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Traduire

Capucines à Giverny

Capucine, nasturtium, Kapuzinerkresse, capuchina, tropaeolum

Pour les guides qui pratiquent des langues étrangères, une partie importante du travail préparatoire à la visite consiste à maîtriser le vocabulaire spécialisé. Où qu'on aille, il y en a toujours. Les églises ont des arcs-boutants, les châteaux des machicoulis. Pour la visite des plages du Débarquement, les termes militaires doivent être aussi précis que possible. Dans les musées, il faut savoir décrire les tableaux. Et à Giverny, si l'on veut parler d'autre chose que de la vie de Monet, on est confronté au vocabulaire horticole.

Depuis que de nombreux dictionnaires sont en ligne, chercher la traduction d'un mot est devenu beaucoup moins fastidieux que du temps du papier. Surtout, les outils disponibles permettent de se faire une idée beaucoup plus exacte de la valeur des traductions proposées avec des exemples en contexte et la fréquence des occcurences.
Les conjugaisons sont à portée de clic. Salvateur.

Pour les expressions un peu moins usitées, les forums peuvent être d'une aide précieuse. Contrairement à l'ambiance qui règne dans d'autres domaines, les forums linguistiques sont fréquentés par des personnes respectueuses et humbles qui font preuve d'une grande délicatesse aussi bien pour poser des questions que pour y répondre. Elles pèsent leurs mots dans leurs échanges tout comme elles les pèsent et soupèsent pour trouver les plus adaptés dans les traductions.

Pour les noms communs, la fonction "image" du moteur de recherche est d'une grande utilité. Une fois les différentes possibilités de traduction trouvées dans un dictionnaire, on peut différencier par l'image des mots au sens voisin comme grillage, grille, clôture, barrière, par exemple.

Mais les dictionnaires n'ont pas réponse à tout. En particulier, ils ignorent superbement les noms des fleurs. On les comprend : il y en a trop. Pour trouver la traduction adéquate des fleurs assez courantes pour avoir un nom vernaculaire, mais pas assez banales pour être répertoriées dans un dictionnaire bilingue, il faut ruser :

– On tape le nom de la fleur dans la langue d'origine, disons en français, dans un moteur de recherche.
– Par ce biais, on trouve facilement son nom botanique.
– Ensuite on tape le nom botanique dans le moteur, suivi d'un mot typique de la langue cible, par exemple flower si on cherche la traduction en anglais, flor pour l'espagnol ou Blume pour l'allemand.
– On trouve ainsi des sites de jardinage étrangers qui présentent la fleur, souvent à la fois avec le nom botanique et son ou ses noms courants. Bingo ! C'est un peu long mais ça marche.

Enfin, certaines tâches de jardinage bien spécifiques ne sont pas toujours prises en compte par les dictionnaires. Pour ce vocabulaire-là, le mieux est d'aller repérer les termes dans des sites étrangers qui donnent des conseils de jardinage. Mes préférés sont les blogs, parce qu'on sent des gens derrière, leurs enthousiasmes et parfois leurs déceptions de jardiniers. Et puis on voyage très loin, pourquoi pas dans l'autre hémisphère : un pur délice.

