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Vox populi

Grenouille à Giverny, photo Maurice ChernetÊtes-vous allé donner votre voix dimanche ? Depuis ce jour fatidique, j’ai perdu la mienne.
J’ai trop tiré sur la corde vocale, ça m’apprendra à donner de la voix.
Depuis, je parle à mots couverts. Je coasse. Croasse. Quoi ? Quoi ? Voix cassée, je hais qu’on me fasse répéter.
Je murmure, je susurre, je chuchote. Les clients font cercle tout près de moi, tendant l’oreille. On se tient chaud.
Les mots prennent une résonance étrange quand ils sont dits avec la voix du père Fouras, quelque chose de sentencieux qui leur sied plus ou moins bien. Pour les moments dramatiques de la vie de Monet, c’est parfait, mais essayez de faire passer une pointe d’humour avec un timbre d’outre-tombe !
Autour du bassin, j’ai pris le relais des grenouilles. On entendait beaucoup chanter les reinettes ces dernières semaines, mais elles se taisent maintenant.
Tiens ! Il me vient une idée. Peut-être qu’en demandant un baiser à mon Prince Charmant ?…

Les ponts à Giverny

Giverny, bassin de MonetAffluence record ce week-end à Giverny ! La file d’attente s’étirait devant la maison de Claude Monet, et le musée des Impressionnismes a fait le plein lui aussi.
Les ponts de mai si courus ne sont pas le meilleur moment pour profiter de la sérénité des jardins, beaucoup plus calmes le reste de la saison. Le spectacle est magnifique, comme vous pouvez en juger, mais l’énervement de la longue attente et la bousculade gâchent le plaisir. Il vaut mieux venir en été, où les nénuphars sont en fleurs et les allées quasi désertes, contre toute attente.
Il m’arrive que mes clients me demandent si je me souviens de la première fois où j’ai visité la propriété de Monet. Si je m’en souviens !
C’était un pont du 8 mai, précisément. Nous venions d’élire domicile à Vernon, et je brûlais de découvrir les célèbres jardins. En toute innocence je suis entrée avec trois tout-petits…
et me suis demandé ce que j’étais venue faire dans cette galère ! La foule était si compacte qu’on ne pouvait pas avancer avec la poussette sans buter dans les pieds des gens. J’avais peur de perdre un des enfants, qu’ils se fassent piétiner. Furieuse de m’être laissé piéger, je faisais le serment que je ne remettrais jamais les pieds dans les jardins de Monet !.. Heureusement, j’ai fini par décolérer. On connaît la suite.
Giverny mérite mieux que de vous laisser un souvenir traumatisant. La réputation que les jardins de Monet sont noirs de monde n’est exacte que pour quelques week-ends dans l’année seulement. Il vaut mieux venir un autre jour.
Si vous ne pouvez pas faire autrement que de programmer votre visite pendant un pont, la meilleure heure est celle de l’ouverture à 9h30. Vous bénéficierez d’un moment tranquille, il faut du temps avant que les jardins ne se remplissent.

Giverny, effet du soir

Femme à l'ombrelle tournée vers la droite, Claude Monet, 1886, Musée d'Orsay (Paris - France) Huile sur toile 131 cm x 88 cmFemme à l’ombrelle tournée vers la droite, Claude Monet, 1886, Musée d’Orsay

