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Monthly Archives: novembre 2008

L’âne de Saint-Germain

L'âne de Saint-Germain, église d'ArgentanJuché à flanc de pilier, à plusieurs mètres de hauteur, un âne bâté sourit. A moitié couché, il se redresse. Il est sur point de se relever.
Impossible de ne pas le voir, comme le montre la photo agrandie. L’âne se trouve sur le premier pilier de la nef, semblant jaillir de la pierre. C’est l’une des curiosités de l’église Saint-Germain d’Argentan, dans l’Orne, une disposition originale, unique pour une statue.
La brave bête qui intrigue tant les visiteurs est en lien avec l’histoire du saint auquel l’église est consacrée. Elle rappelle l’un de ses miracles, une histoire charmante où perce même, chose rare, une pointe d’humour.
Transportons nous au 5ème siècle, en 448 ou à peu près. Germain est un homme d’une merveilleuse piété. Évêque d’Auxerre, il part évangéliser la Bretagne et convertit les foules. De là le bon saint, qui n’a pas peur des voyages, s’en va à la cour de Ravenne en Italie plaider la cause des Bretons auprès de l’impératrice Placidie. Pourquoi ? Selon les sources il demande leur grâce pour s’être révoltés, à moins qu’il ne supplie qu’on les grève moins d’impôts. Que voilà un bon saint !
Germain se déplace à pied ou à dos d’âne, par humilité. Mais c’est épuisant, un tel voyage, surtout quand on jeûne et qu’on prend de l’âge. Arrivé à destination, notre saint est à bout de force, sa monture aussi. Exténué, le brave animal s’écroule et meurt.
L’impératrice Placidie, entendant cela, veut se montrer généreuse. Elle offre un magnifique cheval à Germain pour remplacer le baudet.
C’est mal connaître le saint homme, qui bien sûr refuse le cadeau. Il n’a pas besoin d’un cheval.
Nullement embarrassé, il se tourne vers l’âne mort et lui dit, allez viens, on rentre à la maison. Là-dessus le brave âne se redresse en pleine forme, prend l’évêque sur son dos et le ramène à son auberge. C’est dans cette hôtellerie de Ravenne que Germain passe de vie à trépas une semaine plus tard. L’histoire ne dit pas si l’âne, sa mission accomplie, l’a suivi dans l’au-delà.
On voit sur la statue d’Argentan que l’âne sourit, mais en même temps il couche les oreilles. Il n’est pas franchement ravi de reprendre du service sur terre, mais il s’amuse du bon tour que sa résurrection joue à l’impératrice.
On aurait bien voulu voir sa tête, à Placidie. Elle n’a pas dû rester si placide que ça.

Le cloître du Mont-Saint-Michel

Le cloître du Mont-Saint-MichelC’est un jardin improbable, juché tout en haut d’un rocher aride. Plat comme la main, alors qu’ici tout n’est que pentes escarpées. Si loin de la terre, à quatre-vingts mètres au-dessus du sol, ce jardin plane en plein ciel, ouvert sur l’immense baie où le sable et la mer s’entremêlent.
Les bâtisseurs du Mont-Saint-Michel ont tout inventé, dès le début du 13ème siècle, à l’époque de Philippe-Auguste. Ils ont imaginé un gratte-ciel de pierres dont le cloître est le toit, un toit terrasse engazonné. C’est un tel tour de force qu’il n’a jamais été copié nulle part.
Le cloître repose sur deux étages de vastes salles, à la structure massive en bas, puis plus légère à mesure que l’on s’élève. Depuis toujours les visiteurs éblouis nomment cet empilement extraordinaire la Merveille. Le cloître en est le couronnement.
Un jardin surgit de nulle part, donc, une étonnante petite parcelle émeraude dans un univers minéral tout de gris et de bleu. Autour de ces précieux brins d’herbe, de ces buis toujours verts, la pierre évoque les féeries de la nature. De frêles colonnes supportent une délicate frise végétale. Du bout de leurs ciseaux, les sculpteurs du Moyen-âge ont fait fleurir la pierre de Caen. Tout un Éden symbolique a surgi en relief des blocs de calcaire.
Les colonnes disposées sur deux rangées, en quinconce, soutiennent la petite toiture du cloître, sous laquelle on chemine à l’abri de la pluie. On dénombre 137 colonnes, et chacun de ces chiffres, le un, le trois et le sept, est à lui seul un mystère religieux offert à la méditation.