Les questions en suspens

Salon, GivernyJe viens d’avoir la réponse à une question que je me suis posée il y a douze ans. Une de ces innombrables questions sur le sens des mots qui traversent l’esprit en permanence quand on est petit. L’avantage d’apprendre des langues étrangères, c’est que ce questionnement continue tout au long de la vie.
Je me souviens de la première fois où ce mot est entré, avec ses points d’interrogation, dans mon vocabulaire. On m’avait recommandé les qualités des peintures Farrow and Ball, une marque anglaise au nuancier très raffiné. Parmi les noms donnés aux teintes, souvent associées à des pièces de la maison, figurait un ‘drawing room blue’.
To draw, c’est dessiner. Le bleu de la pièce à dessiner ? J’imaginais un vaste manoir victorien débordant de chambres et de salles aux attributions diverses, j’imaginais la vie des dames de la bonne société qui trompaient leur ennui par des occupations acceptables. Je n’étais qu’à moitié convaincue, mais pas assez dubitative pour faire une recherche.
Et puis hier, en parlant du petit salon d’Alice dans la maison de Monet, une dame anglaise m’a soufflé que c’était son ‘drawing room’. « Cela vient de with-drawing room, la pièce où l’on se retire », a-t-elle précisé. Quelle révélation !
S’agissant du petit salon bleu, qui fut un temps violet paraît-il, on ne saurait parler de boudoir – qui se dit ‘Boudoir’ in English, mais oui. Un boudoir, c’est une pièce intime, féminine, pas une sorte de passage au sol carrelé, avec les livres de jardinage de Monsieur sur les étagères.
Quand on se lance dans la nomenclature des pièces de la maison, on entre dans un domaine aussi compliqué que passionnant. Les usages que les gens faisaient de leur habitation n’ont cessé de varier, en même temps que les modes de vie. Selon les classes sociales, les habitudes changent, les affectations des pièces aussi. Plus on est logé grand, plus l’utilisation des pièces est codifiée. Une pièce pour recevoir le matin, orientée à l’est, une autre pour l’après-midi. Une salle pour le petit déjeuner, une autre pour le dîner. Des pièces réservées au maître de maison, d’autres aux enfants, d’autres à Madame. Cela doit encore être le cas dans les maisons très spacieuses, je suppose.
L’usage donc, à l’époque victorienne, voulait qu’en fin de repas les dames se retirent dans un salon pour papoter, tandis que les messieurs traînaient un peu à table et parlaient de politique, d’affaires et autres sujets masculins. Puis les hommes venaient rejoindre les femmes au salon. On voit que l’égalité des sexes a fait des progrès depuis cent cinquante ans.
Il reste à Giverny des traces de cette division des espaces qui prévalait aussi en France, mais la bâtisse est trop petite pour compliquer les choses à l’excès. Ainsi, le côté gauche de la maison est réservé à Claude Monet, avec l’atelier au rez-de-chaussée, sa chambre et son cabinet de toilette au-dessus, et le privilège d’une entrée privative avec escalier personnel. Comme un petit duplex. Au calme, le plus loin possible des allées et venues de la maisonnée.

A verse

Giverny sous l'averseL’avantage d’habiter la Normandie, la Bretagne ou le Nord, c’est que la pluie fait partie du décor. Pour tout dire, c’est un must de l’expérience touristique, un truc qu’il faut avoir connu pour bien comprendre la région.
Quand il fait beau, j’aime bien m’amuser à la souhaiter aux visiteurs. « Depuis combien de temps êtes-vous en Normandie ? Il n’a pas encore plu ? J’espère que vous aurez la chance de goûter à la pluie normande avant votre départ ! » La tête des gens. Je me dépêche d’ajouter un smiley oral, que je plaisante, que je leur souhaite le meilleur temps possible. Et de leur vanter les effets bénéfiques de la pluie, essentiels à l’économie agricole de la région.
L’autodérision, la pluie tournée en fierté chauvine, c’est ce qui nous sauve, parce qu’on le sait bien, c’est ennuyeux et triste, surtout quand le ciel est très couvert et que la grisaille pèse comme une chape de plomb.
Heureusement, souvent, l’éclairage est malgré tout joli, argenté, ménageant des trouées de lumière. Souvent, s’il pleut, c’est quelques gouttes à peine. Il bruine, il pleuviote, il pleuvine, sans mouiller vraiment. C’est la vérité brute des statistiques, il tombe moins d’eau à Giverny qu’à Nice, où les heures d’ensoleillement, c’est clair, battent celles de la Normandie de façon écrasante.
La petite pluie fine si typique du Nord-Ouest n’est pas très gênante pour les visites. Ce qui paralyse, c’est l’averse. S’il pleut des seaux, des cordes, ou comme une vache qui lève la queue, c’est le sauve-qui-peut.
Tandis que, tassé dans quelque recoin, vous risquez un oeil inquiet vers les nuages plombés, vous avez le temps de repasser toutes ces belles expressions imagées. Va-t-il se mettre à choir des chiens et des chats ? Je n’ai jamais entendu aucun anglophone prononcer cette expression (it’s raining cats and dogs) qui fait la joie des collégiens français, et je me demande si elle ne tombe pas un peu en désuétude, tout comme les hallebardes chez nous. Quand le ciel ouvre grand les vannes, ce que j’entends le plus souvent, c’est « it’s pouring ». Pour moi le verbe to pour, verser, est associé au geste de servir le thé fumant, et ça fait un peu frémir d’imaginer des tas de théières en train de déverser sur nous leur contenu depuis les nuages. Il est heureux que la pluie soit froide, finalement.

