pas qu’il ait été grand, la voie politique est le meilleur moyen de finir en plaques de rue, comme chacun sait. Les exemples ne manquent pas d’obscurs conseillers municipaux promus à cette dignité. Normal, puisque la décision de nommer les voies appartient au conseil municipal, à qui il arrive de déplorer des décès dans ses rangs. A fortiori un maire : le nom de rue s’impose !
Donc, notre Henri-Martin à l’accent toulousain devra compter sur ses toiles pour assurer sa renommée post-mortem. A moins qu’il ait malgré tout sa rue quelque part, dites-moi ? Avec, souhaitons-le, un brin d’explication pour permettre de situer le personnage.
Et pourquoi une gare Saint-Lazare de Monet en guise d’illustration ? Parce que dans Martin il y a train, (!) et que les gares parisiennes sont aussi dans le Monopoly. Dans le jeu elles sont toutes cotées pareil, mais celle qui ouvre les portes de la Normandie tient une place spéciale dans le coeur des amoureux de Giverny.

Bassin

Bassin de MonetSurprise à la vitrine d’une des nombreuses galeries d’art de Honfleur, un grand tableau d’un étang familier…
Quel est le rapport entre Honfleur et Giverny ? Tous les deux ont un bassin, et tous les deux ont été peints par Monet !

Pétales de soie

Tulipe perroquet, peinture sur soie, création et photo Tessa Spanton.

Tulipe perroquet, peinture sur soie, Tessa Spanton
J’ai eu un coup de coeur pour cette splendide tulipe découverte sur le site de Tessa Spanton.
Si vous avez déjà tenu une pipette à gutta vous apprécierez la maîtrise technique, et surtout cet admirable travail aquarellé dans les pétales, qui rend si bien le relief et le raffinement de la tulipe perroquet.
Je suis sûre que la soie doit faire vibrer les couleurs aussi intensément que la texture naturelle des pétales.

Voilà qui donne la nostalgie du printemps, de toutes ces têtes colorées qui se balancent dans le vent… On voudrait toujours ce que l’on n’a pas. Combien de fois pendant la saison j’ai souhaité voir arriver novembre et les vacances, et maintenant il me tarde que l’hiver soit passé !

Les jardiniers confient leurs rêves de printemps à la terre en automne quand, agenouillés devant les parterres nus, ils y escamotent de pleins paniers de bulbes.

Christian Avril

peintre à Giverny Il s’appelle Christian Avril, c’est son vrai nom. Comme les hirondelles, chaque printemps ramène monsieur Avril à Giverny.
Depuis quinze ans qu’il plante son chevalet près de la Fondation Claude Monet, il a fini par faire partie du décor, le seul peintre de Giverny à exercer ses talents dans la rue, sous le regard des passants.
Christian Avril peint comme il respire, avec naturel. Tout autour de lui sont accrochées ses toiles, surtout des petits formats, et l’on y reconnaît avec amusement chaque détail de la rue, les roses trémières devant le portail d’en face, le panneau indicateur, la boîte aux lettres jaune au milieu des roses, jusqu’aux touristes qui flânent.
C’est comme un jeu, l’oeil regarde la toile et cherche aussitôt le motif aux alentours, puis revient à la toile. La rue Claude Monet qui pouvait paraître banale devient poétique quand elle est transfigurée par la peinture.
Rue Claude Monet, Christian AvrilC’est une chose précieuse d’avoir un peintre pour animer la rue du village. On ne se lasse pas de regarder comment un tableautin se fait, touche après touche. Pour les enfants, pour tous ceux qui ne savent pas peindre, la naissance de l’image a quelque chose de magique.
Les instituteurs nomment le chevalet, la palette. Les étrangers se prennent en photo à côté du peintre et de son petit chien.
Après avoir admiré toutes les fleurs du jardin de Monet, vu au musée d’art américain des oeuvres d’artistes qui ne sont plus, poussé la porte de galeries aux toiles abouties, dont le format et le prix peuvent sembler intimidants, cela fait plaisir d’assister en direct à la naissance d’une oeuvre qui tiendra facilement dans les bagages, dont l’achat ne mettra pas en péril le budget des vacances, et qui fera un bien joli souvenir de Giverny.

Peindre le ciel

Eugène Boudin, Coup de vent à Frascatti, Le Havre, huile sur toile, Le Petit Palais musée des Beaux-Arts de la ville de Paris. Eugène Boudin, Coup de vent à Frascatti, Le Havre, huile sur toile, Le Petit Palais musée des Beaux-Arts de la ville de Paris.

