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Objectivité

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On ne peut pas faire comme si on n'avait pas vu cet énorme pylône. Dans ce paysage idyllique du lever du jour au bord de l'Epte, il surgit comme un intrus. Il casse l'ambiance. 

Je ne peux pas l'ignorer, mais je peux décider de ne pas le cadrer si je ne peux pas l'encadrer.  Le laisser hors champ, debout dans son champ. Avancer d'un pas, zoomer un peu plus, tourner l'appareil, faire une photo verticale… 

Je l'ai fait, bien entendu. Mais curieusement, ces photos ne sont pas mieux. Elles pourraient avoir été prises n'importe où. 

Même si on a toute liberté de choisir ce que l'on photographie, évincer le pylône, c'est triché. C'est lui qui structure ce petit coin de nature, qui lui donne son caractère spécifique. 

Tout un courant de la photographie contemporaine s'attache à montrer la réalité telle qu'elle est, sans l'embellir, et c'est assez troublant de découvrir notre monde dans toute sa banalité. Ce n'est pas mon propos, je préfère la magie de la lumière, le vertige de la beauté, l'émerveillement devant la création. Mais quand même, le pylône. 

J'ai eu il y a quelques jours une conversation avec une jeune collègue qui termine ses études en alternance pour devenir guide-conférencière. Elle rédige un mémoire sur l'objectivité dans le guidage. "On n'est pas objectif quand on guide", a-t-elle remarqué. En effet. Plus un guide est honnête, moins il prétendra être objectif, tout en s'efforçant de l'être. 

La question de l'objectivité prend tout son sens dans le cadre du tourisme de mémoire. Parle-t-on de la même façon du Débarquement à des Français, des Allemands ou des Américains ? On peut rechercher une certaine neutralité, mais par souci d'empathie avec son auditoire, parce que le guide a besoin d'être écouté et pour cela de faire du lien, et aussi parce qu'il ne cherche pas la polémique, le discours change subtilement selon la nationalité des clients. 

Pas besoin d'être sur les plages du Calvados pour s'en rendre compte. Si j'accompagne un groupe français à Vernon, j'évoque les destructions dues aux différents bombardements, allemands puis alliés. Si je commente pour des anglophones, j'ai tendance à omettre les derniers. C'est par courtoisie, je crois. A la réflexion, je dois admettre que c'est de la politesse mal placée. 

Avec les Allemands, curieusement, c'est plus facile. Je souligne que nous partageons une histoire commune, qu'il y a aussi beaucoup de villes bombardées en Allemagne, et une fois les torts des Alliés reconnus, les visiteurs ne sont pas agressés par ce que je leur raconte des frappes de la Luftwaffe.

Ma jeune collègue pense avec raison qu'il ne faut pas en rester à ce que les auditeurs ont envie d'entendre. Il faut les amener à se mettre dans la peau des différents belligérents, en dépassant l'autocensure et les tabous. De chaque côté du front, et parmi les civils, la guerre reste une histoire humaine dans laquelle les participants se retrouvent projetés sans avoir eu tellement le choix. L'âge des soldats, leurs conditions de vie au quotidien, leurs peurs et leurs espoirs demeurent, comme des expériences universelles qui nous touchent, de quelque bord que l'on soit. 

Alors, sans opter pour un discours systématiquement à rebrousse-poil, on peut évoquer aussi les aspects moins glorieux, ceux qui ne flattent pas l'orgueil national, les bourdes, les destructions inutiles, les bassesses. Cadrer les pylônes. 


6 commentaires

  1. Bernard dit :

    Très joli texte Ariane et un vrai sujet de philo au bac.

  2. ariane dit :

    Si vous l'entendez comme "Peut-on être objectif ?", en effet, ça fait assez philo du bac. 

  3. Durand Nicole dit :

    Bonjour,

    Je cherche en vain ce "pylone" dans Giverny près de l'Epte !

    Voulez-vous me donner quelques précisions ?

    merci d'avance

    IL y a souvent confusion entre le bras de Seine?  le RU OU ACQUEDUC DES moines

    • ariane dit :

      Bonjour Nicole, il faut partir de la salle des fêtes et longer l’Epte jusqu’à son coude. La rivière est alors à peu près perpendiculaire à la route de Limetz, et c’est là que se trouve le pylône. On le voit aussi depuis la route, avec ses copains.

  4. Sigismond de Phalèse dit :

    Est-ce à dire qu'il est ?

     

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