7 jours sur 7 en 2009

Jardin de Claude Monet à GivernyL’année prochaine, à partir du 1er avril 2009, la Fondation Claude Monet sera ouverte sept jours sur sept, jusqu’au 1er novembre inclus.
C’est la grande nouvelle, cette disparition du jour de fermeture du lundi. Cela fendait le coeur de voir les malheureux touristes du lundi faire une heure de marche depuis la gare pour se casser le nez sur un musée fermé. Quelle déception !
Les jardins de Monet ouverts tous les jours, les professionnels du tourisme non plus ne s’en plaindront pas, même si on n’escompte pas des records d’affluence les lundis.
Une bonne nouvelle donc aussi pour ceux qui souhaitent visiter Giverny dans le calme : si vous le pouvez, venez plutôt un lundi ! Il faudra du temps avant que l’info ne s’ébruite, le lundi va donc rester le jour le plus creux de la semaine pendant un moment.
Comme toute règle qui se respecte, celle-ci souffre une petite exception. La fondation Monet sera ouverte absolument tous les jours pendant sept mois sauf un petit lundi, le 27 avril 2009.
Que se passe-t-il le 27 avril ? Selon une tradition immémoriale et inébranlable, les membres de l’Institut de France viennent en visite à Giverny. Rien de plus normal puisque la propriété de Monet appartient à l’Institut de France.
Jusqu’ici cet aréopage a toujours profité du lundi fermé pour bénéficier de conditions de visite optimales, c’est tout naturel. Difficile de leur imposer désormais le bain de foule.
Reste à savoir quelle va être la politique d’ouverture du musée des impressionnismes de Giverny. Va-t-il adopter lui aussi les sept jours sur sept ou non ? D’ici qu’il ouvre ses portes le 1er mai prochain, on finira bien par le savoir. Renseignez-vous avant de venir à Giverny si vous prévoyez de le visiter.

Monet, cathédrale de Rouen

Cathédrale de Rouen, effet de soleil, Claude Monet, Museum of Fine Arts, Boston C’est la série par excellence, le monument immuable qui ne change que par l’éclairage, alors que les sujets pris dans la nature sont soumis aux variations des saisons.
Monet a peint la cathédrale de Rouen avec acharnement, après les séries des meules et des peupliers. Il séjourne à Rouen deux années de suite, les hivers 1892 et 1893, et peint 28 vues du massif occidental du monument, et deux vues d’une cour sur le côté, la cour d’Albane.
Monet lutte, cauchemarde, reprend et retouche interminablement ses toiles. ll en résulte (c’est très remarquable sur les toiles du musée d’Orsay en particulier) une étrange matière épaisse, une pâte de couleurs mélangées de plusieurs milimètres d’épaisseur, comme si Monet avait voulu recréer le relief du portail en le modelant à la peinture à l’huile.

La paroisse de Rouen centre, qui s’attache à faire connaître son patrimoine exceptionnel, propose une exposition virtuelle de toutes les vues « de face » des cathédrales de Monet sur son site internet. La présentation synoptique est saisissante, et on peut agrandir pour plus de détail. Du très beau travail.
Et voici une vingt-neuvième cathédrale, une des deux « cour d’Albane », sujet de plein air peint en février. On conçoit que Monet ait préféré par la suite les vues depuis différentes fenêtres face au monument. Claude Monet, Cathédrale de Rouen, cour d'Albane