Pas moyen d’y échapper quand on représente un paysage : tôt ou tard, il faut peindre le ciel dans son tableau.
Pour les enfants il est toujours bleu, agrémenté d’un grand soleil et de petits nuages joufflus. Dans la réalité… cela dépend sous quel climat on se trouve.
En Normandie, si le ciel n’est pas aussi invariablement radieux que dans l’imaginaire enfantin, il compense en présentant une infinité de variations qui le rendent intéressant à peindre. Rien de moins pittoresque qu’un ciel d’azur. Dans un puzzle, la hantise c’est le petit coin de bleu tout lisse, on se le garde pour la fin.

C’est sans doute parce qu’il est né au bord de la Manche, à Honfleur, que le peintre Eugène Boudin est devenu « le roi des ciels », selon le bel éloge de Camille Corot.
Au bord de la mer le ciel prend toute sa majesté. Il déploie son immensité devant le regard, sans rien qui vienne l’arrêter.
Boudin aime lui consacrer les deux tiers de la toile. Regardez comme c’est beau, ce qui se trame là-haut ! semble-t-il dire.
Vingt ans avant les impressionnistes, les variations infinies du ciel le fascinent. Quand la tempête approche il peint, comme ici, les masses gigantesques et menaçantes des nuages porteurs de pluie, leurs nuances de gris, d’ardoise, de violet. On croit sentir la force énorme du vent aux prises avec les gigantesques masses d’eau qu’il pousse, propulse, bouscule.
La plage de Trouville - Impératrice Eugénie - 1863 34,5 cm x 57 cm Collection Burrell Musée de Glasgow D’autres jours, quand le temps est plus clément Boudin s’attarde à représenter la légèreté vaporeuse des nuages, la façon dont ils cueillent les rayons dorés du couchant.
Boudin a été un artiste très productif : plus de 4000 peintures et autant de pastels et de dessins. Tous les ciels de Normandie sont passés devant ses pinceaux, aussi changeants que le temps est variable. Au fil des saisons il a peint les petits nuages pommelés, les stratus, les cumulus, toutes les bizarreries ordinaires du ciel. Et cela sans tricher : les Normands retrouvent exactement rendue l’atmosphère de leur région dans les toiles de Boudin.
Mais on s’ennuierait devant un tableau qui ne représenterait que le ciel. Le spectateur aime se sentir ancré sur du solide quand il regarde un tableau. Boudin, c’est aussi le peintre des « plages à crinoline », où les personnages donnent l’échelle de l’immense en petites taches verticales qui se découpent sur l’horizon.

Ci-dessus : Eugène Boudin, La plage de Trouville – Impératrice Eugénie – 1863, 34,5 cm x 57 cm, Collection Burrell Musée de Glasgow

Peintre en bâtiment

entreprise monetChez les Monet on est peintre de père en fils depuis plusieurs générations.
Je veux parler des Monet qui ont une entreprise de peinture à Mantes-la-Jolie, parce que, comme vous le savez, dans la famille de Claude papa était commerçant (avitailleur pour les bateaux qui prenaient la mer au Havre), et les fils de Claude se sont bien gardés de manifester un penchant quelconque pour la peinture.
Le Monet qui est à la tête de l’entreprise de ravalement mantaise se prénomme Michel. Oui, comme le fils de Claude. Je me demande quel était le prénom de son papa.
Je me demande aussi, étant donné que l’entreprise existe depuis 1892, si notre Monet était au courant de son existence. Si, plus probablement, les Monet de Mantes connaissaient ses toiles et sa réputation. Et si c’est un pur hasard que leur ancêtre du 19ème siècle se soit mis à la peinture en bâtiment.