On ne sait jamais l’effet qu’on fait sur les gens. A moins qu’ils ne vous le disent, bien sûr, mais ce sont des révélations qui dérangent.
J’ai rencontré récemment un monsieur qui présentait une ressemblance troublante avec mon frère. Il a fallu que je me concentre sur un détail différent de son visage pour oublier ce hasard et travailler normalement. Le lui dire n’aurait fait que le mettre mal à l’aise lui aussi.
Les autres ont un référentiel culturel et intime dont nous ignorons la plus grande partie. Nous en faisons abstraction le plus souvent, advienne que pourra. Mais en même temps notre empathie, plus ou moins profonde selon les personnes, nous fait guetter les signes qui transparaissent de ce monde intérieur des autres qui nous échappe, de façon à y adapter notre attitude et nos propos.
J’ai eu la joie de guider hier une délicieuse vieille dame irlandaise, une de ces personnalités rayonnantes qui ont ce don de toucher tout droit le coeur des gens et de vous faire croire que vous vous connaissez depuis toujours. Au bout d’une demi-heure, elle m’interrogeait sur mes enfants. Elle a attendu que je lui demande combien elle-même en avait pour répondre malicieusement : Cinq ! je vous bats d’un point ! Ils sont grands maintenant, vous savez. Puis, levant les yeux : l’un d’eux est au ciel, dit-elle avec sérénité. Il est mort à 17 ans dans un accident de voiture.
J’ai blêmi sous le choc, traversée par l’horreur que cela avait dû être pour elle. Mais elle avait l’air d’avoir fait un tel chemin depuis.
Plus tard, quand je lui ai raconté les six enfants d’Alice Hoschedé, nous avons ri : battues toutes les deux ! Et dans la chambre de Monet, c’est en connaissance de cause que j’ai commenté pour elle le portrait d’Alice par Nadar. La seconde épouse de Monet a un regard plein de tristesse. Elle porte le deuil de sa fille Suzanne, un chagrin dont elle ne s’est jamais remise.
La silhouette de la jolie Suzanne nous est familière. Elle est la jeune fille à l’ombrelle tournée vers la droite ou vers la gauche, deux tableaux que Monet appelait modestement des « essais de figure en plein air ».

L’enfer du décor

Château GaillardC’est l’époque des longues soirées d’hiver, avec son corollaire si particulier, la programmation télé des fêtes. Qu’est-ce qui est supposé nous scotcher devant le petit écran entre la bûche et les cotillons ? Une nouvelle mouture des Rois Maudits !
Le premier instant de stupéfaction épuisée passé, on se dit qu’avoir revisité la série culte ne manquait pas de culot. L’histoire, pardon l’Histoire étant connue, on peut, pour trouver quelque intérêt à cette (re)diffusion, s’intéresser à l’art du dépoussiérage.
Nouveaux acteurs (Les Depardieu en famille ! Jeanne Moreau ! Philippe Torreton ! ) et, plus incroyable, des nouveaux décors d’enfer.
On se croit dans la Guerre des Étoiles, pas moins. Des escaliers qui se déplient à l’infini, des lits futuristes, des éléments de fer forgé aux lignes jamais vues au Moyen-Âge… Le tout grandiose, magnifique, kitsch parfois, surprenant, drôle, ridicule, extrême et fascinant.
Le problème de la vraisemblance historique a été délibérément écarté. On n’allait pas faire du pastiche du 14ème siècle façon Viollet-le-Duc, une sorte de reconstitution médiévalisante. Le parti pris a été de créer un décor onirique où l’histoire peut se déployer à son aise.
Cela tient du carton pâte hollywoodien et du jeu vidéo, l’air de dire au téléspectateur, hé, n’allez pas prendre pour vérité historique cette saga ! On est dans le conte, le roman !
J’ai pouffé, bien sûr, devant la pseudo évocation de Château-Gaillard, où je guide assez souvent. On aurait pu filmer là-bas, mais, n’est-ce pas, à quoi bon ? Le décor imaginé a plus d’ampleur, plus de force que la crudité des lieux tels qu’ils sont.
Cet été j’évoquerai sans doute pour les francophones la détention de Marguerite de Bourgogne dans la forteresse. Tous les historiens ne sont pas d’accord sur le lieu exact de cette détention, ce qui est assez embarrassant, mais l’épisode figurant dans la série, cela le rend incontournable pour le guide, qui a modestement pour mission de divertir avant que d’enseigner.

