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Objectivité

reflets-epte

On ne peut pas faire comme si on n'avait pas vu cet énorme pylône. Dans ce paysage idyllique du lever du jour au bord de l'Epte, il surgit comme un intrus. Il casse l'ambiance. 

Je ne peux pas l'ignorer, mais je peux décider de ne pas le cadrer si je ne peux pas l'encadrer.  Le laisser hors champ, debout dans son champ. Avancer d'un pas, zoomer un peu plus, tourner l'appareil, faire une photo verticale… 

(suite…)

Superficiel

Giverny
Quand l’air est calme, la surface du bassin de Monet est un miroir parfait, creusé ici et là de nymphéas qui rappellent que ce monde à l’envers n’est qu’une illusion, qu’il s’agit d’un reflet dans un plan d’eau. Cet ensemble si harmonieux est d’une beauté envoûtante. On ne se lasse pas de le regarder.
Tout comme l’étang réfléchit l’image des arbres qui poussent à son bord, les gens nous renvoient un reflet de nous. Quand on rencontre chaque jour des dizaines de personnes nouvelles, ce sont autant d’interactions qui s’instaurent.
J’ai été surprise d’entendre un visiteur qui faisait partie d’un groupe allemand me dire : « Finalement, vous nouez des relations superficielles avec les gens ». Tellement saisie que j’ai bien fait attention à l’expression qu’il a employée : oberflächliche Beziehungen. Pas d’erreur, c’est bien ce qu’il voulait dire.
Des relations superficielles. Naturellement. Et même heureusement. Il y a une chance sur dix mille pour qu’on revoie les personnes guidées dans des groupes. Elles ne sont pas à l’origine de la demande de visite guidée, organisée par quelqu’un d’autre. Elles l’acceptent, l’apprécient ou la subissent, mais elles savent à peine nos prénoms. On est ensemble pendant quelques dizaines de minutes seulement.
Comment les relations avec ces clients pourraient-elles être autre chose que superficielles ?
Tout cela est tellement évident que je me suis demandée pourquoi ce visiteur en faisait la remarque. Et dans le miroir de ses yeux, je crois voir ce qui l’a amené à penser tout haut. C’est ma cordialité qui le déroute, ce sourire radieux qui lui semble plutôt du domaine des relations amicales.
C’est vrai, je mets de la chaleur humaine dans mon contact avec les gens, tout comme beaucoup d’autres guides. Ce n’est pas parce qu’une rencontre est brève qu’elle ne saurait être chaleureuse. Et peut-être même qu’elle laissera un souvenir durable.
Mais, faut-il le préciser, les guides ont aussi des relations profondes avec les personnes qu’elles côtoient régulièrement et qu’elles apprennent à connaître. Des liens qui vont en deçà de la superficie, du miroir, qui plongent au coeur des êtres. Des liens qui se construisent dans la durée, et qui n’ont rien de superficiel.

Broder

Marc Elder - Giverny, chez Claude MonetUn ami de Claude Monet, l’écrivain Marc Elder est l’auteur d’un très joli livre sur le maître de Giverny. D’une plume alerte et vivante, Elder retranscrit les instants les plus marquants de ses entretiens avec Monet. Beaucoup de sujets sont évoqués, de l’importance de Durand-Ruel à la personnalité de Courbet, de l’influence de Boudin à la rencontre avec Geffroy, le tout entremêlé de descriptions prises sur le vif du jardin, du déjeuner dans la salle-à-manger jaune, ou encore de la Seine.
Les sources contemporaines sont toujours très intéressantes, mais pour autant peut-on les prendre pour argent comptant ? Dans ses remerciements suite à la publication du livre en 1925, Monet écrit à Elder :

A vous, tous mes remerciements, bien que vous me fassiez dire bien des bêtises, mais cela c’est de ma faute. Je me laisse trop souvent aller à répéter tout un tas de souvenirs plus ou moins intéressants.

Réponse ambiguë. Monet est-il gêné de voir ses souvenirs exposés aux yeux de tous, ce qui est possible, ou est-ce une façon polie de signifier à Elder qu’il a légèrement enjolivé les choses, ce qui est tout aussi probable ? Si tel est le cas, comme Monet le dit lui-même, il en est le premier responsable. Selon son biographe Daniel Wildenstein, le peintre avait tendance à la fin de sa vie à livrer aux journalistes des versions revisitées de ses souvenirs.
Je crois que c’est un penchant bien humain. Tout le monde embellit les histoires à force de les répéter. Il semble même que ce soit de la répétition des récits, de leur transmission orale que soient nés les plus beaux contes.

Pour les guides qui sont amenés à redire d’innombrables fois les mêmes histoires, le risque de broder est grand, et cette fois c’est un travers. La déontologie professionnelle exige le plus de véracité possible. Mais l’exercice du métier pousse à la recherche d’effets émotionnels pour capter l’attention des auditeurs. Quelquefois la narration entraîne vers l’ajout de roses, et d’autres fois d’épines.
Le glissement du détail relevé dans la littérature vers l’interprétation personnelle est insidieux, il est très difficile d’en prendre conscience. Si je dis que Monet était un patron exigeant, je suis sûre que c’est vrai et que je peux trouver des auteurs qui rapportent cette exigence. Mais si j’ajoute que c’était un patron qui distribuait plus facilement les critiques que les compliments, je commence à donner ma propre vision de l’homme, celle que je me suis forgée au fil des lectures. Jusqu’où puis-je m’aventurer en terrain stable ? A partir de quand est-ce que je risque de déformer la réalité ? Et à quel moment entendrai-je résonner en moi un très dérangeant « mais qu’est-ce que tu en sais ?« , comme cela m’est arrivé récemment au bord du bassin alors que j’étais en train, ciel, de médire de Monet ?
Pour ne pas risquer de se laisser entraîner par sa propre verve, il faut relire sans cesse des ouvrages de référence sur le sujet abordé. Revenir aux sources. Et laisser la broderie aux brodeuses qui savent si bien faire naître sous leurs doigts des roseraies tout entières.