Détail de vitrail

Le lavement des pieds, Peter Hemmel d'Andlau (détail) Le lavement des pieds (détail), Peter Hemmel d’Andlau, vers 1478-1481 Musée de l’oeuvre Notre-Dame, Strasbourg

Si l’on pouvait admirer les vitraux du Moyen-Âge de près, que de détails on y verrait ! Celui-ci était à l’origine placé bien haut sur une verrière d’église. Il se trouve aujourd’hui au musée de l’oeuvre Notre-Dame de Strasbourg, idéalement situé à hauteur des yeux, ce qui permet de découvrir l’étonnante précision de son dessin.
C’est encore plus net sur l’image agrandie : voyez les rides d’expression des apôtres, les boucles de la barbe et des cheveux, les reliefs du bonnet, les coutures du tissu, les veines du bois… Et ces bouches sur le point de parler, ces regards…
L’artiste s’est habilement servi de la grisaille pour marquer les ombres, donner du relief au dessin. C’est tout un psychodrame qui est en train de se jouer pendant que les douze disciples attendent leur tour de se faire laver les pieds par Jésus. Chacun a une expression différente, Judas se cache derrière les autres.
Pourquoi tout ce luxe de détails alors que personne ne les verrait, à plusieurs mètres de distance ? Adrien Goetz, dans son roman « Intrigue à l’anglaise », a cette belle phrase :

On ne sait pas comment on regardait vraiment les cathédrales et les églises au Moyen-Âge, entourées de maisons, de constructions de bois. Ceux qui les peignaient travaillaient pour le regard de Dieu.

Fresque cachée

fresque de Ste Suzanne Au manoir de Bellou, dans le Calvados, les propriétaires ont eu la bonne fortune de découvrir des peintures anciennes aux poutres et aux murs d’une chambre, à l’occasion d’une restauration. Des feuillages, une scène de chasse, une sainte Suzanne, etc, qui dateraient peut-être de la Contre-Réforme.
C’est le genre de surprise dont on rêve quand on entreprend la réfection d’une maison ancienne. Y aura-t-il une merveille oubliée cachée sous un enduit ou un apprêt quelconque ?
Des découvertes comme celle de Bellou, on en faisait déjà au dix-neuvième siècle. Dans les Misérables, voici ce que Victor Hugo fait raconter à la soeur de l’évêque Myriel dans une lettre :

Madame Magloire a découvert, sous au moins dix papiers collés dessus, des peintures, sans être bonnes, qui peuvent se supporter. C’est Télémaque reçu chevalier par Minerve, c’est lui encore dans les jardins. Le nom m’échappe. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule nuit. Que vous dirai-je? j’ai des romains, des romaines (ici un mot illisible), et toute la suite. Madame Magloire a débarbouillé tout cela, et cet été elle va réparer quelques petites avaries, revenir le tout, et ma chambre sera un vrai musée.

Il y a de quoi être tenté de jouer de la décolleuse, n’est-ce pas ?

Étude de nu masculin

Nu masculin, Frédéric Bazille Nu masculin, Frédéric Bazille, 1863, crayon et fusain sur papier, musée Fabre, Montpellier

Dieu qu'il est beau ! Beau comme un dieu ! Le dessin exécuté au crayon et fusain sur une feuille volante par Frédéric Bazille, un ami de Monet, est conservé au musée Fabre de Montpellier. Un homme nu à la plastique sculpturale se tient debout, aux trois quarts tourné vers la gauche. Ses bras tendus reposent sur une sellette d'atelier.
C'est l'indice qui permet de comprendre la scène. Pas de mythologie ici. Le dessin ne raconte pas une histoire. Ce qu'il se propose de montrer, c'est tout simplement un modèle qui pose dans une école de peinture.
L'auteur ne considère pas son travail comme une oeuvre achevée mais comme un exercice préparatoire, une étape en vue peut-être d'une oeuvre plus élaborée.
Étude de nu masculin. A regarder attentivement on devine des repentirs, des traces de gommage au pied gauche et le long du dos et de l'épaule. Le modèle était plus redressé au départ. A-t-il bougé ? Ou l'artiste a-t-il jugé que cette pose était meilleure ?
Pas facile d'être modèle. A première vue il semble qu'on soit payé à ne rien faire, mais telle est justement la difficulté. Ne pas bouger du tout. Longtemps, très longtemps. De l'avis des modèles, c'est douloureux et épuisant.
Il se trouve pourtant au 19ème siècle des hommes et des femmes pour venir poser, qui plus est poser nus. Par quel ressort psychologique acceptent-ils en cette époque si prude de se dévêtir et de se livrer aux regards d'un ou plusieurs artistes ? Mystère.
Concernant l'homme qui pose pour Frédéric Bazille le 7 mars 1863, on serait tenté de croire qu'il y a une part de narcissisme dans sa démarche : le modèle se trouve beau et veut célébrer la beauté de son corps.
Sauf que. La scène se passe dans l'atelier du maître Gleyre devant un groupe d'élèves. Monet, qui en faisait partie en début d'année est sans doute déjà parti, alarmé dès les premiers jours par le manque de sincérité que prône le maître. "Quand on dessine d'après modèle, il faut toujours penser à l'antique," tel est le credo de Gleyre. C'est-à-dire qu'il faut arranger les défauts du modèle pour se rapprocher d'un idéal imaginaire.
On ne saurait faire reproche à Gleyre d'enseigner l'académisme, pas plus qu'on ne peut en vouloir à Monet de l'avoir rejeté ou à Bazille d'y avoir souscrit pour un temps.
En mars, le jeune camarade de Monet exécute donc studieusement cette académie, et il n'est pas impossible qu'il ait embelli son modèle en mettant à profit ses connaissances en anatomie. Bazille étudie parallèlement la médecine, bien qu'il soit de plus en plus attiré par les beaux-arts. Il a un bon coup de crayon, n'est-ce pas ?
Ce jour-là son nu est très admiré par tout le monde dans l'atelier, ce qu'il rapporte non sans fierté à ses parents. Pour prolonger ce succès il projette même de refaire le personnage grandeur nature.
Pendant ce temps, Monet a pris ses cliques et ses claques et il a filé peindre à la campagne, d'où il presse son ami de venir le rejoindre, le travail avec la nature pour modèle étant selon lui la meilleure des formations.
Les arbres en posant ne prennent pas de crampes, mais ils ont d'autres tours dans leurs branches pour en jouer aux peintres, Monet l'apprendra à ses dépens.

