Coquelicots
Après les pavots d’Islande, qui ont été les premiers à fleurir en jaune ou en orange, voici le tour des pavots annuels aux délicats tons de rose.
Comme c’est aussi le temps des roses, le jardin de Claude Monet se pare de l’harmonie colorée la plus fraîche qui soit, en rose et vert.
Cette année, les jardiniers ont laissé aussi pousser beaucoup de coquelicots sauvages, et peut-être même bien qu’ils les ont aidés un peu à se ressemer allègrement.
Partout leurs petites têtes rouges apparaissent au milieu du vert des massifs.
Ils réveillent les tons, ils gomment ce que le jardin rose pourrait avoir de trop mièvre.
Toutes ces couleurs éclatent sous le ciel humide de Normandie, bien mieux que sous le soleil brillant de la semaine dernière.
Les eremurus, ou lis des steppes, dressent leurs hampes florales blanches le long de l’allée centrale au dessus des derniers alliums.
Parfois, un coup de vent les fait danser.
L’air embaume, les roses bien sûr.
Photo de Monet
Le très officiel institut fédéral de recherches américain Smithsonian Institution rassemble des archives immenses, y compris sur des personnalités artistiques. Dans ses collections se trouvent quinze clichés pris par Lilla Cabot Perry, la voisine de Claude Monet, pendant ses séjours à Giverny.
En cliquant sur le lien, vous pourrez voir et agrandir ces photos uniques. Celle-ci, par exemple, a dû être prise au bout du bassin, au niveau de la vanne qui permettait de faire entrer l’eau du Ru dans l’étang. On reconnaît à l’arrière-plan la colline de Giverny.
Monet, bien campé dans ses bottes, a encore la barbe noire. La photo n’est pas datée. Le Smithsonian propose une fourchette entre 1899 et 1909. Monet a au moins 58 ans.
Son regard se perd hors champ. Réflexe de peintre, Monet a pris la pose de trois-quart face qui est celle des portraits peints. Sur la photo suivante, il présente son autre profil.
Dans ses mains, un papier, et son éternelle cigarette. Chemise raffinée, volant le long de la patte de boutonnage. Quel jour est-on ? Dimanche ?
Le chemin au tracé moins net qu’aujourd’hui est bordé de végétation. Sur la berge très étroite à cet endroit, on reconnaît des iris et des papyrus, marque du goût de Monet pour les plantes exotiques. Et juste derrière Monet, l’un des saules à osier si courants dans la région. Il y en a toujours un aujourd’hui, mais un peu plus à gauche.
Oeillet de poète
L’oeillet, c’est un petit oeil. L’image n’est pas très parlante avec les variétés unies, mais elle le devient pour les oeillets bicolores, où la couleur dessine une cible.
Le nom botanique de l’oeillet, dianthus, en fait la fleur des dieux, pas moins. Pourquoi est-elle plus qu’une autre dédiée au poète ? Mystère.
Dans le langage des fleurs l’oeillet de poète désigne l’amour. C’est l’une des raisons pour laquelle, blanc comme celui-ci, il a trouvé sa place dans le bouquet de mariage de la princesse Kate. On ne voit pas trop comment elle aurait pu s’en passer, en fait, car le nom anglais de l’oeillet de poète est Sweet William, justement le prénom de son charmant mari.
On se creuse la tête depuis belle lurette pour savoir qui pouvait bien être ce fameux doux William qui a donné son prénom à la fleur. Pour les uns, c’est par ironie, un noble particulièrement cruel. Pour les autres, c’est le Conquérant, à moins qu’il ne s’agisse de Shakespeare (tiens ! tiens ! revoilà le poète !).
Perso, l’explication que je trouve la plus convaincante est celle-ci : william serait une déformation du français oeillet, tout bêtement.
Un billet dédié à la famille royale anglaise, jubilé oblige.
Suivez mon iris bleu
Le parapluie est au guide ce que les ciseaux sont au coiffeur, le stéthoscope au médecin, le sifflet à roulette au chef de gare. Quand on guide en plein air par temps variable, il est risqué de prétendre s’en passer, et carrément téméraire de s’en dispenser si l’on doit guider un groupe, surtout au milieu d’une foule. Le parapluie brandi sert de fanion, il ouvre la voie comme un brise-glace.