Star-système

Dahlia étoileQuel sera l’avenir de la profession de guide-conférencier ? A peine réformée il y a deux ans, où le niveau minimum exigé pour obtenir la carte professionnelle est passé à Bac+3 , voici que s’annonce un coup de volant dans l’autre sens. Si les intentions du gouvernement se confirment, les pré-requis seraient revus à la baisse, et en avant, tout le monde pourrait guider, ou presque.
Si vraiment les vannes s’ouvrent, l’afflux de personnes aux qualifications diverses provoquera des remous dans le marché de l’emploi des guides touristiques. C’est un marché complexe, disparate, où l’offre et la demande ne s’équilibrent pas facilement, dans un sens ou dans l’autre. Selon les langues qu’ils pratiquent et l’endroit où ils exercent, les guides peinent à joindre les deux bouts ou bien croulent sous le travail. Dans le val de Seine, la demande est en croissance, mais cela pourrait changer brutalement en cas d’arrivée massive de guides non locaux.
L’augmentation de la concurrence et la baisse des prix consécutive fera l’affaire des tours-opérateurs, on s’en doute. Des guides moins chers, ce seront des voyages moins chers aussi, accessibles à davantage de clients. Mais quelle visite les clients achèteront-ils vraiment ? Celle d’un guide local qui connaît son sujet et son métier sur le bout des doigts ou celle d’un nouveau venu, peut-être excellent, peut-être calamiteux ?
La qualité des visites fera le grand écart, les agences les plus exigeantes chercheront à s’assurer les services des meilleurs. Ceci précipitera l’évolution de la profession vers la distribution d’étoiles.
Tôt ou tard, on y viendra, je ne me fais pas d’illusion là-dessus. Notre société est en train de devenir la société de l’évaluation, où tout le monde note tout le monde. Vous avez commandé par internet et votre colis est bien arrivé ? Vous êtes prié de manifester votre satisfaction en ligne. Vous cherchez dans quel restaurant dîner ? Des dizaines d’avis sont à votre disposition pour faire votre choix. De même si vous envisagez de séjourner à l’hôtel, d’aller voir un film, d’essayer une recette, d’acheter une perceuse ou même de vous rendre à la poste. On peut évaluer son médecin, son taxi et son plombier.
A première vue, cela semble une bonne chose. L’opinion générale n’est-elle pas la meilleure des critiques ? Le lecteur a une impression de transparence. Mais le star-système n’est pas aussi juste qu’il y paraît, en particulier parce que les avis négatifs sont davantage lus que les positifs. Et aussi parce qu’ils restent indéfiniment en ligne.
Certains de mes collègues figurent déjà sur des sites qui présentent des guides et les évaluations de leurs clients. Les commentaires que j’ai pu lire étaient écrits par des gens très satisfaits, et pourtant ces personnes avaient crû bon de nuancer leurs éloges de quelques restrictions. Quand on s’est efforcé de faire de son mieux, c’est difficile à vivre.
Le jour où les évaluations seront en place, les rapports humains vont changer. Actuellement, au moment où nous les rencontrons, nos clients sont exempts de tout a priori. Ils ne savent pas ce qu’on va leur dire. Bientôt, les visiteurs se seront renseignés au préalable. La personnalité du guide, le contenu de la visite seront disséqués en ligne. Si les avis sont médiocres, le guide n’aura plus de clients. S’ils sont dithyrambiques, l’attente des visiteurs sera très élevée. Le jour où le guide sera moins en forme, les clients seront déçus et ils le feront savoir.
Le star-système, sous ses dehors de meilleur des mondes, c’est Big Brother. C’est imposer à chacun de se sentir épié en permanence, parce que la personne en face de vous a le pouvoir de révéler la moindre chose. C’est mettre à mal la complicité qui se noue entre le guide et son auditoire. C’est empêcher le quart d’heure supplémentaire offert, parce qu’il faudra potentiellement l’offrir à tous.
Quand on en sera là, je pense que j’aurai toujours des clients, mais je sais déjà que j’aurai moins de joie à travailler. Et finalement c’est cela qui m’inquiète le plus, que la carte professionnelle soit maintenue ou qu’elle disparaisse aux oubliettes.

Manifestation

Les guides-conférenciers vont manifester mercredi après-midi à Paris, place du Palais-Royal. Vêtus de noir en signe de la mort de la profession, et munis de parapluies, symboles de notre métier, sous la protection bienveillante de la Joconde.
Nous protestons contre le projet du gouvernement de légiférer par ordonnances en vue de supprimer la carte professionnelle qui garantit la qualification des guides. Le gouvernement a l’intention de la remplacer par une simple déclaration d’activité, dont on ignore si elle serait assortie de conditions pour l’exercice de la profession.
Dans le pire des scénarios, n’importe qui pourrait du jour au lendemain se déclarer guide. Cela aurait pour conséquence une qualité de guidage aléatoire, une concurrence accrue et une chute des tarifs catastrophique dans un métier où la précarité règne.
Cela n’entraînerait aucun gain pour l’Etat, mais des économies substantielles pour les agences qui emploient les guides et qui pourraient de facto faire appel à du personnel extra-communautaire.
Si vous souhaitez soutenir les guides-conférenciers, vous pouvez signer la pétition de la fédération et du syndicat professionnel des guides-conférenciers en suivant ce lien.
C’est très rapide, il n’y a qu’à indiquer son adresse email.

Présences

Astilbes Dans ce métier fait de rencontres, on ne sait jamais à quelles émotions s’attendre. Chaque visiteur vient avec tout ce qu’il est et reçoit à sa façon le lieu. Giverny est un lieu fort, assez puissant pour avoir su autrefois stabiliser un Monet jusqu’alors nomade et pour aujourd’hui attirer comme un aimant des visiteurs de toute la planète.
Je ne crois pas que ce soit Giverny en tant que tel qui soit à l’origine de ce magnétisme, mais plutôt l’alliance entre Monet et le lieu, tout comme l’alliance entre deux êtres qui se sont bien trouvés peut être puissante et féconde.
Cette force-là rend humble. Face à l’attraction exercée par le bassin aux Nymphéas, le guide est peu de chose. Un petit catalyseur peut-être.
Chacun arrive avec tout ce qu’il est, ses souvenirs et ses rêves, et ce désir de venir à Giverny souvent très ancien. Quand l’émotion déferle, elle me touche moi aussi, pour ma plus grande joie.
Il y a quelques jours je venais de parler des séries de Monet, notamment celle de la cathédrale de Rouen, quand cette évocation a rappelé à ma cliente un souvenir d’enfance. La directrice de son école religieuse avait emmené les élèves voir une exposition de ces Cathédrales, dans l’espoir de faire partager son admiration pour Monet aux écolières. Enthousiasme de la directrice, indifférence des petites… Un souvenir qui paraît drôle à ma cliente avec le recul, surtout quand elle essaie de transmettre ses émerveillements à ses petits-enfants pas forcément conquis. « Je garde d’excellents souvenirs de cette école », conclut-elle avec un sourire rayonnant.
A cet instant, il se passe quelque chose d’étonnant. Je sens sa joie entrer en moi, un frisson de chair de poule me parcourt, et je lui dis en souriant : « Cette dame est là avec nous, elle est très heureuse que vous soyez venue ». Ma cliente remarque qu’elle aussi a la chair de poule. C’est une expérience que nous ne sommes pas près d’oublier toutes les deux, je parie.
J’hésitais à en parler ici, et sans doute je ne l’aurais pas fait, quand quelques jours plus tard une histoire un peu semblable s’est reproduite, m’incitant à partager. Deux soeurs en larmes sur le pont japonais. « Maman aimait tellement Monet ! Elle aurait tellement aimé être ici ! » Elle était avec nous, bien sûr.

Astilbes et reflets d’astilbes dans le bassin de Monet

La valeur du bien

Val de SeineVoilà déjà plusieurs fois que je guide des Chinois. En anglais, avec ou sans interprète.
Qu’est-ce qu’il faut dire ou ne pas dire à des Chinois ? Je tâtonne. Je sens que mon discours si bien formaté pour les visiteurs occidentaux a besoin d’une remise en cause, mais dans quelle direction ? Quelles informations ont-ils envie d’entendre ? Et qu’est-ce qui va vite les ennuyer ? Quels présupposés culturels ont besoin d’être explicités ? Quels détails de la vie quotidienne vont retenir leur attention ?
Cet après-midi mon groupe était d’excellente humeur, avec une forte envie de rigoler. La visite était détendue. Tout-à-coup, tout à trac, fuse une question :

– Combien vaut cette maison ?

Nous nous trouvions devant une bâtisse bourgeoise qui pouvait faire 200 m2.

– A la louche, 400 000 euros, dis-je pour répondre quelque chose.