French Kiss Mania

Tulipes Il suffit de passer une frontière, et voilà qu’un ethnologue se révèle en chaque voyageur. A l’étranger, le touriste observe un peu dérouté les moeurs locales.
Parmi tant d’autres bizarreries de chez nous, la manie française de se faire la bise l’interpelle.

– Combien de kiss fait-on sur chaque joue ? me demande en aparté un membre du groupe d’Anglais que je vais guider.

Le problème semble le préoccuper.
Qu’auriez-vous répondu ? N’est-ce pas un sujet d’une terrible complexité ?
La question m’a amusée, d’autant plus que ce gentleman ne risquait pas d’avoir à embrasser beaucoup d’autochtones au cours de son voyage organisé.
C’est donc avec le plus grand sérieux et dans un souci de concision que je lui ai précisé :

– On fait deux ou quatre bises, comme on veut.

Je pense que jusqu’ici j’ai votre caution, chers compatriotes. Mais il m’a semblé pouvoir ajouter, ce dont finalement je ne suis pas très sûre à bien y réfléchir :

– Ce sont surtout les jeunes qui se font quatre bises.

Voyez comme il est difficile d’être ethnologue chez soi.

Hypnose

nymphea blanc Je n’avais jamais rencontré d’hypnotiseuse. Coïncidence de l’existence, à peine le dernier billet sur les propriétés hypnotiques des nymphéas publié, une cliente m’a confié que c’était son métier.
J’aurais adoré qu’elle m’hypnotise pour savoir ce que l’on ressent, mais les circonstances ne s’y prêtaient pas. A défaut, elle m’a expliqué que c’est une sensation que chacun connaît par l’autohypnose.
-Vous savez, quand vous rêvez éveillé, que vous avez les yeux dans le vague et ne pensez à rien de précis. Comme l’enfant qui s’ennuie en classe et regarde par la fenêtre.

Mais voilà l’oiseau-lyre qui passe dans le ciel…

Sûr que Jacques Prévert devait savoir parfaitement s’autohypnotiser, de même que Claude Monet au bord de son bassin. Pour créer une oeuvre poétique comme la leur, en harmonie avec la nature, il faut forcément se débrancher du réel et se mettre à l’écoute de ce qui cherche à éclore à l’intérieur de soi, comme une bulle née au fond du bassin qui monte vers la surface.
Quand elle éclot, les nénuphars deviennent des cygnes blancs qui glissent sur l’eau sombre.

Bambou

Bambou à GivernyClaude Monet n’a jamais été au Japon, mais il a collectionné les estampes japonaises avec passion.
Il aimait toutes les plantes exotiques qui y figurent et il en a introduit beaucoup dans son jardin de Giverny, notamment les bambous.
Les bambous choisis par Monet, bambous jaunes et bambous noirs, sont des espèces à grand développement, très envahissantes, à planter avec prudence si on ne veut pas avoir à les combattre toute sa vie par la suite. Mais Monet en jardinier averti a mis les siens sur une île pour que l’eau arrête la progression des racines.
Plantés serrés, ils forment de jolies masses touffues comme des plumeaux à côté du pont japonais.

D’après les renseignements que j’ai pu trouver (Derek Fell, The Magic of Monet’s garden, Ed. Frances Lincoln) Monet cultivait les Phyllostachys spp. et Pleioblastus pygmaeus, cette dernière variété étant naine comme son nom le suggère. Aujourd’hui ce sont des bambous jaunes qu’on voit au bord du bassin, Phyllostachys aureosulcata.