C’est un peu difficile quand on débute. En tête du cortège, vous levez le bras avec le parapluie fermé, l’air de tâter le vent, et vous vous sentez vaguement ridicule. Pourtant ce geste a un effet souverain : il vous fait entrer dans le rôle, encore plus que le badge préfectoral.
Tout le mois d’avril, le temps humide nous a imposé le parapluie à Giverny. C’était un peu lassant. Depuis que le ciel s’est remis au beau, je suis contente de le laisser à la maison.
Pour le remplacer comme signal dans la foule compacte de mai, j’emporte un iris factice.
Le voici photographié dans mon jardin (je ne me permets pas ce genre de privautés dans celui de Monet) à côté d’un iris naturel. C’est une jolie imitation en tissu, avec une tige suffisamment rigide pour la tenir sans qu’elle ne ploie.
L’idée n’est pas de moi mais de ma collègue Patricia qui utilise un beau tournesol. Il nous arrive souvent de nous partager un groupe, chacune sa fleur dans le jardin, les clients apprécient, ils trouvent que c’est efficace et joli.
Par rapport au parapluie, la fleur présente des avantages considérables. Elle est plus légère, et il n’est pas besoin de tendre le bras, elle culmine spontanément au-dessus des têtes.
De plus, si le parapluie suggère la menace d’une averse, l’iris est en harmonie avec le jardin.
Le seul problème, finalement, c’est la qualité de l’imitation. Pour beaucoup de visiteurs, l’aspect artificiel de la fleur ne saute pas aux yeux.
Alors que le parapluie ne suscite aucune question, aucun commentaire, l’iris fait débat. Environ une personne sur deux est persuadée qu’il est vrai. Même à contre-saison.
On marmonne sur mon passage, on s’insurge. J’entends des réflexions réprobatrices : « si tout le monde faisait comme elle ! » Les enfants le clament tout haut, accusateurs : « la dame elle a cueilli une fleur ! »
Je leur fais toucher la fleur, je leur demande s’ils croient qu’elle est vraie. Aux adultes j’indique la bonne adresse où se procurer la même, face à la Fondation Monet.
Tout cela pourrait encore passer. Le plus fatigant, ce sont les remarques idiotes, comparaisons religieuses (on dirait que vous portez une croix / un cierge) ou métaphores licencieuses (la queue est longue !). Cette dernière sortie émanait, à ma surprise, d’un vieillard ratatiné dans son fauteuil roulant, qui n’avait visiblement rien perdu de sa verdeur verbale.
Voilà pourquoi, au bout de quelques jours de beau temps, je me fatigue un peu de l’iris. S’il fait gris demain, je ressortirai le parapluie. Si le soleil brille, je prendrai l’ombrelle.
Stachys
Les fleurs ont des oreilles. Surtout l’épiaire laineuse, alias Stachys lanata.
Sa douceur pelucheuse lui vaut d’être comparée à des oreilles d’ours, de lapin, de lièvre, d’agneau, et même d’âne en anglais… Bref on hésite entre tout un bestiaire, mais on est sûr qu’il s’agit d’un mammifère au doux pelage et aux oreilles de belle taille.
Dans la littérature sur les jardins, il me semble que c’est l’oreille d’ours qui revient le plus souvent en français, et lamb’s ear en anglais. (Woll-Ziest en allemand, on reste dans la laine).
Le stachys est volontiers utilisé en couvre-sol pour son feuillage décoratif. Les jardiniers n’ont pas l’air d’aimer beaucoup ses fleurs, des épis un peu grêles qui apparaissent en été. Les abeilles, elles, en raffolent.
L’épiaire appartient à la grande famille des lamiacées, qui comporte des célébrités telles que la lavande, le romarin, la sauge, le thym, la sarriette… Et comme ses cousines elle a des vertus aromathérapiques découvertes depuis fort longtemps.
Le stachys entre dans la composition de la fameuse eau d’arquebusade, un élixir antiseptique à base de plantes qui remonte à François Premier.