Ce renseignement génère une vive animation dans le groupe. Les entendre échanger des plaisanteries en chinois pique ma curiosité.

– Vous trouvez ça cher ou bon marché ?

– Très bon marché ! s’exclame l’un d’eux en riant aux éclats. On va l’acheter !

– Mais elle n’est pas à vendre ! dis-je un peu paniquée. C’est à ce moment que j’ai appris que plusieurs d’entre eux venaient de Hong-Kong.

On le sait, on l’a déjà entendu, que les prix sont chers à Hong Kong, parmi les plus chers du monde. Mais on le sait sans savoir ce que cher veut dire. Veut dire vraiment dans la vie des gens.

– Avec 400 000 euros, à Hong Kong, vous vous achetez deux places de parking, continue le monsieur. Deux places et demi si vous avez bien négocié ! dit-il en se marrant. Ma fille vient de faire l’acquisition d’un emplacement pour garer sa voiture au 16e étage d’un immeuble-parking. Elle l’a payé 190 000 euros. « 

J’aurais bien aimé lui demander où les gens trouvaient tout cet argent, et comment faisaient ceux qui n’en avait pas (assez). Mais cela m’a paru indiscret, et puis c’est moi qui suis là pour répondre à leurs questions, et non eux aux miennes.
Je leur parle avec candeur de la France, et voilà que nos expériences respectives de la vie se percutent.
Sur le chemin du retour j’ai repensé à ce vent de panique qui m’a saisie quand mes gentils Chinois ont fait mine de vouloir acheter la maison. « Mon » patrimoine. Seule face à 44 personnes, cette impression qu’ils n’allaient faire qu’une bouchée de tout, avec leur pouvoir d’achat de millionnaires. « Me » croquer. J’ai repensé à ma piètre réponse : « elle n’est pas à vendre ! » Jusqu’à quelle somme les propriétaires résisteraient-ils ?
En roulant dans la belle campagne du val de Seine, j’ai revu tous ces lieux avec un oeil neuf, un peu bridé. Quel pays de cocagne ! La moindre petite maison fait rêver quand on doit se contenter d’un minuscule appartement. Quel privilège d’avoir de l’immobilier encore accessible, et cette nature si paisible tout autour ! Que réservent les siècles qui viennent ?
Sur le chemin du retour, j’ai pensé à la montée en puissance des pays émergents, de la Chine, et je me suis interrogée sur la façon dont l’avenir va redistribuer les cartes des richesses du globe. Et j’ai pensé à notre attitude d’occidentaux en tant que touristes dans le tiers-monde, en tant que colonisateurs autrefois. Ce n’est pas toujours aux mêmes de se sentir les maîtres du monde.

Le parfum du 5 mai

GivernyC’était hier à Giverny, vers 5 heures du soir devant la maison de Monet. L’air embaumait le lilas, la giroflée, les premières roses et quantité d’autres fleurs encore. Dans la lumière plus douce de la fin d’après-midi, la débauche florale du clos normand déroulait sa mer de pétales jusqu’au chemin du roy.
« Chanel a lancé son parfum n°5 un 5 mai », m’a dit la visiteuse que je venais d’accompagner dans les jardins.
La grande Coco s’était-elle laissé influencer par les fleurs du printemps ? Nous ne demandions qu’à le croire. Nez au vent, nous nous sommes amusées à imaginer ce qui, dans les senteurs mêlées de Giverny, avait pu entrer dans la composition de la fragrance siglée. Et si on devait faire un parfum de tout cela ? Il aurait une note florale, assurément.
Aujourd’hui c’est le 6, il pleut, la magie parfumeuse est moins opérante. Je suis allée m’informer sur la composition du parfum mythique. Déception : parmi les quelque 80 ingrédients qui le composent, il n’entre presque aucune des fleurs givernoises, mis à part dans la note de coeur mineure la rose de mai, le muguet et l’iris.
Coco, visionnaire, voulait « un parfum artificiel comme une robe ». Selon une certaine actrice américaine, il habillait autant.

Photo : le clos normand le 16 avril 2014

Effluves et fragrances

Couronne impérialeLe printemps lance les fleurs dans une compétition parfumée. Laquelle aura l’odeur la plus suave pour attirer les insectes ? Dans les jardins de Monet, le lilas est en pleine floraison, plus beau que jamais, en même temps que le laurier-tin, les jacinthes jaunes, le muguet, les giroflées, les narcisses, et quantité d’autres, dont les pics de parfum varient selon l’heure. C’est une fête pour l’odorat, on a envie de humer, de plonger son nez dans tous ces calices pleins de promesses.
Mais parfois ce n’est pas une délicate fragrance qui est au rendez-vous, à la façon des dragées surprises de Bertie Crochue. Et quand il s’agit d’identifier ce que l’on sent, les comparaisons les plus inattendues viennent à l’esprit.
Pour l’une de mes clientes hier, les fritillaires sentaient bizarre. Ils avaient une odeur de… « fox ».
J’ai cru avoir mal entendu. « Phlox ? » « No, fox, F.O.X., » m’épelle-t-elle, et pour s’assurer de bien se faire comprendre, elle ajoute avec ce charmant accent américain qui me fait fondre, et le sourire malicieux de quelqu’un qui a plus d’un tour dans son sac et plus de vocabulaire qu’on ne le pense : « le renard ».
Bon. Les fritillaires sentent le renard. Et même si je ne crois pas avoir jamais senti de renard, je suis heureuse de l’apprendre, car pour moi ils ne sentent rien du tout. Ce n’est pas la première fois que je suis confrontée aux limites de mon nez. D’autres visiteurs m’ont déjà dit qu’ils leur trouvaient une odeur désagréable. Et je sais aussi qu’en été, une autre plante inodore pour moi sent la moufette (‘skunk’), comme le petit Fleur de Bambi, ce qui est à peu près aussi flatteur que de la comparer à une odeur de putois.
Ces confrontations à des perceptions plus aiguës que les miennes me questionnent. Que voyons-nous du monde qui nous entoure ? Qu’en entendons-nous ? Y a-t-il un daltonisme des odeurs ? Peut-on voir mieux que les autres, comme peut-être c’était le cas de Monet ? Comment sent-on quand on est nez pour un parfumeur, comment goûte-t-on quand on est sommelier ? Et dans quelle pénombre des sens sommes-nous plongés à notre insu, pour la majorité d’entre nous ?

Quel joli métier vous avez !