Les Européens qui visitent les jardins de Monet à Giverny sont souvent surpris par la taille de ces bambous. Ils doivent atteindre huit mètres environ.
Bambou à Giverny Habituée à des exclamations d’admiration, je ne m’attendais pas à la réaction d’une cliente thaïlandaise cette semaine :
– Qu’est-ce qu’ils sont petits, ces bambous !
Petits ? Je suis restée interloquée.
En fait, ce n’était pas leur hauteur que cette jeune femme trouvait ridicule, c’était leur diamètre. « Ils sont plantés trop serrés, m’a-t-elle expliqué, en Thaïlande ils deviennent très gros quand ils ont de la place pour se développer. »
C’est un de ces minuscules détails qui me fait adorer ce métier. Quelle joie de rencontrer des gens venus d’horizons si différents et de se laisser bousculer par leur façon de voir le monde.
Les Australiens victimes de sécheresse s’émerveillent du vert de l’herbe et des feuilles. Les habitants du sud des Etats-Unis découvrent que les roses ne fleurissent pas toute l’année sous notre climat. Les Russes s’étonnent que nous appelions gel un petit moins un degré.
Le plus extraordinaire, à côtoyer tous ces habitants du village global, reste de constater l’universalité de Monet, dont le génie est capable de toucher des hommes aux cultures si diverses.

La vie en rose

Maison de Monet à Giverny Il n’y a pas que Marion Cotillard qui voit la vie en rose. Le temps a beau faire grise mine, les plantes ne s’y trompent pas. Revoici les soirées claires, les premières feuilles si tendres, et les fleurs les plus pressées de faire les belles sur les gazons.
Ce matin mon jardin m’a accueillie d’une explosion de primevères roses et jaunes immigrées clandestinement de chez le voisin, qui disputaient leur coin de pelouse aux violettes et aux pâquerettes. J’ai hâte de voir quelle magie les jardiniers de Giverny avec tout leur talent et leur savoir-faire auront tiré de la fureur de fleurir de la nature, déjà si jolie dans sa spontanéité.
Les cerisiers et les pommiers du Japon doivent se parer de rose, et faire paraître plus rose encore la maison de Monet.
Je ne suis pas allée voir les préparatifs. J’attends que le rideau se lève mardi prochain sur ce spectacle éblouissant. Ce sera la rentrée, le début d’une nouvelle saison qui commence dans un enthousiasme tout neuf.
Il peut bien pleuvoir ou venter, je vois la vie en rose…

Le jardin de Claude Monet

Le jardin de Claude MonetQue c’est long, l’hiver. La douceur du printemps nous manque, la lumière plus vive, les jours plus longs, et les fleurs.
Pour tromper l’attente, comme d’autres feuillettent leurs photos de vacances, je regarde celles prises l’année dernière dans le jardin de Claude Monet, cet endroit merveilleux où je travaille, et qui est fermé pour deux mois encore, jusqu’au 31 mars.
Les groupes les plus prévoyants font déjà leurs réservations pour venir visiter Giverny à la prochaine saison. Pendant que nous prenons rendez-vous je me transpose mentalement à la date qu’ils m’indiquent, et c’est par anticipation une joie d’imaginer avril ou juin, la beauté du jardin, le bonheur de le faire découvrir, de se promener à nouveau dans la plus belle oeuvre de Monet…
Ceux qui me téléphonent doivent me trouver bien enthousiaste. Me manque aussi tout simplement de faire ce travail que j’aime, ces rencontres autour d’un sujet qui me tient à coeur.

Eductour

Visite guidée à OrbecEn Normandie, on guide surtout l’été. En ce moment l’activité très calme laisse aux guides le temps de creuser leur sujet, d’étendre leurs connaissances et de se familiariser avec de nouveaux endroits.
Les lectures, indispensables, ne suffisent pas. Il faut aussi aller voir sur place, découvrir les lieux en compagnie de quelqu’un qui connaît bien le secteur. Pour cela, rien ne vaut les eductours.
Mettez ensemble une vingtaine de guides et proposez-leur de suivre une visite guidée : l’ambiance est unique. De l’extérieur, on dirait un groupe comme les autres, et pourtant de petits détails ne trompent pas.
Il règne une attention et une concentration à nulle autre pareille. Tout le monde griffonne des tonnes de notes. Les questions fusent, rebondissent quelquefois entre les participants. Il y a là une concentration de puits de science, tous modestes et conscients de leurs lacunes, avides de précisions.
Autre détail révélateur, l’arrivée d’une voiture déclenche les mêmes réflexes professionnels chez tout le monde. « Attention ! Voiture ! Mettez-vous sur le trottoir ! »
On ne peut pas s’en empêcher…