La Maison du Pendu de Cézanne

La Maison du Pendu de Paul Cézanne, Musée d'Orsay C’est compliqué d’être riche. On se pose des problèmes dont les pas-riches n’ont même pas idée.
Imaginez par exemple que vous appartenez à une famille de banquiers du nom de Camondo, vous vous prénommez Isaac, vous vivez à Paris et vous aimez l’art. Vous avez envie de vous constituer une collection, cela va de soi.
Comment vous y prendre ? Certes vous vous fiez à vos goûts qui épousent ceux de votre époque. Vous aimez les laques et les estampes japonaises, par exemple. Mais, dans le milieu cultivé dans lequel vous gravitez, on vous conseille aussi d’autres achats : des arts décoratifs du siècle passé, des sculptures du Moyen-Âge ou de la Renaissance…
La difficulté est de faire preuve de goût tout en réalisant de bons placements. Si vous vous montrez trop audacieux, vous en connaissez qui vont rire de vous. Que dira votre cousin Nissim, passionné du 18e siècle, devant vos dernières acquisitions, ces pastels, ces toiles, ces sculptures impressionnistes ? Vous soutenez avec constance ces jeunes artistes pleins de talent, mais dans la famille tout le monde ne partage pas votre goût pour leurs oeuvres dérangeantes.

Ce 1er juillet 1899, vous participez à la vente aux enchères de la collection Chocquet, un amateur ami de Renoir. On disperse des Delacroix, des Manet, des Renoir bien sûr, des Cézanne…
Vous avez une idée en tête : repartir avec la Maison du pendu de Paul Cézanne. C’est votre ami Monet qui vous en a parlé. Cette toile, c’est une vieille connaissance, une oeuvre de jeunesse de Cézanne peinte à Auvers sur Oise quand il y travaillait aux côtés de Pissarro, exposée dès 1874, revue il y a dix ans à l’exposition centennale de 1889. Monet est persuadé que ce tableau fera date dans l’histoire de l’art.
Adjugé à 6200 francs ! Vous avez bataillé ferme face à Vollard, mais vous avez fini par l’emporter sur le marchand. Vous voilà propriétaire de cette étonnante Maison du pendu. Est-ce qu’elle vous portera chance, comme la corde d’un pendu ? C’est un pari sur l’avenir. Mais vous avez toute confiance dans le jugement de Claude Monet.
Pour faire taire les moqueurs, vous avez une parade, ce que vous confiez à Renoir :

La Maison du pendu de Cézanne ? Eh bien oui, là, j’ai acheté un tableau qui n’est pas accepté par tout le monde ! Mais je suis couvert : j’ai une lettre autographe de Claude Monet, qui me donne sa parole d’honneur que cette toile est destinée à devenir célèbre. Si, un jour, vous venez chez moi, je vous ferai voir cette lettre. Je la conserve dans une petite pochette clouée derrière la toile, à la disposition des malintentionnés qui voudraient me chercher des poux dans la tête avec ma Maison du pendu.