Giverny en automne En ce moment, ce sont les vacances pour la plupart des guides, dont l’activité est liée à la saison touristique. Vacances ou tout comme. Il reste juste quelques visites.
Imaginez : vous travaillez trois heures par semaine. D’un coup, ne demeure que la partie la plus plaisante du travail, toute lassitude effacée. Je vais au boulot pleine d’anticipation joyeuse, comme si j’allais au cinéma.
Quel métier merveilleux ! Cette fête de rencontrer des gens et de leur parler. De leur raconter des histoires. De répondre à leur soif de comprendre. Cette griserie de les faire rire.
Partager l’émotion. S’émerveiller ensemble. Accueillir leur regard, leurs étonnements. S’appliquer à être un passeur. Un truchement fidèle. Ouvrir des portes, inviter, donner.
C’est un métier qui fait puiser en soi ce que l’on a de meilleur. On reçoit autant qu’on donne : après la visite on est regonflé à bloc, dopé à un truc en -ine, sérotonine ? dopamine ? qui fait de ce métier un bon dérivatif à tous les problèmes personnels. On est obligé d’être concentré, attentif, et souriant. Pas de place pour les soucis.
Oui, c’est un métier merveilleux, un métier de passion, et pourtant ce n’est qu’à Giverny que j’entends les clients me dire :  » Quel métier sympa vous avez ! » ou dans sa version anglaise : « What a lovely job you have! »
S’il fait beau et que les conditions de visite sont agréables, c’est presque systématique. C’est un bel endroit pour travailler, n’est-ce pas.
Quand il pleut, bizarrement, ce job ne fait plus de jaloux. Pas davantage quand il faut se frayer un chemin dans des allées bondées.
J’en souris, j’ai l’habitude, à quoi bon mettre en avant aussi les inconvénients ? J’ai appris à répondre aux remarques personnelles par des phrases courtes. Je confesse que j’adore mon métier. Les clients répondent que ça se voit. Fin de l’aparté.
Oui, c’est un bonheur d’exercer ce métier, surtout quand tout se passe bien, c’est-à-dire que le public est bon. Pour que le guide soit au mieux de sa forme, il faut qu’il ait établi une connivence avec ses clients. Dépasser l’information neutre et aller chercher du côté des émotions présuppose qu’une confiance se soit établie.
Une dame habituée des visites guidées m’a dit un jour qu’on sait tout de suite si on est avec un bon guide ou pas. La réciproque est vraie également, on sait vite si l’audience est réceptive ou non. Alors permettez-moi, si j’ose dire, un conseil de pro : la prochaine fois que vous suivrez une visite, soyez bon public, manifestez votre intérêt, riez de bon coeur quand votre guide s’efforce d’être drôle. Vous verrez, vous aussi finirez dopé à un truc en -ine.

Le métier de guide

le port de Honfleur Je viens de découvrir par hasard dans un coin du net une étude sur le métier de guide menée en 2008/2009 à la demande du ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, sous-direction du Tourisme.
Nous serions, nous apprend cette étude, environ 3000 à exercer en France, dont la plupart à temps partiel. Un métier confidentiel, donc, et pourtant bien connu du grand public, puisque tout le monde a tôt ou tard suivi une visite guidée, au moins pendant sa scolarité.
L’étude a débouché sur une réforme qui a pris effet l’an dernier. Fini les guides-interprètes, régionaux ou nationaux, les conférenciers, les guides des villes et pays d’art et d’histoire… Le maquis des cartes professionnelles a été simplifié. Tous les guides portent désormais le titre de guide-conférencier et sont autorisés à exercer sur tout le territoire national. Les jeunes qui souhaitent devenir guides doivent valider un cursus universitaire de trois ans.
En 2008, la radiographie de la profession effectuée par le cabinet Lewy était assez déprimante, il faut bien l’avouer. Très peu de mes collègues ont déclaré tirer un revenu décent de leur métier. Il se dégage des réponses une certaine amertume, ce qui m’attriste, car je ne la partage pas.
Je ne sais si nous sommes chanceux ici en Normandie, privilégiés, ou si c’est autre chose. Nous avons beaucoup de travail, honnêtement rétribué, et, ceci expliquant peut-être cela, essentiellement en langues étrangères. Des bateaux de croisière fluviale sillonnent la Seine, des paquebots font escale au Havre ou à Cherbourg, et la Normandie bénéficie de magnets touristiques : les plages du Débarquement, le Mont Saint-Michel, Giverny, Honfleur… Autour de moi je n’entends personne se plaindre de manquer désespérément de clients.
Ce qui me désole aussi dans cette étude, c’est le peu d’intérêt pour les nouvelles technologies manifesté par certains collègues ayant répondu. N’est-ce pas suicidaire de leur tourner le dos ? Puisque nous avons la chance de nous trouver temporellement au début de cette nouvelle ère, ne faut-il pas nous jeter dedans avec imagination et détermination ? Il y a tout à inventer sur les nouveaux supports de communication, qui ne sont pas forcément destinés à remplacer le guide mais peuvent rendre la visite plus riche.
Un aspect qui fait chaud au coeur, en revanche, c’est l’enthousiasme avec lequel mes collègues parlent de leur métier, un « métier passion » qu’ils adorent. Ils se voient comme des « passeurs », qui enseignent des savoirs culturels avec la légèreté du divertissement. Si je partage cette passion, je suis beaucoup plus modeste dans la définition de mon rôle : je dirais que j’allume la lumière, je tiens une petite torche et j’éclaire ici et là. Ceux qui veulent regarder regardent. Et je ne leur en voudrai pas s’ils oublient très vite ce que je leur ai dit.

Photo : Honfleur, un des pôles d’attraction touristique de Normandie

L’effet brouette

Brouette à GivernyCe n’est pas vraiment une photo de brouette. Plutôt une allusion, une suggestion, une évocation de brouette.

Une des spécificités du jardin de Monet est de mêler étroitement les deux passions de l’artiste, la peinture et le jardinage. Elles s’entrelacent en permanence. Il y a beaucoup du peintre dans le Monet jardinier, et réciproquement.
Dans mes visites aussi, peinture et jardinage sont tricotées ensemble. Quand on parle des fleurs, des arbres, lumière et couleurs ne sont jamais très loin. Les visiteurs n’en sont pas surpris, ils acceptent bien l’idée qu’ils circulent dans un tableau fait avec des plantes.
Toutefois, quand on parle peinture, le lien avec le jardinage est plus inattendu. Chaque fois que je raconte comment Claude Monet se rendait sur le motif avec une brouette pleine de toiles commencées, je vois les regards se tourner vers moi, cherchant la confirmation de ce que les oreilles viennent d’entendre.
Ces mouvements de tête sont si fréquents, si prédictibles que je me suis creusé la mienne pour en cerner la raison. A quoi tient cet effet brouette ?
Les explications que j’ai imaginées sont les suivantes, peut-être pourrez-vous m’en suggérer d’autres :
– Il y a quelque chose de prosaïque dans l’idée de brouette. Une simplicité concrète. En plein développement sur le principe assez intellectuel de la série, l’irruption d’un mot issu du lexique du jardinage sonne comme un oxymore qui réveille l’attention.
– Cette brouette poussée par Monet, c’est l’image du système D. Il a besoin de trimballer ses tableaux par les chemins, hop ! dans la brouette du jardinier ! La débrouillardise rend Monet sympathique.
– La brouette impose l’idée de mouvement. Le mot suffit à susciter l’image du peintre marchant d’un pas vif dans le petit matin.
– N’y aurait-il pas un très léger effet comique dans cette idée des tableaux dans la brouette ? Un aspect incongru ?

Si cette interrogation sur les clés de l’effet captivant du mot brouette me préoccupe, c’est parce qu’il s’est manifesté de façon fortuite. Ses ressorts dévoilés pourraient être une source d’inspiration pour rendre captivants intentionnellement d’autres parties du discours.
Toutes proportions gardées, c’est un peu comme en sciences, quand on cherche à systématiser un résultat obtenu par hasard. Comment passer des premières expériences de fusion froide à l’énergie gratuite pour tout le monde, par exemple. Il y a du chemin à faire, mais cela vaut la peine de se creuser la tête.