Bâti près de l’eau

Vernon, le vieux moulinLe sens de certaines expressions ne coule pas de source, surtout quand on les découvre dans une langue étrangère. En allemand, avoir bâti près de l’eau, c’est avoir la larme facile, pleurer pour un oui ou pour un non. (nah am Wasser gebaut haben)
Parfois, le sens est plus transparent, comme l’image de l’eau qui coule pour marquer la fuite du temps. Mais les métaphores lexicalisées ne se transposent pas toujours telles quelles d’une langue à l’autre. Le jour où je me suis risquée à traduire mot pour mot « de l’eau a coulé sous les ponts », mon interlocuteur germanique m’a dit que j’étais très poétique. Alors qu’en anglais, l’expression existe : « a lot of water has passed under the bridge ».
J’ai un faible pour les gens qui ont bâti près de l’eau, qui se laissent aller à l’émotion. Pourquoi voyage-t-on, si ce n’est pour vivre des émotions ?
Ma cliente arrivait non pas d’Allemagne mais des Etats-Unis, en compagnie de deux jolies adolescentes. Elle a pleuré en mettant le pied sur le pont japonais, quand elle a découvert le paysage d’eau créé par Claude Monet.
« Je n’arrive pas à croire que je suis là ! Ca fait trente ans que j’en rêve !  »
C’était à coup sûr le symptôme d’une Linnea-ite aiguë. Diagnostic vite confirmé : en effet, la dame et ses filles avaient lu et relu le fameux petit livre qui a su faire rêver tant d’enfants et leurs parents d’un voyage à Giverny.
Pour cette quadragénaire, de l’eau avait coulé sous les ponts depuis son enfance, mais le rêve était resté là, intact. Au point que l’eau du bassin aux nymphéas lui a fait monter les larmes.

Vernon, le vieux moulin sur la Seine

Le mot le plus important de la langue française

Sortie Les mots essentiels d’une langue étrangère, ceux qui peuvent vous sauver la vie, ne sont pas ceux que l’on apprend en premier.
J’ai guidé cette semaine un groupe de Slovènes tout juste débarqués à Roissy. Au détour d’une allée de Giverny, j’ai eu la surprise de les entendre dire les quelques mots de français qu’ils avaient mémorisés : « écoutez et répétez ! » Ils les prononçaient sans aucun accent tellement la formule leur était familière.
L’étude d’une langue étrangère fait appel à une sorte de métalangue scolaire. Les premiers mots que l’on apprend font référence à la situation d’apprentissage : leçon, exercice, livre, page… et ce fameux écoutez et répétez ! Rien de bien utile une fois qu’on a atterri à l’étranger.
En matière de contenu, toutes les méthodes commencent invariablement par les salutations et les présentations. Bonjour, je m’appelle Pierre… Hello, my name is Peter. Ça vous rappelle de vieux souvenirs ?
C’est précieux de savoir se nommer. Mais le mot le plus important à connaître, celui que je me suis hâtée d’enseigner à mes visiteurs Slovènes, c’est le mot SORTIE.
C’est un mot qui ne se devine pas. D’autres mots sont transparents dans toutes les langues, on reconnaît facilement, par exemple, les noms de nationalité comme Américains, ou les mots de formation savante comme stéréotype. Et une fois de plus, en écoutant l’interprète slovène, j’étais fascinée d’entendre mon commentaire sur les jardins de Monet se transformer en une langue incompréhensible et mélodieuse, ou flottaient par-ci par-là quelques mots repérables qui me permettaient de suivre le fil de la traduction.
Curieusement, sortie n’a rien d’un mot international. Pas l’ombre d’une syllabe commune avec Ausgang en allemand, salida en espagnol, ou le latin exit utilisé dans les pays anglophones qui le préfèrent, on se demande pourquoi, à leur plus idiomatique way out. Sans parler du slovène où sortie se dit dovoz, paraît-il.
Reste à savoir lire le mot, à l’associer à la graphie. Quand on lit comme on respire, depuis de longues années, on a oublié ce que c’est de ne pas savoir lire. C’est tellement évident.
Cette semaine encore, j’ai guidé un groupe de Japonais. L’accompagnatrice venait pour la première fois, et je la regardais prendre des notes sur le plan de Giverny qu’elle avait dessiné.
A côté du grand atelier, celui où se trouve la boutique de la fondation Monet, elle a écrit « sortie » en idéogrammes japonais. Ça aussi, c’était fascinant.