On n’est jamais trop prudent.

Aquarelle

L'aquarelliste et le vieux moulinL’aquarelliste et le vieux moulin, Patrice Levoin

Patrice Levoin, un artiste peintre installé dans la région bordelaise, est originaire de Vernon.
C’est ainsi qu’il s’est promené sur givernews.com et qu’il m’envoie aujourd’hui deux de ses vues du vieux moulin.

C’est vraiment extraordinaire, la peinture. Voilà le même site peint par le même artiste dans le même médium, et pourtant on a peine à croire à la parenté de ces deux aquarelles : quel écart entre ces deux Vieux Moulins !
Vernon le vieux moulin
Sensibilité, humeur et technique façonnent l’oeuvre au même titre que la lumière du jour.

Vernon le vieux moulin, Patrice Levoin

L’enfance de l’art

Deininger Claude Monet, source inépuisable d’inspiration pour les artistes contemporains ! Que pensez-vous de ce pont japonais ? Sympa, n’est-ce pas ?
Mais il ne faut pas s’en tenir aux apparences. Monet utilisait les fleurs de son jardin comme des touches de peinture, ici l’artiste emploie… Chut ! Une surprise vous attend en cliquant sur l’image.
Vous avez vu ce qui compose les touches de couleur ? Du pur délire, non ? Je reste bluffée, complètement fascinée par ce tour de passe-passe de l’oeil, cet incroyable sens de la couleur.
Ce créateur extraordinaire s’appelle Tom Deininger, il vit aux Etats-Unis.
Il y a de la fantaisie, de la poésie dans l’utilisation qu’il fait de ces matériaux. Et aussi quelque chose de vaguement dérangeant. Une critique douceureuse de notre société de consommation qui ensevelit l’enfance sous des tonnes de jouets, tous plus ou moins horribles. On a l’impression de jeter un coup d’oeil dans le cerveau d’un gamin gavé de télé, obsédé par les héros des dessins animés, sans le moindre interstice pour autre chose.
Puis on prend du recul, et l’harmonie, la gaieté reviennent. L’impressionnisme, un jeu d’enfant ?

Visitation

VisitationChaque fois que je vais à Gisors, ce magnifique vitrail en grisaille et jaune d’argent, dont voici un détail, me fascine. Il faut un peu le chercher, il est tout en haut du choeur de l’église sur la droite.
Cette verrière classée, de l’école de Fontainebleau, représente des épisodes de l’enfance du Christ et de la vie de la Vierge. Entièrement réalisée en grisaille et jaune d’argent, elle date de 1545.
La Visitation, épisode important de l’évangile de Luc, est un thème inlassablement repris dans l’iconographie religieuse. Deux femmes se font face, Marie, jeune et belle, et sa cousine Elisabeth, « déjà avancée en âge ». Souvent elles se touchent, s’étreignent, ici elles se tiennent la main.
Toutes deux portent un enfant. Elisabeth est enceinte de Jean, le futur Jean-Baptiste. Son mari Zacharie et elle, couple jusque là stérile, n’y croyaient plus. Et voilà que grâce à l’intervention divine, cette vieille femme va enfanter. Marie apprenant l’heureuse nouvelle est accourue chez sa cousine. Quand elles se rencontrent, Elisabeth sent l’enfant bouger dans son ventre, et toutes deux expriment leur joie par des louanges.
L’opposition entre la jeunesse et la vieillesse est un thème qui était bien fait pour inspirer les artistes. Regardez avec quelle finesse ceux-ci ont modelé les deux visages.
Elisabeth porte une coiffe qui rappelle celle des Normandes. Mais la scène dans son ensemble est marquée par la Renaissance, avec des éléments de décor antiques.
L’utilisation de sépia ou de marron pour dessiner les décors était classique, le jaune d’argent – mélange de sel d’argent et d’ocre jaune délayé – donne une luminosité extrême à la verrière.