Plage d’Asnelles

Plage d'Asnelles, Calvados Des nuages mauves se pressaient dans le ciel des côtes de la Manche hier, laissant apercevoir parfois de minuscules coins de ciel bleu. « Juste de quoi faire un mouchoir à la Sainte Vierge !  » disait-on autrefois en Normandie. Selon l’importance des éclaircies, le vêtement qu’on aurait pu tailler pour la Bonne Mère dans le ciel bleu variait, le manteau étant signe de larges percées d’azur.
C’est un de ces temps incroyables dont la Normandie a le secret, lumineux sous les nuages, et qui invente des camaïeux grisés d’opale qu’il répand à n’en plus finir sur le sable et sur la mer.
Un temps de novembre un peu trop doux pour marcher sur des plages un peu trop belles, alors que se profilent à l’horizon les pontons du port artificiel d’Arromanches ; et en ce mois propice au souvenir des disparus toute cette douceur, cette beauté paisible continuent d’étonner en ces lieux qui ont connu les tragédies de juin 1944, le tourbillon de l’activité humaine et l’écho d’un fracassant déluge de fer, de feu et de sang.

Album photos

Album d'une vie, Claude Monet, par Florence Gentner, éditions du ChêneLe facteur avait une surprise l’autre matin, le superbe « Album d’une vie, Claude Monet » publié par les éditions du Chêne. Me voilà somptueusement récompensée de ma très modeste contribution à cet ouvrage.
Encore un livre sur Monet ! S’il devient difficile d’écrire quelque chose de neuf, le concept de celui-ci est très original. L’auteur, Florence Gentner, a réuni sous la forme d’un album photo un maximum de clichés de Monet, de sa famille et de ses amis. C’est un peu l’album que Monet aurait pu posséder et dont il tournerait les pages avec nous une après-midi dans sa maison de Giverny.
Les portraits sont présentés à l’ancienne avec un bord doré, ou comme si les coins étaient passés dans des fentes. La touche rétro est tempérée par des emprunts au scrap booking, l’ajout de fleurs séchées ou de rubans. Et ce que la collection de photos en noir et blanc ou sépia pourrait avoir d’austère est égayé par des croquis de Monet et quelques reproductions de tableaux. L’illusion est telle qu’on se surprend à vérifier que la page est bien lisse, et l’on est un peu déçu que ce ne soient pas de vraies photos collées à l’intérieur !
Les légendes sont composées de citations de Monet, ce qui rend le peintre présent non seulement par l’image mais aussi par les mots.
L’album se termine sur une biographie détaillée qui est la bienvenue quand la curiosité a été aiguisée par les photos.
A quelques semaines des fêtes, c’est une jolie idée de cadeau pour toutes celles et ceux qui connaissent déjà l’oeuvre de Monet et veulent aller plus loin dans leur découverte de l’artiste.

Au ban du jardin

Banc de Monet à Giverny
Le mauvais temps a banni les bancs du jardin. Les voici remisés à l’écart, au sec, en attente des jours meilleurs.

C’est l’une des premières tâches auxquelles on se livre dans les jardins de Monet à Giverny, aussitôt que les portes se referment pour l’hiver.
Il faut desceller les bancs, verser du sable dans les trous, et transporter les sièges à l’abri.
Là, ils seront bichonnés dans le courant de l’hiver, lavés, repeints, réparés si nécessaire.
Puis réinstallés pour l’ouverture du musée le 1er avril, et non plus bannis mais bénits par les premiers visiteurs.

Madame Chrysanthème

Estampe de Yoshitora représentant une courtisane en compagnie d’un étranger, 1861, collection Claude Monet

Monet a aimé le Japon à distance, sans jamais y aller. L’écrivain Pierre Loti, lui, a fait le voyage vers l’Extrême-Orient en 1885.
Cette année-là, son bateau séjourne six semaines à Nagasaki pour réparer des avaries. Cela laisse le temps à Loti de glâner des impressions sur ce pays lointain qui est à l’époque si à la mode en Occident.
Deux ans plus tard il publie en France un roman tiré de cette expérience japonaise, Madame Chrysanthème.
A l’époque où ses contemporains se ruent sur les bibelots japonais, les estampes, où leurs intérieurs se remplissent de meubles en pseudo bambous et leurs jardins de pont arqués, il y a certainement en eux une attente, apprendre à quoi ressemble en vrai ce Japon qui les fascine.
Madame Chrysanthème est donc un succès de librairie. Vincent van Gogh écrit à son frère Théo :