Lavoir

lavoirA Amfreville-sur-Iton, voici ce que l’on découvre au bout de la rue du vieux lavoir.
Tous les lavoirs sont devenus de vieux lavoirs aujourd’hui, mais il y a, il faut croire, des degrés dans l’ancien.
Celui-ci, restauré, a conservé son ingénieux système de vis qui permettait d’ajuster la hauteur du lavoir à celle de la rivière. Le plancher est ici au plus bas, en cas de crue on pouvait le remonter de quelques dizaines de centimètres.
Des kyrielles de lavoirs sont disséminées le long des rivières de l’Eure, semblables et différents, avec un air de cousinage qui les rend amusants à comparer.

C’est joli, un lavoir. Cette ébauche de maisonnette au bord de l’eau a quelque chose qui fait plaisir à voir. Même si on sait bien qu’ils ne servent plus, on a toujours un peu l’impression d’arriver entre deux lessives. Des lavandières ne vont pas tarder à tourner le chemin avec leur chargement de linge et se mettre à le frapper et le brosser de leurs bras musclés.
Il y a là un côté image d’Epinal du bon vieux temps, mais je ne voudrais pas avoir à le faire. Ça doit vous tuer le dos quelque chose de bien d’être penché au-dessus du courant, et vous geler jusqu’aux os de garder les mains dans l’eau glacée.
Les centaines de lavoirs que l’on peut encore voir dans la région rendent hommage au courage de toutes ces femmes qui y ont travaillé dur.

Une de mes clientes américaines m’a raconté qu’elle avait eu un guide formidable dans le Midi. « Il nous a montré les lavoirs ! » expliquait-elle, avec encore de l’enthousiame et de l’émerveillement dans la voix. C’est le souvenir de cette émotion ressentie à la vue d’un lavoir qui lui a donné envie de suivre des visites guidées ailleurs.
Je me dis que c’est difficile de savoir ce qui va émouvoir. Il ne faut pas négliger ce qui peut paraître évident ou banal.
Je me dis aussi que quand on fait du bon travail de guidage quelque part, on fait la promotion de toute la profession, partout. Et inversement.

Mais alors, vous répétez toujours la même chose ?

Lysimaque et rosier lianeLes lysimaques, ces belles vivaces jaunes d’un mètre de haut, sont en fleurs à Giverny. J’avais oublié leur nom appris l’an dernier. A force de passer devant le massif, il m’est revenu tout seul. La vue de la plante a dû solliciter la bonne case dans la mémoire, je suppose. Au bout de quelques jours le nom de lysimaque s’est imposé aussi clairement qu’une étiquette.
Pour les guides, la mémoire est aussi essentielle que la voix. J’explore, en même temps que ce métier, le fonctionnement mystérieux du souvenir.

Parler sans notes devant un public a une façon particulière de solliciter la mémoire. C’est un peu s’élancer sans filet pour un numéro de trapèze volant, le risque physique en moins. On vient d’exécuter une figure, le temps d’une respiration et il faut enchaîner pendant que le public est attentif. Qu’est-ce qui vient après, déjà ? Des groupes de mots ou des images apparaissent, évoquant une anecdote, un point à expliquer. Des enchaînements logiques permettent de poursuivre sans effort. Une idée en appelle une autre. Des formulations heureuses trouvées lors de visites précédentes ressurgissent spontanément.

