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Quand Aragon revisitait Giverny

Quand Aragon revisitait Giverny

Louis Aragon connaissait bien Giverny où il s’était retiré en 1923, suite à une déception amoureuse, pour écrire La Défense de l’Infini. Lors de ce séjour, il avait rendu visite à Monet, âgé de 82 ans.
C’est donc assez naturellement que l’écrivain a situé une partie de son roman Aurélien à Giverny. Dans ce livre rédigé pendant la Seconde Guerre mondiale et publié en 1944, Il fait une description du jardin de Monet, description qui est depuis devenue une référence littéraire :

« Quand elle fut devant le beau jardin que partageait le chemin, elle s’arrêta et regarda à gauche le pont, l’eau, les arbres légers, la tendresse des bourgeons, les plantes aquatiques. Puis se tourna du côté de la maison qu’habitait ce grand vieillard qu’elle avait souvent vu de loin, et dont tout le pays parlait. Celui qui ne pouvait voir les fleurs fanées. Elle vit les fleurs bleues. À leur pied, la terre fraîchement remuée. Des fleurs bleues partout. La petite allée vers la maison. Le gazon clair et d’autres fleurs bleues. […]

La lumière était si belle sur les fleurs… Qu’est-ce que c’était ces fleurs ? On dit qu’il n’y a pas de vraies fleurs bleues. Pourtant… Qui sait s’il les voyait bleues, le grand vieillard, là-dedans. On disait que ses yeux étaient malades. Il pouvait devenir aveugle. Terrible à penser. Un homme dont toute la vie était dans les yeux. Il avait quatre-vingts ans passés. S’il devenait aveugle… On pouvait l’imaginer exigeant encore qu’on arrachât les fleurs avant qu’elles fussent fanées, ces fleurs que de toute façon il ne verrait plus… Les fleurs bleues feraient place à des roses. Puis il y en aurait de blanches. Chaque fois, d’un coup, c’était comme si on repeignait le jardin.  »

(LXIII, p. 408)

Selon Céline Cachat dans son essai Aurélien : le kaléidoscope et le mentir-vrai , « l’évocation du jardin de Monet à la fin du chapitre LXIII constitue une retranscription fidèle de l’œuvre du peintre selon le procédé de l’ekphrasis, et en particulier de la série des nymphéas et des ponts japonais ». L’ekphrasis désigne la « narration descriptive d’une oeuvre d’art », un concept qui nous est plus familier que son nom.

« La description évoque quelques détails divers qui disparaissent presque sous la quantité de fleurs que comporte le jardin, analyse Céline Cachat. L’incertitude sur les couleurs de ces fleurs est ici attribuée à la vision défectueuse du peintre, mais en réalité elle reproduit exactement les effets de ses tableaux, où les couleurs sont tellement entremêlées qu’il devient presque impossible de les distinguer. Aragon rend ainsi hommage à Monet, et inscrit son texte dans une tradition instaurée par Proust, qui avait déjà rendu un hommage implicite au peintre dans sa description des jardins de nymphéas sur les bords de la Vivonne :
L’épisode de Giverny est donc loin de la romance bucolique. Son intensité dramatique et sa portée symbolique dans le roman en font un épisode clef qui, tout en renvoyant à un passé réellement vécu par Aragon, rend aussi hommage au grand peintre que fut Monet et à son œuvre qui, dès la fin du XIXe siècle, a annoncé la modernité en peinture. »

Louis Aragon a eu l’occasion de revenir à Giverny en 1976 avec le réalisateur Michel Favart, qui voulait adapter le roman pour la télévision. Mais il n’a pas été possible de tourner les scènes givernoises dans le village de Monet : celui-ci avait trop changé.

Quand Aragon revisitait Giverny

Dans le numéro 8/9 de Silex consacré à Aurélien et la télévision, Favart raconte cette visite juste avant la restauration des jardins :

Je sui allé en repérage avec Aragon à Giverny. Je l’ai suivi pendant deux journées à la recherche de ses souvenirs, et il ne reconnaissait plus rien, ou si peu de choses… Aujourd’hui, le chemin creux qui partageait la propriété de Claude Monet s’est élargi en route goudronnée ; là où le jardin du peintre était touffu, sauvage aux dires d’Aragon, il est maintenant bien ordonné et assez pauvre en fleurs… La fameuse grille est d’un vert affreux et il n’était pas question d’avoir l’autorisation de la repeindre… Aragon eut beaucoup de mal à reconnaître dans une grande résidence secondaire le moulin où il avait séjourné et où il a fait vivre Paul Denis et Bérénice : il a fallu le témoignage du fils du propriétaire de l’époque (Vanhoot dans le roman), Monsieur Toulgouat, pour qu’Aragon retrouve les lieux et nous les décrivent tels qu’ils étaient en 1922… Quant à l’île où il s’était baigné comme Paul Denis à l’embouchure de l’Epte, nous l’avons cherchée toute une après-midi, courant à travers champs, pour finalement apprendre qu’elle avait été dynamitée il y a une dizaine d’années pour faciliter le passage des péniches sur la Seine.

J’imagine que l’expérience a dû être un peu douloureuse pour Aragon. Mais je dois dire que je ne suis pas surprise de sa mésaventure. Car le Giverny qu’il décrit de mémoire dans les années quarante, vingt ans après y avoir séjourné, ne ressemble guère, lui non plus, au Giverny réel. Sa mémoire avait sans doute passablement transposé les lieux.

Les décors du film ont été reconstitués sur un bras de la Charente, le long d’un chemin creux. Pour l’anecdote, c’est le tout jeune et très beau Bernard Henri-Lévy qui avait été choisi pour le rôle du poète romantique Paul Denis. Il avait même accepté de tourner nu, ce qui suscita une certaine émotion lors de la diffusion du film à la télévision.


4 commentaires

  1. Encore un billet intéressant, j’imagine la déception d’Aragon, plus de 50 ans après, la main de l’homme était passée par là !
    Ekphrasis, inconnu pour moi, je ne sais si je le retiendrai…
    La reprise approche, Ariane, dans ce beau jardin même si il s’est profondément modifié…

  2. Pauvre Aragon, comme je comprends sa déception, qui est aussi la mienne après y avoir vécu les années 30 et 40.
    ….Avec des blocs de béton dans la rue et des magasins ou échoppes
    à pratiquement toutes les portes, et cette foule bigarrée qui vous étouffe, … Monet en aurait ragé, ou se serait enfui.

    • Bonjour Albert,
      Oui, Giverny a un peu changé par rapport aux années 1930, comment faire autrement ? Mais si on compare aux paysages de Monet à Argenteuil, on trouve qu’ils sont intacts ici ! Je ressens la même impression de changement quand je vais dans la ville de mon enfance : des nouvelles constructions et un urbanisme plus léché. C’est quand même mieux qu’un sentiment d’abandon et de laisser-aller, n’est-ce pas ?

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Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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