Est-ce que tu as lu Madame Chrysanthème ? Cela m’a bien donné à penser que les vrais Japonais n’ont rien sur les murs. (…) C’est donc comme cela qu’il faut regarder une japonaiserie, dans une pièce bien claire, toute nue, ouverte sur le paysage.

Mais le lecteur nippophile risquait fort d’être déçu par Madame Chrysanthème. Loti n’en fait pas mystère, il n’a pas été emballé par le Japon, et cette impression mitigée transparaît dans son roman.
Le paysage, oui, est magnifique, il y a dans la culture japonaise des aspects qu’il admire, mais les Japonais sont « laids, mesquins, grotesques ». L’exquise délicatesse japonaise lui paraît « maniérée et bébête ». Aujourd’hui encore la brutalité avec laquelle il compare les Japonaises à des chiens savants, des poupées, des singes met mal à l’aise. Où sont donc le respect et la tolérance ?
Loti se confronte à l’extrême altérité de ces habitants du bout du monde. Il sait qu’un fossé culturel le sépare d’eux. En toute honnêteté, il revendique sa subjectivité, son regard d’occidental.
Donc, nous découvrons un coin de Japon en 1885 à travers les yeux de Loti, et cette expérience de lecteur est extraordinaire. Tout ce que nous croyons savoir du Japon d’autrefois se retrouve raconté avec minutie et des mots du 19ème siècle, faisant voyager à la fois dans l’espace et dans le temps.
A titre d’exemple, voici comment Loti décrit un jardin japonais :

Le jardinet de Madame Renoncule (…) est un des sites les plus mélancoliques, sans contredit, qu’il m’ait été donné de rencontrer dans mes courses par le monde. (…)En pleine ville, encaissé entre des murs, ce parc de quatre mètres carrés, avec des petits lacs, des petites montagnes, des petits rochers ; et une teinte de vétusté verdâtre, une moisissure barbue recouvrant tout cela qui n’a jamais vu le soleil.
Cependant un incontestable sentiment de la nature a présidé à cette réduction microscopique d’un site sauvage. Les rochers sont bien posés. Les cèdres nains, pas plus hauts que des choux, étendent sur les vallées leurs branches noueuses avec des attitudes de géants fatigués par les siècles, et leur air grand arbre déroute la vue, fausse la perspective.

Loti a pris soin de relever tous les détails exotiques. Il est déçu quand l’exotisme fait défaut, comme c’est le cas à son arrivée dans le quartier occidental du port de Nagasaki. J’ai gardé pour la fin cette remarque visionnaire et désabusée :

Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on l’aura rendue pareille d’un bout à l’autre, et qu’on ne pourra même plus essayer de voyager pour se distraire un peu…


Nature morte au faisan

Nature morte au faisan, Claude Monet, huile sur toile, 62,5 cm x 76 cm, 1861, musée des Beaux-Arts de RouenDevinez qui a peint ce tableau ? Mais oui, Claude Monet. On est loin de l’univers des Nymphéas, n’est-ce pas ? Loin dans le temps : Monet n’a que vingt ans quand il peint cette « Nature morte au faisan » conservée aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Rouen.
A cette époque Monet s’intéresse beaucoup à la nature morte, un genre qu’il délaissera progressivement sans l’abandonner tout à fait.
Le tableau non daté pourrait avoir été peint au début de l’année 1861, avant que le jeune artiste ne parte sous les drapeaux en Algérie. Il est le septième du catalogue raisonné de Monet qui compte quelque 2000 toiles, et le cinquième plus ancien tableau de Monet conservé. C’est peut-être parce qu’il est signé O. Monet que Daniel Wildenstein l’estime antérieur au séjour de Monet en Algérie, puisque c’est pendant son incorporation que Monet a décidé de changer de prénom usuel.