Fresque au plafond

Fresque au plafond de la salle des mariages, mairie de Vernon, EureLa peinture de fresques au plafond de pièces de réception est indubitablement un élément de prestige. A la mairie de Vernon, la salle des mariages de l’hôtel de ville se pare de plusieurs fresques régionalistes contemporaines de l’époque où Monet fréquentait la petite cité.
Assister à un mariage civil donne l’occasion de les observer, mais l’idéal est encore de venir donner son sang les jours de collecte. On dispose alors d’un excellent point de vue, allongé pendant un quart d’heure à ne rien faire.
Cela laisse le temps d’observer ce médaillon où le peintre a représenté une accorte paysanne au milieu des vergers en fleurs. Le plus curieux est sa façon de porter un gros pichet sur l’épaule, le dos un peu cambré, la main gauche retenant le pot avec un lien qui semble être en cuir. Sous d’autres latitudes, on porterait ce fardeau sur la tête, mais la coiffe de dentelle de la Normande l’en empêche.
J’aime bien me demander ce qu’il y a dans son pot, j’imagine du cidre qu’elle emporte quelque part, peut-être pour désaltérer les paysans aux champs ?
Et puis j’aime bien le contraste entre cette scène idéalisée de la vie à la campagne, un genre très goûté à l’époque, et les pâtisseries pompeuses qui l’entourent. Voilà, c’était le top du top du bon goût à la fin du 19e siècle.

[11 mai 2007 : j’ai trouvé les références de cette peinture. Elle s’intitule Le Cidre et fait la paire avec Le Vin de l’autre côté du plafond. Ce n’est pas une fresque mais une huile sur toile marouflée au plafond. Elle a été réalisée en 1908- 1909 par Charles Denet. ]

Les carnets de croquis du jeune Monet

Sapins, sous-bois, Claude Monet 1857 Crayon sur papierDes étés entiers passés à dessiner : à l’âge de seize ou dix-sept ans, le jeune Claude Oscar Monet est déjà habité par la passion de l’art. Le moindre bout de papier est aussitôt couvert d’un dessin, rapporte un ami de la famille.
C’est sans doute sa mère, elle-même artiste amateur, qui fournit Monet en carnets de croquis de différentes tailles qu’il emporte avec lui pour aller dessiner sur le motif.
Tout n’a pas été perdu de ces premiers carnets où le talent précoce de Monet s’affirme déjà avec force. Plusieurs volumes d’assez grand format, proche du 21×29,7 cm actuel, ont été conservés. Les autres plus petits et probablement plus nombreux ne sont plus localisés aujourd’hui.
Les experts se penchent sur ces dessins d’adolescence. Monet y fait preuve tantôt d’un style conventionnel très appliqué, tantôt d’un trait délié, énergique et original. Pour savoir si l’on peut déceler une évolution de l’un à l’autre, il faudrait dater les dessins. C’est là que les choses se compliquent.
Monet a porté des dates complètes ou partielles sur certains croquis, mais rien ne dit qu’il a utilisé les carnets dans l’ordre des folios. On est même sûr du contraire : le jeune dessinateur a noirci les pages de façon erratique.
L’explication à cette façon de procéder est simple et ne doit pas grand chose à l’indiscipline ou à la fantaisie. A cette époque, les carnets commercialisés sont composés de pages de couleurs et de qualités différentes. Monet aime bien le fond gris pour ses paysages de campagne, tandis qu’il préfère le papier ivoire pour les scènes marines. Il pioche donc en fonction du sujet, au hasard de la pagination du carnet.
Du moins au début. A mesure que le volume se remplit, Monet se fait moins regardant et complète les pages encore vierges. Il s’ensuit un casse-tête bien difficile à démêler pour savoir dans quel ordre les oeuvres se succèdent véritablement, à quelle date elles ont été exécutées et comment les carnets s’enchaînent ou sont utilisés en parallèle.