Néanmoins

Feuilles de nénuphars Il y a des mots qui dorment dans un coin de notre mémoire. Un vocabulaire passif, que nous comprenons mais ne pensons pas à utiliser.
Jamais, en anglais, je n’emploie le mot nevertheless. Toutefois, quand une de mes clientes l’a prononcé hier, sa traduction m’est revenue, comme une fiche sortie d’un classeur : néanmoins.
Les mots ne manquent pas pour exprimer l’opposition, à commencer par mais. Néanmoins, c’est une opposition, mais atténuée, une réticence, une réserve.
Si nevertheless est bien long pour un adverbe, un peu traître à prononcer pour des francophones avec son th au milieu, et que je n’ai pas dans la langue de Shakespeare la finesse d’expression qui le ferait préférer parfois à but ou however, je me demande en revanche pourquoi, comme beaucoup de mes compatriotes, je boude néanmoins.
L’alignement de hiatus et de nasales n’en fait pas un très joli vocable, c’est vrai. Il me semble pourtant que c’est le sens caché du mot qui retient de l’employer.
Néanmoins : nez en moins. On n’a envie d’amputer personne. Et néant moins, les profondeurs négatives de l’insondable, n’en parlons pas, c’est carrément déprimant !
Alors qu’en anglais nevertheless claque comme une devise : jamais le moins, (donc toujours le plus) voilà qui ne manque pas de panache.
J’avoue que la subtile mathématique rhétorique du moins qui apparaît dans les deux langues m’échappe. Serait-ce que l’on retranche quelque chose à la proposition précédente ? Ou que l’on fait mine au contraire de ne rien y retrancher ? Si vous avez une explication, je suis tout ouïe, oreilles en plus.
Enfin, pour ceux qui se demanderaient quel rapport il y a entre cette image de feuilles de nénuphars et mes interrogations linguistiques, j’aime beaucoup cette photo, c’était si beau de voir les nymphéas creusés d’une goutte en coeur scintiller d’éclats d’or, d’argent et de lapis-lazuli. Néanmoins, j’avais une réticence à la publier parce que les feuilles ne sont pas tout à fait propres, il s’y accroche un peu de mousse. Re-néanmoins, n’est-ce pas cette mousse, justement, qui retient les rayons de lumière ? Et le bassin de Monet n’est-il pas d’autant plus admirable de ce qu’il magnifie l’ordinaire, voire l’ordure, pour en faire de l’or, comme le fumier au pied des roses ?

Les choses ayant souvent plus d’un sens, je dédie ce billet à N., nez de la parfumerie parti outre-Manche, qui laisse un vide derrière elle.

Conférencière

Reine-marguerite sur une feuille d'alchémille Dans un coin du jardin fleuri de Monet, cette petite fleur ébouriffée posée sur la feuille ronde d’une alchémille fait penser aux Nymphéas dans toute leur gloire dans le jardin d’eau. Je crois que c’est une reine-marguerite, vous êtes les bienvenus pour me souffler si ce n’est pas ça.
Les plantes ne sont pas les seules à poser des problèmes de nomenclature. Les métiers aussi. Ainsi, au terme de guide, on préfère souvent dans le tourisme celui de conférencière. Ou conférencier, mais ces messieurs ne sont pas légion dans la profession.
A priori, il s’agit du même métier. Le titre de conférencier s’obtient après trois ans d’études et permet d’exercer dans toute la France, tandis que celui de guide est décroché après deux années et peut être assorti d’une limitation géographique.
Tout cela sent la mesquinerie, et les agences à la recherche de la bonne personne pour guider leurs groupes préfèrent bannir le mot guide de leur vocabulaire, histoire de ne pas froisser les susceptibilités.
Je trouve pourtant que guide est plus joli. Conférencière vous a un côté statique et professoral, tandis que guide sonne plus dynamique, invitant à cheminer sur les sentiers de la mémoire et de l’histoire.
La question est encore plus épineuse en allemand. Führer serait la traduction de guide, mais il est tellement connoté qu’on préfère trouver autre chose, l’anglais guide par exemple. J’ai pourtant vu Führer employé innocemment dans des sites internet allemands, peut-être qu’il va sortir du purgatoire.
Il rejoindra alors le joli Führerin, qui ne pâtit pas du même ostracisme. Ce n’est pas demain qu’une femme haranguera les foules avec des accents rauques. Comme conférencière, ça ne passerait pas.