Oscar, donc, s’est appliqué, il a fignolé sa toile, même si la touche est parfois fougueuse et que des zones non peintes apparaissent par endroit.
Le sujet n’est pas d’une grande originalité : une nature morte, un tableau de chasse. Posés sur une table dont on aperçoit le bord sculpté, un panier en osier rempli de bouteilles, un verre plein, une corne à poudre évoquant la chasse, et la dépouille d’un faisan.
La palette très courte se réduit à des tons de brun et de vert, le fond, très sombre, disparaît pour mieux faire ressortir le premier plan traité en clair-obscur.
Le jeune Monet a voulu démontrer sa maîtrise technique en représentant des textures différentes réputées difficiles à rendre. Le morceau de bravoure, ce sont les plumes du faisan, les petites plumes du cou, les plumes longues de l’aile. Et puis, le poli de la corne, la transparence du verre qui, comme les bouteilles, luit faiblement dans l’ombre, la lumière qui s’accroche aux brins d’osier, enfin le drapé du rideau de tissu vert sombre à l’arrière-plan.
Tous ces jeux de textures en font un tableau tactile. On a l’impression que non seulement on voit les objets présentés, mais qu’on pourrait presque les toucher, les sentir, y goûter.

Les premiers propriétaires de l’oeuvre restent eux aussi dans l’ombre. Wildenstein cite une énigmatique collection Bayen. Puis, en 1942, la Nature morte au faisan est exposée à Paris, galerie Daber, à l’occasion du « Petit Salon de la nature morte ».
Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Peu après le tableau est emporté en Allemagne par l’organisation nazie Otto, un service allemand effectuant des achats au marché noir en France (source Ministère de la Culture), qui l’a peut-être acheté ou peut-être saisi.
On retrouve l’oeuvre de jeunesse de Monet en Bavière, chez un particulier, en 1949. Deux ans plus tard elle est attribuée au Louvre, et l’Etat français la dépose à Rouen en 1954.
Depuis, ce tableau qui aime voir du pays a visité le Japon et les Pays-Bas, mais le plus souvent il reste sagement à Rouen, à deux pas de la cathédrale.

Delbrouck

École du centre, VernonCette partie de l’école du centre de Vernon n’est pas une merveille d’architecture, avec sa façade austère en brique sombre comme on les affectionnait au 19ème siècle. Mais les édiles qui l’on fait construire n’avaient pas cette ambition, ils voulaient une école pratique et pas trop chère.
Voilà tout de même 150 ans que le bâtiment remplit son office. Il est dû à un drôle de bonhomme, l’architecte Joseph-Louis Delbrouck.
Pendant environ dix ans, à partir de 1857, Delbrouck a été l’architecte attitré de la ville de Vernon. Avait-on besoin d’un hôpital, d’un abattoir, d’un établissement scolaire, d’un presbytère, d’un marché couvert, ou même d’une usine à gaz, on ne s’embarrassait pas à faire de longs concours d’architecture (la mode en viendra à la fin du siècle), on confiait le projet à Delbrouck, et quelques mois plus tard comme par miracle on avait les plans. C’était fonctionnel et solide.
L’école primaire que voici a donc été dessinée en 1858. A cette époque le maire de Vernon était le châtelain de Bizy, Louis-Napoléon Suchet, duc d’Albufera, un bonapartiste convaincu qui soutenait l’empereur Napoléon III.
La collaboration de cette mairie avec un Delbrouck, c’est le mariage de la carpe et du lapin. Notre architecte ne faisait pas mystère de ses idées de gauche. Tout jeune il a pris une part active aux clubs d’ouvriers. Adepte du socialisme coopératif, il déploie un tel activisme qu’il finit par faire de la prison comme détenu politique.
C’est sans doute pour se ranger des voitures, et parce qu’il n’arrive pas à percer à Paris qu’il s’installe à Vernon, d’où la capitale est à la fois éloignée mais facile d’accès.
C’est un bosseur, Delbrouck. Peut-être est-ce la qualité qui a séduit le duc. Le tandem se lance dans des projets d’envergure.
L’heure est à l’urbanisme, c’est l’époque où le baron Haussmann redessine Paris. A Vernon le maire veut bâtir un nouveau pont sur la Seine, un peu à l’écart du précédent, et ouvrir une percée à travers la ville dans le prolongement du pont.
Ce sera la rue d’Albufera. Mais la nouvelle voie passe en plein milieu de l’hôtel-dieu. Pas grave, on va le refaire ailleurs.
Voilà comment Delbrouck se retrouve chargé de concevoir l’hôpital de Vernon, sans doute son plus grand projet, avec une aile réservée aux civils et l’autre aux militaires.
Cet hôpital n’existe plus aujourd’hui, pas plus que les immeubles cossus qui ouvraient la rue d’Albufera à chaque extrémité, et où Delbrouck s’était réservé un appartement.
Mais l’école du centre, agrandie par la suite, reste un exemple de son travail qui a marqué durablement les rues de la ville et des générations de ses habitants.