Date à retenir

GivernyDes coquelicots rouges, des pavots roses, des phacélies mauves, des campanules bleues, et des roses, des alliums, des juliennes, des stachys, des oeillets mignardises, plus toutes celles que j’oublie : voici un massif impressionniste de fin de printemps à Giverny, bien dans l’esprit de Claude Monet.
Souvent les visiteurs me demandent le nom de telle ou telle fleur. Quand je le connais, j’aime bien les renseigner, qu’ils soient mes clients ou non.
Justement en voici qui s’interrogent, sourcils froncés, devant les belles hampes chargées de grosses clochettes qui fleurissent en bleu blanc rose partout dans le jardin.
– Savez-vous comment s’appellent ces fleurs ? me demandent-ils en anglais, avec une certaine tension dans la voix.
– Des campanules de Canterbury.
– Ah, merci ! répond la dame soulagée d’avoir enfin la réponse. Des campanules de Canterbury !
Elle me regarde avec un étonnement mêlé d’incrédulité :
– C’est vraiment leur nom ?
Je confirme.
– Nous venons de Canterbury ! explique-t-elle.
On sent que pendant un quart de seconde, elle a imaginé que je connaissais son origine et que j’avais forgé le nom en conséquence, puis elle s’est rendu compte que je ne pouvais pas avoir connaissance de cette information et a conclu en toute logique à une amusante coïncidence.

Quand les visiteurs manifestent de la curiosité et de l’intérêt, c’est un grand plaisir de répondre à leurs questions. Comme s’en justifiait avec humour une retraitée, « on est jeune alors on ne sait pas tout ! » Nous sommes parties d’un éclat de rire. « Je devrais pourtant le savoir, a-t-elle poursuivi, parce que je suis née le 7 août. » Et devant mon air interloqué, elle a répété : « le sait tout ».
Une date à retenir, pour ceux qui ont de la mémoire.

Suivez mon iris bleu

Faux irisLe parapluie est au guide ce que les ciseaux sont au coiffeur, le stéthoscope au médecin, le sifflet à roulette au chef de gare. Quand on guide en plein air par temps variable, il est risqué de prétendre s’en passer, et carrément téméraire de s’en dispenser si l’on doit guider un groupe, surtout au milieu d’une foule. Le parapluie brandi sert de fanion, il ouvre la voie comme un brise-glace.
C’est un peu difficile quand on débute. En tête du cortège, vous levez le bras avec le parapluie fermé, l’air de tâter le vent, et vous vous sentez vaguement ridicule. Pourtant ce geste a un effet souverain : il vous fait entrer dans le rôle, encore plus que le badge préfectoral.

Tout le mois d’avril, le temps humide nous a imposé le parapluie à Giverny. C’était un peu lassant. Depuis que le ciel s’est remis au beau, je suis contente de le laisser à la maison.
Pour le remplacer comme signal dans la foule compacte de mai, j’emporte un iris factice.
Le voici photographié dans mon jardin (je ne me permets pas ce genre de privautés dans celui de Monet) à côté d’un iris naturel. C’est une jolie imitation en tissu, avec une tige suffisamment rigide pour la tenir sans qu’elle ne ploie.
L’idée n’est pas de moi mais de ma collègue Patricia qui utilise un beau tournesol. Il nous arrive souvent de nous partager un groupe, chacune sa fleur dans le jardin, les clients apprécient, ils trouvent que c’est efficace et joli.
Par rapport au parapluie, la fleur présente des avantages considérables. Elle est plus légère, et il n’est pas besoin de tendre le bras, elle culmine spontanément au-dessus des têtes.
De plus, si le parapluie suggère la menace d’une averse, l’iris est en harmonie avec le jardin.
Le seul problème, finalement, c’est la qualité de l’imitation. Pour beaucoup de visiteurs, l’aspect artificiel de la fleur ne saute pas aux yeux.
Alors que le parapluie ne suscite aucune question, aucun commentaire, l’iris fait débat. Environ une personne sur deux est persuadée qu’il est vrai. Même à contre-saison.
On marmonne sur mon passage, on s’insurge. J’entends des réflexions réprobatrices : « si tout le monde faisait comme elle ! » Les enfants le clament tout haut, accusateurs : « la dame elle a cueilli une fleur ! »
Je leur fais toucher la fleur, je leur demande s’ils croient qu’elle est vraie. Aux adultes j’indique la bonne adresse où se procurer la même, face à la Fondation Monet.
Tout cela pourrait encore passer. Le plus fatigant, ce sont les remarques idiotes, comparaisons religieuses (on dirait que vous portez une croix / un cierge) ou métaphores licencieuses (la queue est longue !). Cette dernière sortie émanait, à ma surprise, d’un vieillard ratatiné dans son fauteuil roulant, qui n’avait visiblement rien perdu de sa verdeur verbale.
Voilà pourquoi, au bout de quelques jours de beau temps, je me fatigue un peu de l’iris. S’il fait gris demain, je ressortirai le parapluie. Si le soleil brille, je prendrai l’ombrelle.

Poltron minet

Chat au banc à Giverny, pastel de Veronika Stark Chat au banc à Giverny, pastel de Veronika Stark
Si vous souhaitez acheter ce pastel, merci de laisser un commentaire, il ne sera pas publié.

C’est une histoire que vous aimez bien raconter.
Au fil du temps, vous en avez peaufiné les effets, suspense, surprise, comique, vous savourez à l’avance ce partage.
Tout en parlant dans le micro, vous déambulez dans le site historique, le groupe derrière vous en haleine, suspendu aux oreillettes.
Soudain, un brouhaha se fait entendre dans votre dos. Que se passe-t-il ?
Ah ! Elles ont vu un CHAT.
Inutile de faire comme si de rien n’était. Face à un chat, vous n’êtes pas de taille à lutter.
L’expérience vous l’a appris : dans la hiérarchie des choses intéressantes, le chat occupe l’une des toutes premières places. Vos histoires captivantes viennent nettement après.
Vous vous interrompez donc. Vous dites, Oh ! un chat ! en essayant de mettre un intérêt poli dans votre ton.
Elles font bloc autour de l’animal. Elles, car c’est toujours la gent féminine, tous âges confondus, qui s’arrête devant les bêtes à fourrure.
Minou minou minou ! Le félin lève un regard incertain.
Vous patientez, impassible et mutique.
Minou minou !
Penchées vers le matou, elles frottent le bout de leurs doigts.
Combien de temps l’intermède va-t-il durer ?
Le chat s’est mis à miauler. L’une de ces dames l’imite, puis une deuxième. Miaou ! Miaou ! Elles miaulent à qui mieux mieux.
« Ecoutez-la qui parle au chat ! » pouffe un mari.
Par chance, le chat ne l’entend pas de cette oreille : il n’a pas l’air d’apprécier les miaulements humains. Après une certaine hésitation, le voici qui se retire.
Les dames déçues se redressent.
Patientez encore un peu, elles vont bientôt se rappeler que vous existez.
Allez, vous pouvez bien l’avouer ! Vous avez eu la tentation de ne pas raconter la fin de l’histoire, par esprit de basse vengeance. Mais le professionnalisme reprend le dessus pour vous faire enchaîner, imperturbable.
Nous disions donc…

Face au CHAT, c’est quand même toujours vous qui gagnez.