Digitalisation

DigitaleLa digitale est un pays de Cocagne à elle toute seule, avec son accumulation de cornes d’abondance toutes entassées les unes sur les autres. Et c’est bien l’effet qu’elle doit faire aux abeilles qui viennent y faire leur shopping.
Mais à force de voir les bourdons s’y engouffrer, l’envie est venue à certains d’y fourrer les doigts. C’est cette idée que l’imagination populaire a plutôt retenue.
Digitale vient du latin digitus, doigt. C’est un nom de formation savante qui décrit cette « longue grappe de fleurs pendantes à corolle en forme de doigtier », selon le Robert.
Les noms populaires vont dans le même sens, « la digitale pourprée est dite gant de Notre-Dame ou doigt de la Vierge ». Ciel ! On la met volontiers à toutes les sauces, la Bonne Mère, dès qu’il s’agit de nommer une fleur.
Les Anglais ont aussi cette idée de gant, mais pour eux c’est le renard qui les porte : digitale se traduit par fox gloves, je ne m’explique pas trop pourquoi, mais c’est amusant d’imaginer un renard ganté.
C’est à cause de l’anglais que l’on peut digitaliser la digitale en approchant un appareil photo. Cela revient à numériser l’image, à la transformer en chiffres. Puisqu’on compte sur ses doigts, digit est l’anglais pour chiffre. On parle des gros revenus en les classant parmi les salaires à cinq ou six digits.
Mais laissons là les gros bonnets, je voudrais vous parler d’un tout petit chapeau. Un chapeau de doigt, Fingerhut en allemand. C’est le nom de la digitale, autrement dit un dé à coudre.
Qu’il soit à coudre ou à jouer, le dé est en lien étroit avec le doigt, et lui aussi dérive de la même racine latine : on n’en sort pas !

Parler en langues

Giverny, le petit pontOn entend parler des quantités de langues dans les jardins de Giverny. Pas toutes les langues de la terre, parce que les pays du Tiers Monde sont tristement absents de la fête, mais tout de même plusieurs dizaines de langues différentes, pour autant que je puisse en juger.
En quelques années, la propriété de Claude Monet s’est hissée au rang de jalon touristique français. On vient des Amériques, d’Asie, d’Océanie, de toute l’Europe et un tout petit peu d’Afrique s’émerveiller de ces beautés qui parlent à tous, les jardins.
Quand on quitte le langage des fleurs pour passer à celui des humains, les choses se compliquent. Un grand nombre de visiteurs sont francophones ou anglophones, mais pas tous. S’ils veulent une visite guidée, on passe par un interprète.
Quelquefois j’arrive à suivre ce que l’interprète dit, et c’est fascinant d’entendre mes phrases devenir les siennes, parfaitement exprimées dans une langue que je ne connais qu’un peu. Mais parfois la langue étrangère garde toute son herméticité. C’est le cas, par exemple, avec le japonais.
En général c’est le responsable du groupe qui fait aussi office d’interprète. Que transmet-il de ce que je viens de dire ? Je ne le saurai jamais. Par-ci par-là je perçois un « Monet » qui n’est pas une grosse indication. Où peut-il bien en être ? J’attends pour poursuivre qu’il se taise, signe qu’il est arrivé au bout du message.
Je suis surprise, parfois, par la longueur de ses interventions, qu’il doit compléter par des commentaires de son cru. D’autres fois c’est leur brièveté qui m’étonne. A-t-il compris mon anglais ? Juge-t-il que ce point ne mérite pas d’être traduit ? Qu’importe ! Je lâche prise, lui laissant la responsabilité de ce que ses clients entendent et comprennent. A chaque fois je suis aux anges, ravie d’être en compagnie de Japonais.
J’adore ces visites où quelqu’un d’autre établit un pont entre deux mondes, palliant mes limitations. La traduction d’un système linguistique vers un autre, qui était mon premier choix professionnel, continue de m’émerveiller : chaque mot traduit est un cadeau fait aux autres, un cadeau chargé de sens.

Bons baisers de Russie

Le déjeuner sur l'herbe, Claude Monet, musée Pouchkine, Moscou Le déjeuner sur l’herbe, Claude Monet, musée Pouchkine, Moscou