Quand j’évoque mon métier, une phrase revient souvent chez mes interlocuteurs : « mais alors, vous répétez toujours la même chose ? » Bizarrement, ils ont tous un ton un peu horrifié pour dire cela.
Nous vivons dans un monde qui abuse de la répétition – les mêmes chansons, les mêmes informations, les mêmes publicités, les mêmes sketches, les mêmes conseils inlassablement répétés, nous la subissons sans penser à nous en plaindre, et pourtant redire la même chose deux fois de suite nous fait peur.
C’est étrange à quel point nous sommes programmés pour ne pas nous répéter. Combien cela nous met mal à l’aise de nous apercevoir que nous avons déjà dit cela tout à l’heure, même si c’était à d’autres personnes. J’imagine que cela doit avoir un sens profond vraiment important, évoquer le gâtisme du grand âge et de la proximité de la mort, peut-être, ces vieillards qui radotent à n’en plus finir…
S’il n’y avait ce malaise, je trouverais cela très confortable de répéter toujours la même chose. Peut-être qu’il finira par disparaître. J’imagine que les profs qui ont des classes de même niveau, ou les médecins en cas d’épidémie de grippe, finissent par s’habituer à ce ronron du rabâchage. Pour l’instant je louvoie. Certaines parties bien rôdées, bien ficelées, je n’y touche plus. Mais entre elles il y a une marge d’improvisation, du discours à construire au fur et à mesure. Cela me permet de ruser, de ne pas faire deux fois de suite la même visite. Et de ne pas répéter toujours la même chose.

Les tilleuls de Hyde Park

Fleur de tilleul Certaines personnes sont plus que d’autres sensibles aux sons, elles vous font remarquer les appels du coucou même quand il faut tendre l’oreille pour les percevoir. D’autres portent toute leur attention sur les parfums qui embaument le jardin de Monet.
Ou plutôt qui devraient embaumer. Il pleut un peu souvent ces temps-ci pour que les senteurs les plus capiteuses se développent. La semaine dernière encore, l’air était plein de fragrances de chèvrefeuille, de rose et de tilleul. Le voilà lavé, tout propre et tout frais, mais les parfums fleuris sont partis.
Des visiteurs londoniens ont approché leur nez des tilleuls de Monet, pour constater un peu déçus que le pic de leur floraison est déjà passé. « La semaine dernière, ceux de Hyde Park étaient tous en fleurs, » m’ont-ils rapporté avec un peu de nostalgie.
L’espace d’un instant, je me suis promenée avec eux dans Hyde Park la semaine dernière, humant à pleins poumons la brise au parfum de tilleul. Un parfum qui franchissait allégrement le Channel, rejoignant celui des mille tilleuls de Vernon en pleine floraison au même moment, et sans doute aussi celui de beaucoup d’autres tilleuls ailleurs sur la planète.
Les amoureux séparés décident parfois de regarder la lune à la même heure, pour se sentir plus proche l’un de l’autre. J’aime bien l’idée que la semaine dernière, tandis que je humais avec délectation le parfum des tilleuls de Vernon et de Giverny, d’autres personnes se réjouissaient de cette même senteur dans Hyde Park ou ailleurs. Il me semble que cette expérience concomitante, si fugitive soit-elle, nous rapproche, tisse comme un lien secret entre nous, des êtres humains éloignés, différents, mais qui sentent et ressentent de la même façon.

Splendeur du printemps

Le jardin de Monet au printempsQuand j’accompagne des visiteurs dans les jardins de Monet à Giverny, les premiers pas se font dans le silence. J’aime bien guetter l’émerveillement sur leur visage, pour le plaisir de m’assurer que nous sommes en phase.
« Vous devez être blasée », me disent parfois les visiteurs. Il n’en est rien. Entrer dans le clos fleuri et découvrir cette mer de corolles et de couleurs qui s’étend jusqu’au pied de la maison, traverser le pont japonais et embrasser d’un coup d’oeil toute l’étendue du jardin d’eau sont des joies que je retrouve intactes chaque jour.
Je ne suis pas la seule à revivre chaque jour la magie du jardin, si j’en crois le laconique « Il y a pire que nous » de l’un des gardiens.
Le printemps donne au clos fleuri des allures de jardin d’Eden. « Nous avons trouvé le Paradis, disaient les peintres américains en découvrant Giverny, il ne nous reste plus qu’à en jouir. » Le jardinier Monet a encore renforcé cette impression paradisiaque. Comme lui en 1883 tout le monde a envie d’écrire : « Giverny est un pays splendide pour moi ».