Bêtisier

Château-Gaillard Les guides de Normandie ont été sollicités pour livrer les questions les plus stupides, les commentaires les plus idiots des visiteurs étrangers sur les plages du Débarquement ; le but est d'en faire un bêtisier appelé à un grand succès auprès du public anglo-saxon, qui a le sens de l'auto-dérision.
Comme je ne guide pas les plages, je ne suis pas directement concernée. J'aurai sans doute du mal à résister à la lecture d'une telle compilation, d'autant que mes collègues rapportent des réflexions qui valent leur pesant de cacahuètes. Ainsi, l'un d'eux raconte qu'il a entendu, à la pointe du Hoc, un touriste admiratif lancer : "c'est bien imité !"
Mais il y a quelque chose dans le principe qui me dérange. Je respecte les clients, même les moins vifs, et mettre en exergue leurs bourdes me gêne. Des sottises, tout le monde en dit tôt ou tard, je ne suis pas la dernière.
Pour moi, la question qui m'a le plus interloquée m'a été posée à Château-Gaillard, devant le magnifique panorama des Andelys.
Je guidais un groupe qui effectuait une croisière fluviale, et nous étions en train d'admirer le méandre de fleuve, quand l'un des participants me demande quel est le nom de la rivière là en bas.
– C'est la Seine, Monsieur.
– Et… elle est navigable ?
– Oui, vous naviguez dessus !
Je me sais capable de telles sorties. Il suffit de suivre son idée, de ne pas bien entendre la réponse. Soyons charitable.
Non, le plus irritant, ce n'est pas le malentendu, l'incompréhension. De l'avis général, le pire du pire a un nom : le boute-en-train.
On ne le croise pas systématiquement, mais si par hasard un joyeux drille s'est glissé dans votre groupe, malheur !
Le boute-en-train a un répertoire de fines plaisanteries, qui vous faisaient rire à l'école primaire. Evoquez-vous la glycine qui orne gracieusement la passerelle de Monet ? Le boute-en-train ne peut s'empêcher de lâcher le navrant "il vaut mieux pisser dans la glycine que glisser dans la piscine !" Il s'en trouve toujours autour de lui pour pouffer. Le boute-en-train a son public.
Vous lui lancez un regard éloquent. Comme un gamin, il se croit obligé d'expliquer, "allez ! Je blaaague !"
A Rouen, mes collègues n'en peuvent plus d'entendre la si spirituelle boutade sur Jeanne d'Arc, "vous ne m'avez pas crue, vous m'aurez cuite !" Ils ont de l'entraînement pour répondre qu'elle est bien bonne, sur un ton qui en dit long.
Pourquoi ces interventions intempestives sont-elles si exaspérantes ? Ce n'est pas, ou pas seulement, le conflit de leadership. C'est que le guidage tient beaucoup de l'art du conte. Les efforts du guide tendent à plonger dans le passé, à recréer la logique d'une époque. La magie est fragile comme un château de cartes, elle repose sur une patiente évocation, une ambiance mise en place. Une lourdeur malvenue, et tout s'écroule.

Emporté par la foule

feuilles de bambou et de nymphéasLa catastrophe de Duisbourg vient de douloureusement remettre en lumière l’ambivalence humaine face à la foule. Qui saurait résister à l’attraction qu’exerce un rassemblement de plusieurs centaines de milliers de personnes ? Si tant de gens se pressent là, c’est qu’il s’y passe quelque chose de bon pour moi ! raisonne obscurément un coin reculé de notre cerveau.
Il y a une espèce de joie animale, grégaire, à se frotter à nos congénères agglutinés, qu’on retrouve dans la chanson de Piaf.
Les chroniqueurs du 19e siècle qui décrivent l’affluence au Salon emploient cette expression : « on se portait », image d’une foule si dense que les pieds ne touchent plus le sol. Zola a des accents semblables pour raconter les grandes ventes du blanc dans Au bonheur des dames.
Et en même temps, qui n’a jamais éprouvé une angoisse soudaine en réalisant que sa liberté de mouvement se trouvait entravée par la présence physique des autres, que ce soit dans les bouchons ou au milieu d’un attroupement ? L’angoisse de l’étouffement peut pousser à faire n’importe quoi d’irrationnel, juste pour sortir de là.
La même ambivalence s’exerce parmi les visiteurs de Giverny. Ils veulent à tout prix venir, parce que tout le monde leur a dit que c’était bien, parce que c’est si célèbre, un truc qu’il faut avoir vu. Et à peine sont-ils là, qu’ils s’aperçoivent que pas mal d’autres personnes ont eu la même idée.
Leurs sentiments sont alors très mêlés. La présence des autres est une sorte de gage qu’ils ont bien fait de venir, mais en même temps ils souhaiteraient jouir du lieu en solitaire. Si l’affluence est trop grande, s’exprime de la déception, une forte frustration qui va parfois jusqu’à la colère.
Et vous, aimez-vous les bains de foule ? Les aimiez-vous à vingt ans ?
J’ai passé un week-end de grande inquiétude, sans nouvelles de mon fils qui séjourne à Duisbourg cet été. Heureusement, il n’est resté que cinq minutes à la Love Parade, parce que, Dieu soit loué, il n’aime pas beaucoup la musique techno.

Ignorance avouée

Achillée, GivernyLa question surgit, inattendue, et vous laisse sans voix. C’est un point de détail que vous avez oublié, ou une interrogation que vous partagez mais à laquelle vous n’avez vous-même pas encore trouvé de réponse. Comment avouer que vous ne savez pas ?
Quand j’ai débuté, j’étais anxieuse à l’idée d’être placée dans cette situation embarrassante, d’autant plus que les questions ne cessaient de me surprendre. Depuis, j’en ai entendu des milliers, et à Giverny j’en viens presque à souhaiter de nouveaux questionnements.
Sur les autres sites, ce n’est pas encore le cas. Quand la question à mille euros tombe, me voilà donc face à mon ignorance, et face à mon client. Que faire ?
C’est un sujet qui revient souvent dans les discussions entre guides. Et chacun a sa façon de traiter la question, selon sa personnalité.
La plus simple, la plus honnête, est de reconnaître qu’on ne sait pas. On peut le faire avec un brin de contrition, ou avec superbe, d’un « alors là, aucune idée ! » définitif qui balaie la question d’un revers de manche.
On peut aussi réfléchir tout haut, tenter de cerner la réponse en rassemblant des bribes d’informations. « Quelle différence d’âge y avait-il entre Alice et Monet ? » me lance dans des calculs compliqués. En général, le questionneur est vite gêné de vous donner tant de mal, la réponse ne lui importait pas tant que ça.
Mais certains guides répugnent à dire je ne sais pas, comme si leur crédibilité devait s’en trouver affectée. Plus ou moins sans s’en rendre compte, les voilà qui inventent une réponse satisfaisante.
Tous les parents font cela aussi, n’est-ce pas ? Et en général cela n’a aucune importance, car la question elle-même n’en avait pas. « Il y a combien de jardiniers aujourd’hui dans les jardins de Monet ? » Dame, qu’ils soient 8 ou 10 ou 12, qu’est-ce que cela change ?
A Giverny, le nom des fleurs est le piège favori des visiteurs. Certains on un talent spécial pour vous dénicher les plus inconnues au bataillon, espérant, supposant que vous saurez non seulement les identifier, mais encore les nommer dans leur langue. « Il y a 4000 sortes de fleurs différentes dans ces jardins, c’est mon excuse pour ne pas les connaître toutes ! » me paraît une justification suffisante.
Une guide citadine m’a raconté qu’elle préfère prendre les devants, annoncer tout de suite qu’elle n’y connaît rien en plantes et que ce n’est pas la peine de lui demander quoi que ce soit. Après avoir ainsi botté en touche en brandissant avec panache son mépris pour le monde végétal, elle embraie sur l’impressionnisme, la vie de Monet, et la visite se passe très bien.
Cela peut être frustrant pour les visiteurs aux mains vertes, mais pas pour tous. Certains ont une aversion totale pour la botanique. « Je craignais que la visite guidée consiste à nous donner les noms de chaque fleur ! » m’a dit un jour une dame avec soulagement.
Enfin, il reste les solutions radicales. Une amie parisienne qui guide au Louvre, un endroit où il est tout bonnement impossible de tout savoir, et où la visite est soumise à des contraintes horaires, m’a fait rire en me confiant qu’elle serait tentée de déclarer abruptement : « les questions ne sont pas comprises dans la visite ! » Surprenant de la part d’une personne douce et chaleureuse ! Mais si c’est pour s’entendre demander combien ça vaut, un tableau comme ça, voilà une posture à laquelle on ne peut manquer de souscrire…