Les bretelles de Cézanne

Autoportrait de Paul Cézanne vers 1895, Art Institute of Chicago Paul Cézanne a séjourné à Giverny en 1894. Le registre de l’hôtel Baudy garde trace de son passage : M. Cézanne P., 57 ans, Aix, 7-30 novembre 1894.
Le « Registre pour inscrire les voyageurs » de l’auberge givernoise est conservé aujourd’hui au Museum of Art de Philadelphie aux Etats-Unis.
La mention laconique du registre ne livre aucune information sur les occupations de Cézanne pendant ses trois semaines dans le village de Claude Monet. En revanche, un autre document se montre beaucoup plus bavard : c’est la facture qu’Angelina Baudy a présentée au peintre aixois à son départ. Cette note d’hôtel est exposée actuellement au Musée d’Art Américain de Giverny.
Sous le titre « Monsieur Cézanne doit : » calligraphié en gros caractères, figure la liste exhaustive de ses dépenses qui s’ajoutent au prix de la chambre, une pleine page écrite tout petit et bourrée d’abréviations.
C’est tout à fait fascinant. La note commence par 3 whiskys, et déjà on imagine Cézanne devant son verre. A-t-il offert leur consommation à d’autres peintres ? A-t-il bu ses trois whiskys tout seul ? Et puis, du whisky, ce n’est pas banal au pays de l’alcool de pomme ou de prune. C’est une des nombreuses attentions de la patronne de l’hôtel Baudy, qui faisait venir tout ce que lui réclamaient ses pensionnaires américains en proie au mal du pays, et confectionnait les puddings et les plats de haricots qu’ils aimaient.
La note de Cézanne fait état de l’achat de matériel de peinture, qu’on pouvait aussi se procurer à l’hôtel Baudy. Cézanne a peint plusieurs toiles à Giverny. L’histoire raconte qu’il les a laissées sur place en partant. Etait-il insatisfait de son travail ? Madame Baudy les lui a aimablement expédiées en Provence, de son propre chef. Des Cézanne…

Penchée au-dessus de la vitrine où est exposé le compte de Cézanne, ma voisine s’est montrée plus habile que moi à déchiffrer les pattes de mouche à l’encre brune de la patronne de l’hôtel. Elle m’en fait lecture à voix haute, des petits-déjeuners, une bouteille de sicatif brisée et remplacée, des bougies, et puis :
– Une paire de bretelles ! dit-elle. On va tout savoir !
On va tout savoir… Ce détail trivial nous renvoyait au visage notre indiscrétion. Etions-nous en train de regarder par le trou de la serrure ?
Brusquement, nous nous sommes senties comme des lectrices de la presse people. Sous prétexte que Cézanne est un des plus grands peintres de l’art moderne, « notre père à tous » selon Picasso, les détails de sa vie quotidienne piquaient notre curiosité.
Est-ce légitime ? Ou simplement un réflexe humain d’aimer découvrir derrière le grand homme, l’être comme vous et moi ?
L’usure des bretelles de Cézanne, la sollicitude de Madame Baudy qui lui en a procuré une nouvelle paire, font-elles avancer la compréhension de l’histoire de l’art ?
J’ai envie de faire une réponse de Normande. On est très loin de l’analyse picturale, c’est évident. Et en même temps…
Si la colonie de Giverny s’est montrée si florissante, attirant 350 artistes en trente ans, cela est dû en partie à l’attention maternelle qu’Angelina Baudy a portée à ses pensionnaires, qui se sont trouvés comme des coqs en pâte chez elle.
Il n’est pas indifférent de savoir que Cézanne a eu un matin des problèmes pour soutenir son pantalon. Car l’art n’est pas quelque chose de désincarné, il est en prise directe avec la nature humaine.
A force de voir les tableaux en reproduction (et c’est fabuleux qu’aujourd’hui cela soit si facile) on en oublierait qu’ils sont faits de matière, qu’ils sont l’aboutissement d’un travail, de longs efforts, d’une tension. Qu’ils sont l’expression de la recherche d’un artiste d’aller au-delà de sa condition d’homme, tout en restant, toujours, un homme.

Regards croisés

Flamme de la statue de la Liberté, ParisCe qui fait un tableau, c’est le regard. Celui du peintre, d’abord, qui dirige la main, exécutante plus ou moins heureuse et habile. Et puis celui du spectateur. Sans regard, pas de tableau. Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art dans un coffre de banque ? Un morceau de toile recouverte d’un corps gras, le tout d’une valeur vénale absurdement élevée.
Je pensais à cette fonction du regard en surfant sur ce blog écrit par des anglophones qui vivent à Paris.
Souvent les récits de touristes m’ennuient, avec leurs clichés et leurs jugements, doublés en filigrane d’un « c’est mieux chez nous » définitif. Rien de cela ici, au contraire.
Tous les co-auteurs de theparisblog.com tiennent chacun leur propre journal en ligne, et mettent en commun certains billets dans le blog communautaire.
Il en résulte une diversité d’inspiration et de styles qui ne s’obtient que par la pluralité d’une équipe. Avec une constante : la qualité de contenu, et une tendresse de regard commune à tous les intervenants.
C’est ce regard qui me fascine. On sent chez tous un amour de la France tout parcouru de bienveillance et d’humour, et en même temps un recul qui leur fait noter des détails qui nous échappent, à nous autres natifs.
J’ai beaucoup aimé l’histoire du serveur qui présente avec cérémonie la carafe d’eau comme si c’était un grand vin, et aussi notre manie des piécettes, nos stations de métro fantômes, nos anglicismes à la française
C’est vivifiant comme la flamme de la Statue de la Liberté éclairant les façades parisiennes. Merci de nous apprendre à voir, les estrangerss !