Voyages par procuration : après des Suédois vendredi, des Danois samedi, ma semaine s’est finie avec des Russes.
C’est toujours étonnant d’entendre des étrangers se parler entre eux. Au milieu de tout un tas de mots qu’on ne comprend pas, parfois il en ressort tout à coup un ou deux qui sont transparents et qui permettent de suivre un tout petit peu le fil de leur conversation, comme les cailloux du Petit Poucet disséminés de loin en loin. En suédois, téléphone mobile se dit cell phone, par exemple. Ca peut toujours servir.
Les Suédois m’avaient demandé une visite en français, les Danois en anglais. Ce matin deux des ingénieurs moscovites en week-end parlaient très bien anglais et traduisaient au fur et à mesure en russe pour leurs collègues.
C’était un vrai bonheur d’entendre mes phrases se métamorphoser comme par magie en cette langue douce et chantante, en retrouvant deci-delà un nom propre, un nom de fleur en latin, un mot français passé au russe.
Je me demande bien ce qu’ils ont pensé des explications que je leur ai données. Monet menait à Giverny une vie de grand bourgeois à la campagne. J’essayais de me projeter dans une mentalité russe (exercice certes difficile et périlleux) et je m’entendais partout souligner ce côté classe sociale élevée de Monet, ses relations prestigieuses, ses moyens pour faire détourner la rivière et goudronner devant chez lui, sa grande serre, sa voiture, ses tailleurs élégants, ses repas fins, ses six jardiniers… Et les dames et leurs problèmes d’oiseaux d’ornement, de château, d’ombrelle et de broderie… Que pense-t-on de cela quand on est Russe, qu’on a vécu le socialisme puis la chute du rideau de fer ?
C’était un peu délicat de leur poser cette question d’appréciation politique, et ils n’en ont pas soufflé mot. Mais le climat normand les a étonnés.
– Quelle température fait-il en hiver ? m’a demandé l’un d’eux.
– Nous avons eu deux heures de neige et quelques nuits de gel !
– Du gel ?
– Oui, quand la température descend au-dessous de zéro.
– N’importe quelle température négative ? Même – 1°, c’est du gel ?
– Oui, ça fait une grande différence pour les plantes qui sont pleines d’eau.
Il secoue la tête, méditatif.
– Et à Moscou, il a fait quelle température cet hiver ?
– Oh, pas très froid cette année, seulement -25° ou -30°.
Nous avons ensuite devisé de la culture des capucines (nasturtia en russe, je vous le dis, ça peut toujours servir), et puis est venu le moment de se quitter.
Le baise-main, c’était la première fois qu’on me faisait le coup. Il n’y a pas à dire, c’est un truc qui marche. C’est aussi surprenant que charmant, encore plus de la part d’un homme dont je n’avais pas entendu le son de la voix.
Ca m’a fait penser à Sarkozy en voyage officiel en Allemagne le jour de son investiture, vous vous rappelez ? Comment il avait embrassé comme une vieille copine Angela Merkel, et que la chancelière allemande ne savait plus où se mettre ? L’ère de Chirac et du baise-main était révolue, c’était clair.
– Mon collègue est un peu vieux jeu, a glissé l’interprète comme pour l’excuser, tout en me donnant une virile poignée de main.

Parlez-vous français ?

Le Béguinage de BrugesJe suis allée à l’étranger ce week-end. A Bruges. Cela faisait plusieurs lustres que je rêvais de cette destination, probablement la plus belle ville de Belgique, et j’ai fait toute la visite avec un sourire extatique semblable à celui qu’on voit souvent aux visiteuses de Giverny.
A quoi tient le bonheur d’être à l’étranger ? A cette façon de transformer les choses les plus ordinaires. C’est une baguette magique qui change la couleur des boîtes aux lettres, la forme des façades, les noms des magasins et les habitudes alimentaires.
A Bruges, les chocolateries fleurissent à tous les coins de rue. Après en avoir compté dix, je suis entrée dans l’une d’elles pour une double gourmandise : celle des douceurs fondantes et celle, exquise, de demander : « Parlez-vous français ? »
C’est une pure formalité, les commerçants belges maîtrisent parfaitement les deux langues officielles de leur pays, il n’y pas de doute là-dessus. Mais j’adore, en le disant, me régaler du fait d’être en pays flamand, et sentir que mon interlocuteur me fait une politesse, une faveur, en s’exprimant en français.
Moi qui ai tenté avec une réussite variable d’apprendre tant de langues, qui ne me sont d’aucune utilité ici, j’aime éprouver de la reconnaissance pour cet effort d’apprentissage et de mémorisation que la boulangère, le restaurateur, le passant dans la rue ont fourni il y a longtemps. Ce lourd travail qui ne m’était pas destiné, qui avait un but imprécis et global – communiquer avec les francophones – trouve son application aujourd’hui pour me renseigner ou me servir, et je le reçois comme un cadeau.

Cher lecteur, ces textes et ces photos ne sont pas libres de droits.
Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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