La vie de château

Château de Bizy, Vernon, FrancePour un guide, il n’est pas difficile de savoir si son auditoire apprécie sa prestation : une écoute attentive, des rires, une ambiance détendue, sont déjà de bons signes. Si le groupe reste groupé pour ne pas perdre une miette des commentaires, c’est encore mieux. La visite se terminera dans des remerciements chaleureux, souvent accompagnés de généreux pourboires.
Au contraire, si tout le monde bâille à tour de rôle, que l’humour tombe à plat, et que les participants commencent à s’égailler dans la nature, c’est mal parti. On finira piteusement la visite avec une poignée de personnes qui n’ont pas osé s’échapper, peut-être par courtoisie ou par pitié.
Je crois que l’un et l’autre scénario sont déjà arrivés à tous les guides. Et autant il est agréable d’entendre des éloges, autant il est difficile de constater les échecs.
Quand ces deux expériences diamétralement opposées se succèdent à quelques jours d’intervalle, comment ne pas s’interroger sur leurs causes ? Celles-ci, pourtant, ne se laissent pas facilement cerner. Elles n’ont en tout cas pas grand chose à voir avec la visite elle-même, car le même guide, avec le même discours, dans les mêmes conditions de public, de météo, d’horaire, peut très bien passer parfaitement des dizaines de fois, et soudain déplaire.
Cela tient, il me semble, à l’effet de groupe, cette bizarre alchimie qui s’établit entre des personnes au bout de quelques temps. A l’attente des participants. A cette très légère inflexion qui va faire du guide, non pas un conteur, mais un prof, ou une madame je-sais-tout fatigante. A une toute petite erreur de timing, un défaut d’attention à la lassitude de l’auditoire.
J’essaie de cerner les écueils, pour tenter de les éviter. Les échecs m’affectent. Mes collègues qui ont derrière eux une ou plusieurs décennies de guidage sont plus philosophes.
Les succès ne sont pas moins mystérieux. A quoi tiennent-ils ?
J’ai improvisé cette semaine une visite de Vernon et du château de Bizy qui avait tout pour finir en casse-pipe.
Il faisait un froid de canard dans le petit matin. Je n’avais pas une idée précise du temps nécessaire à chaque étape. Certaines personnes marchaient avec une canne, il fallait être attentif à aller tout doucement, alors qu’en dix minutes nous étions tous glacés jusqu’aux os.
En dépit de tout cela, ce petit tour de ville s’est révélé très agréable. J’aime ma ville, comme tout le monde, c’est une joie de la faire découvrir. Et, contre toute attente, la visite du château de Bizy qui a suivi a été un moment extraordinaire.
C’était la première fois que je guidais au château, au pied levé, et j’étais bien loin d’être au point. Je me suis embrouillée dans les propriétaires successifs, je ne me rappelais d’aucune date précise, il me manquait des mots en anglais, un guéridon, un pédiluve… J’accumulais les périphrases. Mais nous étions seuls dans ce beau château privé richement meublé, avec le sentiment d’un privilège d’être là.
Et puis, il y a eu un moment de grâce. Je venais de présenter le piano Erard décoré au vernis Martin, quand la charmante gardienne des lieux nous a fait la surprise de proposer à quelqu’un d’en jouer.
Pendant quelques secondes, la question a flotté dans l’air. Qui allait oser se lancer devant les autres pour faire sonner la précieuse antiquité ? Enfin, une dame s’est avancée. Penchée au-dessus du cordon de sécurité, elle nous a interprété une petite étude. Que dire ? Dans ce décor somptueux, le moment a été magique, et je crois que je n’étais pas la seule à avoir la chair de poule.
Après cela, tout le groupe était dans un état second, heureux de se trouver là.
A l’arrivée, chaque participant est venu me dire à quel point cette matinée avait été merveilleuse. En particulier, que c’était bon d’avoir eu le temps de voir tranquillement les choses, sans se presser.
La leçon que j’en tire ? L’humilité. Sur les visites que je connais bien, j’ai peut-être tendance à parler trop, ou trop vite. Une guide qui a une longue expérience derrière elle me disait que plus le temps passe, moins elle en dit.
Toute la difficulté consiste à trouver le bon compromis entre laisser parler les choses, et les faire parler.

Volontaires

Papillon Mon amie Anne est bénévole dans un zoo américain. Aux États-Unis, bénévole se dit volunteer, un mot dynamique qui marque bien l’engagement des personnes à donner de leur temps et de leur énergie.
Parmi les bénévoles, certains deviennent docent, mot emprunté au vocabulaire de l’université pour désigner quelqu’un habilité à enseigner : les docents sont là pour renseigner les visiteurs. « Ils te donnent toujours beaucoup plus d’explications que tu ne souhaiterais en avoir ! » plaisante mon amie, docent elle-même. Au zoo, ils aident à protéger les animaux des humains. Dans la serre aux papillons, par exemple, ils vous rappellent gentiment de regarder aussi où vous mettez les pieds pour ne pas en écraser.
On trouve des docents aussi bien dans les cathédrales que dans les musées. Pour le visiteur, c’est très agréable : dès qu’une question lui vient à l’esprit, il y a toujours une personne à proximité pour le renseigner. Dès qu’il en a assez entendu, il remercie et s’en va. C’est la culture du zapping.
Pour les institutions, les avantages de s’appuyer sur le bénévolat sont multiples, à commencer par la réduction des coûts de gardiennage. En compensation, les bénévoles ont droit à des privilèges, gratuités et réductions. Mais je crois que beaucoup se contentent de la joie de voir du monde et de faire partager leur passion.
Une cliente états-unienne me demandait hier au téléphone s’il y aurait des docents dans la maison de Monet. Pas un seul, grâce à Dieu ! Ce système fait partie de la culture américaine, et par bonheur il n’a pas traversé l’Atlantique.
Je dis par bonheur, parce que j’aime mon métier, et que je suis heureuse de pouvoir gagner ma vie en l’exerçant. Vous apprécieriez de voir des armées de retraités se mettre à pratiquer le vôtre bénévolement ?
La France pense que c’est mieux de professionnaliser les acteurs du tourisme. Elle aime bien que les compétences soient validées officiellement par un examen. Elle a une certaine méfiance envers les bénévoles, et exige une carte professionnelle pour guider dans les musées et les monuments historiques.
Résultat, ce sont les visiteurs qui doivent faire preuve de volontarisme pour décider de suivre une visite guidée. S’ils font ce choix, c’est qu’ils ont un appétit de commentaires. Pas de risque d’indigestion d’explications.