La mémoire des lieux

Comme Monet à sa fenêtreLa maison de notre enfance a gardé dans ses murs et dans ses meubles le souvenir de l’enfant que nous avons été. Peut-être que vous fréquentez la vôtre au quotidien et que cela ne vous trouble pas de vous retrouver en tête à tête avec ces réminiscences. Mais si, adulte, on s’est éloigné depuis longtemps de la maison parentale, l’émotion des lieux assaille autant que celle des retrouvailles avec la famille.
L’autre jour je suis retournée dans ma chambre enfantine après des années d’absence. C’est toute une mémoire de perceptions qui m’est revenue, sa lumière, son hygrométrie, son volume, la vue de la fenêtre comme un balcon sur le monde…
Je me demande si ces sensations, si fortement engrammées en nous qu’on les retrouve intactes des années après, les autres peuvent en partager quelque chose.
Peut-on, par exemple, être en communion avec le ressenti de Monet en entrant dans sa maison ou en regardant par la fenêtre de sa chambre ?
Je me le demande, dans une interrogation sur mon métier de guide, sur le respect des lieux de mémoire, sur la rencontre qui s’opère entre ces lieux et leurs visiteurs. A quel moment doit-on simplement se taire et laisser les gens sensibles sentir ? Qu’attendent-ils de moi si ce n’est de les aider à approcher l’esprit des lieux ?
Après la coupure de l’hiver, j’ai retrouvé la chambre de Monet. De l’avoir un peu oubliée me l’a fait sentir à nouveau. Mais déjà, dans la répétition, cela s’estompe. Comment rester connectée avec la sensation de sa présence, au bord du bassin aux nymphéas ou devant la grande allée ?
Je suis dans le recueillement chaque fois que j’entre chez Monet. Je l’ai tellement fréquenté depuis douze ans, j’ai tellement plongé dans les détails de sa vie comme dans ceux de sa peinture que cela me le fait ressentir fortement. Il m’accueille, je dirais presque : il m’attend. Je crois qu’il est content, là où il se trouve, que je sois guide chez lui, il connaît ma sincérité et mon respect.

Depuis que je me suis mise à travailler d’autres sujets, d’autres lieux peu à peu s’ouvrent à moi. Les humains qui les ont bâtis et peuplés me deviennent présents. Je sens combien les pierres et le sol se sont chargés de leur passage, lieux tumultueux de batailles, lieux d’élévation spirituelle et de foi, lieux de vie et de labeur des hommes et des femmes qui nous ont précédés…
Quand nous visitons un lieu, il n’y a rien de plus essentiel que cela, que ressentir en tant que vivant le lien qui nous unit au passé et aux morts. C’est plus essentiel encore que de comprendre, de façon rationnelle, les aléas de l’Histoire.
Alors : prenez le temps. A quoi bon courir d’un lieu à un autre si c’est pour manquer l’occasion de s’en laisser toucher ?
A la question mille fois entendue, « quel est le meilleur moment pour voir les jardins de Monet ? » on peut répondre, cela dépend de vous. Si vous cherchez l’éblouissement, le grand spectacle qui émerveille, vous viendrez au moment de la floraison des tulipes, des iris, des roses, des glycines, des nénuphars… Mais si c’est Monet que vous cherchez, vous reviendrez dans la douceur tranquille de l’arrière-saison. Il sera là.

Cher lecteur, ces textes et ces photos ne sont pas libres de droits.
Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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