Nicandra Physaloides

Nicandra PhysaloidesOn ne sait pas trop par quel bout photographier cette plante parfois haute comme un homme qui égrène ses grâces au bout de ses rameaux.
Pour illuminer son abondante verdure, le nicandra allume chaque jour d’éphémères petites fleurs mauves au coeur blanc de-ci delà parmi les feuilles. Les corolles épanouies font face au soleil pour mieux se faire admirer, non sans une pointe de vanité. Si fragiles elles se croient éternelles, avec l’insouciance de la jeunesse. Dès le soir, regardez ce qui se passe ! Leur pétiole se recourbe, leurs pétales se replient. Elles ont appris la modestie, elles baissent les yeux, la mine déconfite.
Leurs froufrous ne servaient qu’à séduire les insectes. Les voilà grosses sans le savoir.
Leur descendance mûrit sous les sépales qui enflent et gonflent comme de petits lampions. Ils dissimulent une baie bourrée à craquer de graines qui n’aiment rien tant que de se ressemer partout dans votre jardin.
Malgré sa ressemblance avec l’amour en cage, le délicieux physalis, il ne faudrait pas s’aviser de goûter aux fruits du nicandra qui cousine paraît-il avec la redoutable belladone.
C’est donc du regard que l’on goûte aux charmes de cette plante qui cache ses trésors sous le plus léger bouclier qui soit.

Choisis son camp

Mur à Montmartre, ParisJ’aime bien les pochoirs sur les murs des villes. A force d’avoir des oreilles ceux-ci méritent bien une voix, et les dessins au pochoir leur offrent ce moyen d’expression qui leur manquait.
La grande qualité graphique de ces peintures leur donne un impact incroyable. J’ai photographié ce mur à Montmartre il y a deux ans, mais il est d’une brûlante actualité.
4 novembre ! Ce soir ce n’est pas Big Brother qui nous regarde, je veux dire pas plus que d’habitude, c’est le monde entier qui a les yeux fixés sur le grand frère d’Amérique. Quelle sera la couleur du prochain président des Etats-Unis ? Les urnes vont-elles confirmer les sondages ou réserver une surprise ? De quel côté penchera la balance, celui des porteurs d’arme ou celui de la résistance à la guerre ?
Le mur a son idée. Il la chuchote en légende à l’image de Jean Moulin : choisis son camp ! Et si le conseil se répétait de mur en mur jusqu’aux isoloirs… Réponse demain.

Promenade de Vénus

Promenade de Vénus, château de Bizy, Vernon Au château de Bizy à Vernon, tout un coin du parc est dédié à Vénus.
Si l’allée aux tilleuls centenaires et les bosquets discrets qui la bordent portent le nom de la déesse de l’amour, serait-ce parce qu’il fait bon, depuis longtemps, s’y tenir par la main ?
Pour les amoureux venus déambuler sous les frondaisons, le château de Bizy, sous l’inspiration de Vénus, devient le château des bisous.

