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Jeune fille à l’ombrelle

Jeune fille à l'ombrelle tournée vers la gauche, Claude Monet, 1886, Musée d'Orsay Paris Jeune fille à l’ombrelle tournée vers la gauche, (Essai de figure en plein air) Claude Monet, 1886, Musée d’Orsay Paris. Huile sur toile 131x88cm.

Peut-on appliquer le principe de la série à la peinture de figures ? Monet semble avoir été tenté par cette expérience picturale, mais empêché de la mener aussi loin qu’il l’aurait souhaité par absence de modèle.
Les débuts étaient pourtant prometteurs. A l’été 1886, Monet réalise deux grands tableaux de sa belle-fille Suzanne, la plus jolie des quatre filles d’Alice Hoschedé, en jeune fille à l’ombrelle tournée vers la gauche et vers la droite.
Un diptyque, c’est tout. Car Suzanne craque. Elle supporte difficilement les longues heure de pose. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, une bouderie d’adolescente de dix-huit ans. Sa soeur Germaine rapporte qu’elle s’évanouit. Portait-elle un corset, responsable de nombreuses pâmoisons ? On est tenté de le croire au vu de sa taille ultra-fine sur les tableaux.
Pour commencer, il faut trotter à travers champs jusqu’à l’endroit élu par Monet, un pré bordé d’un talus contre les inondations, à l’embouchure de l’Epte, à environ un kilomètre de la maison. Cet endroit dénommé l’Ile aux Orties appartient à Monet qui y possède un hangar où il range ses bateaux.
Quelques jours plus tôt Monet a eu un flash. Suzanne était en haut, sur le talus, en un éclair il a revu sa première femme, Camille, posant en contre-plongée à Argenteuil, le petit Jean près d’elle. « Demain nous reviendrons et tu poseras là. » Voilà comment il s’adresse à Suzanne, aux dires de son frère Jean-Pierre Hoschedé. Ce n’est pas une demande, c’est un ordre qui ne souffre pas de contredit.
Donc, Suzanne se fait belle et s’y colle. Elle porte à la ceinture une fleur rouge comme une tache de sang. Est-ce encore Monet qui a exigé cette écharpe légère qui flotte au vent, comme dans le tableau d’Argenteuil ?
Le cadrage des deux toiles est audacieux. Suzanne se tient debout sur son talus, le peintre en contrebas, une disposition qui fait se découper le modèle contre le ciel. Suzanne semble flotter dans l’azur au milieu des nuages dont elle reprend les couleurs nacrées, d’autant plus aérienne qu’on ne voit pas ses pieds masqués par sa longue robe claire et les herbes folles du talus.
Marianne Alphant dans son « Claude Monet, une vie dans le paysage » est d’avis que le peintre a dû commencer par le portrait tourné vers la droite, où l’ombrelle forme une belle ligne droite dans le prolongement de la robe, l’ensemble coupant la toile en oblique. Pas de doute, l’oeil du peintre a présidé à cette pose.
C’est certainement la position la plus pénible pour Suzanne qui tient son ombrelle contre le vent de son poignet recourbé. Crampe garantie au bout d’un quart d’heure. Dans le portrait vers la gauche, l’ombrelle est appuyée sur son épaule, ce qui devait être moins douloureux.
Ce ne sont pas, à proprement parler, des portraits. Le visage se dissout dans l’ombre procurée par l’ombrelle doublée de vert. Suzanne n’est plus Suzanne mais l’incarnation de la Jeune Fille, version fin 19ème.
Tandis qu’elle lutte pour garder la pose face au vent, Monet lutte lui aussi avec ses pinceaux. Comme cela lui arrive souvent, il n’est pas franchement satisfait du résultat. De là peut-être la longueur des séances qu’il inflige à la pauvre Suzanne. Il couvre la toile de hachures nerveuses pour rendre la mouvance de l’air, la danse des herbes et des étoffes, le ballet des nuages. Mais plus il s’entête, plus c’est pire à ses yeux. Selon un récit de sa voisine Mrs Perry, dans un geste de rage il lance son pied chaussé d’un sabot en plein milieu d’une des deux toiles, y traçant « une terrible balafre ». Est-ce vrai ? Il n’y paraît plus en tout cas.
Monet ne vendra jamais ces deux tableaux. Il hésite même à les exposer. Craint-il la critique ? N’en est-il pas content ? Après le décès de Suzanne à trente ans en 1899, la question ne se pose même plus. Aux yeux éplorés de sa mère ils sont devenus des icônes.
Michel Monet en hérite à la mort de Monet en 1926. Il en fait don aussitôt au Louvre, qui les expose dans la galerie du Jeu de Paume. Depuis 1986 les deux toiles symétriques font partie des joyaux du Musée d’Orsay à Paris.


9 commentaires

  1. Un billet passionnant, l’histoire d’un tableau vient éclairer l’oeuvre et c’est drôlement enrichissant
    Dans le groupe de visite je suis là juste derrière vous :-))

  2. Merci pour ces deux articles chère Ariane. Vous faites vibrer chaque mot que l’on déguste avec tendresse, chagrin, effroi, plaisir…

  3. j’aime beaucoup ce tableau mais je n’ai jamais cherché à approfondir, j’ai même pensé étant donné que la jeune fille est sur une hauteur que c’était peint du côté des falaises d’Etrétat. Merci pour cette information. Bonne soirée

  4. Le ciel de lit d’Alice, le voici, qui en effet servit aussi à illustrer Une vie de Maupassant en livre de poche, qui comme chacun sait, se déroule entre Fécamp et Etretât. Aussi ais-j’envoyer ce livre à Alice en remerciement du Dostoievski susdit.
    n.b. Petit # aux louanges: si l’écriture est fine mouche, l’expression "s’y coller", outre son anachronisme à l’époque de Suzanne, me semble déjà obsolète en cette fin de décennie OO de début de XXIème siècle, d’où je la qualifierais de lourd bourdon post coitum.

  5. Votre dièse, c’est un bémol ? Je n’écris pas pour des lecteurs du 19e siècle, et « s’y coller » exprime avec précision ce que je voulais dire, sans que j’y mette aucune des connotations que vous évoquez.

  6. Vous faites part d’une anecdote qui semble échapper à une vérification faite. Pourtant si l’un des tableau (et lequel. Celui tourné vers la gauche ou vers la droite ?) a été très abimé par un coup de pied, la restauration de la toile elle même, au moins au dos de celle-ci devrait confirmer ce récit ?
    En savez vous plus sur ce sujet ?
    Merci

  7. Je n’ai trouvé dans la littérature ni infirmation ni confirmation de l’anecdote rapportée par la voisine de Monet. Il faudrait demander au musée d’Orsay.

  8. Michel de Decker, dans sa biographie "Claude Monet, Une vie" chez Perrin, raconte cette anecdote en citant comme source Jean-Pierre Hoschedé.

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Ariane.

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