Un parfum d’enterrement

Dahlias à GivernyJ’ai un peu le cafard ce soir, celui que laisse la fin d’une fête : l’exposition Monet est finie, les tableaux vont quitter Giverny. Chacun rentre chez soi dans son musée ou chez son propriétaire respectif, et cela me fait l’effet d’amis qui s’en vont.
Certains ne partent pas loin, à Vernon, à Dreux, au Havre, à Paris, mais pour d’autres il y a peu de chances de les revoir un jour, la terre est grande et la vie est courte.
Il faut qu’ils partent, bien sûr, pour qu’une nouvelle expo puisse avoir lieu, régénérant l’intérêt, renouvelant l’appétence. Mais il y a dans chaque adieu une angoisse sourde, peut-être la prescience du dernier.
Rien de cela n’était sensible dans les jardins de Monet aujourd’hui, plus beaux que jamais. Par le temps radieux de ce 15 août, c’était une joie de flâner autour du bassin couvert de nénuphars en efflorescence, ou dans les allées diaprées du clos normand.
Mon client de ce matin semblait particulièrement heureux de sa visite. On nageait au milieu de fleurs qui s’étageaient de nos pieds à nos têtes dans un festival de couleurs douces ou vives. « C’est comme à la maison ! » s’est-il écrié pour sa femme, en lui montrant un glaïeul. Puis il s’est tourné vers moi avec un sourire amusé, sûr de son effet : « J’ai grandi dans une entreprise de pompes funèbres, m’a-t-il expliqué. L’odeur des fleurs m’est familière, elle me rappelle les enterrements ! »

Crête de coq

Érythrine La mémoire nous prend toujours par surprise. Quelquefois elle défaille au mauvais moment, mais il lui arrive aussi de nous réserver des réminiscences brutales, des flashes d’émotion inattendue qui troublent profondément.
Cette année le jardinier chef de la Fondation Monet, Gilbert Vahé, a placé l’érythrine tout près de la sortie, personne ne peut la manquer. Cette belle plante exotique demande la douceur d’une serre pour hiberner chez nous. Elle est cultivée en pot, et l’arbuste fait environ deux mètres.
C’est d’abord la taille réduite de l’arbuste en pot qui frappe ma cliente. « Je connais cette plante, s’exclame-t-elle, ça fait longtemps que je n’en ai pas vu, elle est beaucoup plus grande d’habitude ! » On sent qu’elle compare l’érythrine givernoise qu’elle a sous les yeux à l’image qu’elle a gardée dans sa mémoire. Quelque chose cloche.
Ailleurs sur la planète, l’érythrine se développe jusqu’à devenir un arbre. Quel peut bien être le référentiel de cette dame pour trouver celle-ci petite ? Son léger accent ne me permet pas de deviner son pays d’origine.
– La Bolivie ! répond-elle. On jouait avec cette plante !
En Bolivie, raconte-t-elle, l’érythrine fait huit mètres de haut. Les fillettes ramassaient les fleurs tombées : « on jouait à la marchande, on vendait nos poulets ! »
Il y a dans la vivacité de sa réponse, dans sa mélancolie aussi, quelque chose qui étreint. Il y passe comme la déchirure de l’exil, le regret de l’enfance enfuie, et en même temps la tendresse que l’adulte porte aux moments joyeux de ses jeunes années.
Saisie par le souvenir, voici cette dame installée en France depuis des décennies redevenue une petite de sept ans. Rêveuse, elle se revoit qui joue avec ses copines sans jouets, juste avec ces fleurs tombées qui ont la couleur des crêtes de coq, retrouvées par hasard dans les jardins de Giverny.

Moulin Rouge

Giverny, le clos normand Je sais que je vais faire des envieux.
J’ai guidé une danseuse du Moulin Rouge. Ravissante, bien sûr, et charmante de surcroît.
C’est rare que les clients me disent quel métier ils font, et en général je m’abstiens de leur poser la question. Peut-être que, s’il n’avait pas fait une température caniculaire, je ne l’aurais pas su.
Je lui expliquais que c’était exceptionnel en Normandie, c’est pourquoi il y a peu d’endroits climatisés. « Le Moulin Rouge non plus n’est pas climatisé ! » s’est-elle exclamée. L’info m’a un peu surprise, la clim est peut-être en panne ? Ça doit être dur de danser par cette chaleur.
Les derniers pavots étalaient leurs robes de soie. « On dirait des danseuses ! » ai-je suggéré. « C’est vrai, a-t-elle souri, dans le final j’ai un costume rose avec des lumières qui s’allument, c’est tout à fait comme ça ! »

Le silence des signes

reflet du pont japonais de MonetJe n’avais jamais guidé de sourds. L’expérience s’est révélée d’une richesse extrême.
La première chose qui m’a frappée, c’est le silence. Les ados papotaient et plaisantaient en langue des signes dans un calme absolu. Communiquer sans déranger les autres, quelle merveille ! Cela évoquait les gestes des moines pour ne pas rompre leur voeu de silence.
Quand nous parlons, nous diffusons notre message à toutes les oreilles aux alentours, qu’elles soient tournées vers le locuteur ou non. La langue des signes en revanche impose que celui à qui l’on s’adresse vous regarde signer. Il peut à tout moment décider de rompre la communication en regardant ailleurs.
Pour le guidage, il importe que chacun voie très bien l’interprète. Il faut aussi éviter de parler en marchant ou en montrant des choses : on ne peut pas avoir les yeux partout.
En revanche la vue porte mieux que la voix. Quelqu’un assis sur un banc à plusieurs mètres suivra très bien les signes, tandis qu’il aurait du mal à vous entendre.
Autre avantage majeur : les bruits extérieurs ne gênent plus. Plus besoin de chercher un endroit calme. Oubliés, les camions sur la route, la tondeuse, les pleurs des bébés, le coq qui cocoricote ! Seule la vue compte, les sons sont effacés, beaucoup de nuisances en même temps.
Les handicapés nous challengent. Quand un sens leur manque, ils développent d’autres ressources en compensation. Comment perçoivent-ils le monde ? Il nous faut faire un effort pour imaginer les implications du handicap, essayer de comprendre et de s’adapter. Nous pousser à voir les choses sous un autre angle, c’est le beau cadeau qu’ils nous font.

Vox populi

Grenouille à Giverny, photo Maurice ChernetÊtes-vous allé donner votre voix dimanche ? Depuis ce jour fatidique, j’ai perdu la mienne.
J’ai trop tiré sur la corde vocale, ça m’apprendra à donner de la voix.
Depuis, je parle à mots couverts. Je coasse. Croasse. Quoi ? Quoi ? Voix cassée, je hais qu’on me fasse répéter.
Je murmure, je susurre, je chuchote. Les clients font cercle tout près de moi, tendant l’oreille. On se tient chaud.
Les mots prennent une résonance étrange quand ils sont dits avec la voix du père Fouras, quelque chose de sentencieux qui leur sied plus ou moins bien. Pour les moments dramatiques de la vie de Monet, c’est parfait, mais essayez de faire passer une pointe d’humour avec un timbre d’outre-tombe !
Autour du bassin, j’ai pris le relais des grenouilles. On entendait beaucoup chanter les reinettes ces dernières semaines, mais elles se taisent maintenant.
Tiens ! Il me vient une idée. Peut-être qu’en demandant un baiser à mon Prince Charmant ?…

Cher lecteur, ces textes et ces photos ne sont pas libres de droits.
Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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