Gribouille

Fontaine de Gribouille, château de Bizy, VernonDans le parc du château de Bizy à Vernon, Gribouille trône au centre d’une fontaine. En fait, à en juger par sa couronne et son trident, il s’agirait plutôt de Neptune. Mais sa bouille enfantine l’a fait surnommer Gribouille par les enfants du château.

Pour la Comtesse de Ségur, Gribouille est un benêt qui accumule les bêtises, un vrai fardeau pour sa grande soeur raisonnable qui l’élève. Exemple fameux de ses boulettes, Gribouille se jette dans la rivière pour éviter que son habit neuf soit abîmé par la pluie.

Je me demande quelle est l’histoire de cette statue, si loin de l’habituelle représentation de Neptune en dieu barbu. Quel enfant lui a servi de modèle ? On dirait, mais c’est une interprétation toute personnelle, la transcription dans la pierre d’un bal costumé où un enfant aurait fait craquer ses parents en petit Poséïdon.
Ou encore un de ces rôles qu’on aimait prendre avant de poser pour un peintre ou un sculpteur, comme Louis XIV et toute sa famille représentés en dieux romains.

Chrysanthème

Chrysanthème Cela sonne comme d’affectueuses paroles pour remonter le moral de votre copine dépressive : Chris, on t’aime ! Mais sous cette feinte douceur le chrysanthème multiplie les pièges et les lettres superfétatoires. A lui tout seul, avec son ch, son th et son y il est un micro voyage en Grèce.
Le bouquet, si j’ose dire, le pompon, c’est quand on s’intéresse à son nom de famille : les asteraceae. Cette fois on est dans la jungle, c’est Tarzan qui lance son cri de victoire.
Si le chrysanthème joue les ornithorynques, c’est parce qu’il se plaît en Australie. Là-bas, dans l’autre hémisphère, il fleurit aussi à l’automne, c’est-à-dire au mois de mai, pile pour la fête des mères. Comme destin de fleur, avouez que cela a tout de même une autre allure d’être le cadeau par excellence pour une maman chérie, qui va arroser et bichonner son chrysanthème avec amour, plutôt que de finir abandonné dans un cimetière glacé.
Bien, mais alors, vous demandez-vous logiquement, qu’est-ce qui remplace le chrysanthème dans sa mission de fleurissement des tombes ? Eh bien, m’a expliqué une visiteuse australienne de Giverny, le rôle échoit à une fleur qui a la cote chez nous, l’arum, ce cornet d’un blanc pur orné d’un épi jaune.
Ici l’arum fleurit les mariages, peut-être à cause de sa blancheur, peut-être parce que c’est un anagramme d’amour, ce qui semble de bon augure.
L’arum est un sujet sensible au pays des kangourous. Comme l’agapanthe ou l’ipomée, c’est une épouvantable mauvaise herbe très difficile à éradiquer, qui a déjà envahi des dizaines de milliers d’hectares : on fait toujours les choses en grand en Australie.
On l’arrache, on l’arrose aux pires herbicides, rien n’y fait, il se répand à la vitesse d’un cheval au galop, et malheureusement l’arum cru est fort toxique pour tout le monde, les humains et surtout le bétail qui n’a pas l’habitude de faire cuire sa prairie avant de la brouter.
Je ne voudrais pas être un arum en Australie. Mais si j’étais un chrysanthème, je serais sans doute tentée par l’expatriation. Le chrysanthème ne manque pas de terres plus accueillantes que nos contrées pour couler des jours heureux. Les spécimens qui ont le plus la grosse tête ont la belle vie au Japon, où le chrysanthème est le symbole de la famille impériale, et l’ordre du chrysanthème un suprême honneur.

Cher lecteur, ces textes et ces photos ne sont pas libres de droits.
Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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