Aporie

Triptyque de l'Annonciation (détail), Simone Martini, 1333, Florence, OfficesNous sommes en 1333, à Sienne, en Italie, bien longtemps avant l’invention de la bande dessinée et de ses bulles.
Le maître Simone Martini est en train de peindre une Annonciation. Très précisément, le début de la scène, quand l’Archange se présente à Marie pour lui annoncer son destin, et qu’elle est effrayée.
Martini a un problème : comment évoquer cette scène où le Verbe est tout, sans écrire un mot ?
Il décide de placer des paroles dans la bouche de l’Ange, les versets mêmes de l’évangile de Luc : « Je vous salue Marie… »
Les mots vont tout droit de la bouche de l’Ange à l’oreille de Marie.
Résonnent-ils dans la pièce ? Ce n’est pas sûr. D’autres peintres ont aimé représenter la scène dans une maison, où des personnages vaquent à leurs occupations sans se douter de rien. En 1425, dans le Retable de Mérode, le maître Robert Campin imagine Joseph en train de fabriquer des pièges à rats (!) dans son atelier tandis que l’Ange apparaît à son épouse dans la salle à manger.
Le procédé d’inclure du texte dans un tableau n’est pas nouveau à l’époque de Martini. On le retrouve déjà sur des fresques du 7e siècle. Mais l’originalité du peintre siennois est de faire aller les paroles de l’Ange directement dans l’oreille de Marie, comme s’il s’agissait d’une sorte de transmission de pensée.
Ce faisant, il n’évite pas une aporie, une difficulté d’ordre rationnel impossible à surmonter : le sens de lecture de gauche à droite fait que les mots sortent dans le bon sens de la bouche de l’Ange, mais qu’ils entrent par la fin dans l’oreille de Marie. Placer l’Ange à droite ne résoud rien : c’est maintenant lui qui parle à l’envers !
Pour éviter ce problème, les peintres de scènes religieuses ont généralement recours à des phylactères, c’est-à-dire des bandelettes aux extrémités enroulées sur lesquelles figure le texte. Le bout des phylactères ne touche pas les oreilles, il flotte librement dans l’air.
Pour ma part, je trouve cette aporie de Martini plutôt touchante. Elle vient à point pour souligner la dimension mystérieuse de la scène, où tant d’autres choses dépassent la raison : un dialogue entre un ange et une femme, une fécondation divine…

Cadres

Les Pins à Cagnes, Auguste Renoir, Musée Malraux du Havre On ne prend pas assez le temps de regarder les cadres des tableaux en visitant les musées. Pourtant, ils ont souvent beaucoup de choses à raconter.
Tenez, par exemple, celui-ci, photographié au musée Malraux du Havre. Regardez-moi cette débauche de courbes et de contre-courbes, typiques de l’Art Nouveau. Ce style luxuriant et chargé a fait fureur à la fin du 19e et au début du 20e siècle, jusqu’à finir par donner la nausée à la génération suivante.
Le cartel précise que l’oeuvre date de 1919 environ. L’Art Nouveau s’essoufle, mais perdure dans l’encadrement, peut-être parce qu’il excelle à donner une impression de richesse. Doré, sculpté, voilà un cadre somptueux, n’est-ce pas ? Il fait tout pour attirer l’attention, il semble dire « attention, chef-d’oeuvre ! »
1919, c’est l’année de la mort d’Auguste Renoir, ami de toujours de Claude Monet. Renoir est reconnu, au faîte de sa renommée. Et la cote de ses toiles atteint elle aussi des sommets. Le cadre le suggère à sa manière : cette oeuvre a coûté cher, elle mérite le plus bel encadrement !
Il y a quelque chose de racoleur derrière cet excès. Car que nous invite à admirer cette mise en scène ? Une toile d’un format très petit, esquissée à grands traits. Une étude, une pochade, certes intéressante par sa composition et ses tons raffinés, mais tout de même fort éloignée des plus belles oeuvres du maître…

Cher lecteur, ces textes et ces photos ne sont pas libres de droits.
Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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