On ne risque plus grand chose des arquebuses, mais l’élixir est toujours commercialisé pour la santé de la peau.
Celle-ci doit finir par être toute douce, comme des oreilles d’agneau…
Une mer de fleurs
La floraison des iris est courte, mais si spectaculaire, si séduisante qu’elle mérite bien qu’on patiente devant leurs feuilles le reste de l’année.
Vu en oblique et non pas dans le sens des allées, le jardin de Claude Monet à Giverny se déploie comme une immense mer de fleurs, giroflées, isatis, juliennes, d’où émergent les têtes papillonantes des iris.
Le secret de l’effacement des chemins est tout simple : les massifs et bordures sont un peu surélevés, d’autant plus que l’allée derrière eux est plus large. Cette légère élévation du terrain cache les cheminements et donne ce côté très naturel au jardin.
Les iris sont juste à leur apogée à Giverny.
J’ai profité de quelques heures de soleil hier pour aller faire des photos de cette période si poétique, mue par une motivation renouvelée : l’éditeur de calendriers DuMont a l’intention de poursuivre notre collaboration en 2014.
Le calendrier 2013, pour sa part, paraîtra en juin, sans graines cette année et donc moins cher que l’an dernier (prix public 16,99 euros). Vous pourrez vous le procurer chez amazon.fr, mais toujours pas à la Fondation Monet. Je m’en désole, mais il paraît qu’il pourrait faire de l’ombre au calendrier édité par la Fondation, même si ce n’est ni le même prix ni la même qualité.
Je crois que DuMont retravaille légèrement mes photos, bien mieux que je ne saurais le faire, pour en tirer le meilleur. Elles ne sont jamais aussi belles que dans leur édition.
Je m’attache, de mon côté, à essayer de rendre la réalité de la beauté du jardin, habillé de la lumière du val de Seine, avec simplicité et naturel. Pour partager par l’image plutôt que par les mots mon amour de ce lieu qui m’émerveille et m’éblouit chaque jour.
L’âge d’or des grenouilles
Au château de Champ de Bataille, les grenouilles pansues, dodues, dorées, ont un regard enamouré.
Le château du Champ de Bataille
A une heure de Giverny, le château du Champ de Bataille étale sa magnificence inspirée de Versailles en pleine campagne, dans la plaine du Neubourg. 38 hectares de parc qui déclinent bosquets, labyrinthe, pièces d’eau, broderies et topiaires, statues à l’antique et fabriques, serres et potager… Tout cela par la volonté d’un seul homme, le propriétaire des lieux Jacques Garcia, décorateur aussi prisé que passionné.
38 hectares magiques, et pas âme qui vive. En ce moment les appartements du château n’ouvrent que le week-end, si bien qu’en semaine, quand seul le parc est accessible, il n’y a personne. Le prix d’entrée élevé (12 euros pour les jardins) y est peut-être aussi pour quelque chose.
C’est une expérience extraordinaire que ce Versailles contemporain pour soi tout seul. Garcia a mêlé le grandiose et l’inventivité, le très proche et le lointain, la poésie et une touche d’ésotérisme, le jeu et l’exotisme, l’opulence et l’épure.
On joue à se perdre dans les bosquets impeccablement taillés, on guette la prochaine surprise nichée dans la charmille.
Le long des bassins, des baignoires empire abritent des jets d’eau.
Partout des sphinges, des déesses aux courbes sublimes, et des détails dorés, comme les énormes grenouilles qui tiennent concile sur les marches du plan d’eau.
Le retour ressemble à un voyage, avec des escales en Asie, en Grèce, en Italie peut-être, et un dernier point de vue sur un impressionnant alignement d’agaves en pots. C’est un jardin qui sait surprendre.
Semis de capucines
Dans les châssis à côté de la serre, les jeunes pousses de capucines sont déjà prêtes à être plantées.
Il ne leur reste plus qu’à s’endurcir un peu avant d’aller prendre leur place de chaque côté de la grande allée.
Plusieurs variétés de capucines vont mêler leurs couleurs flamboyantes pour recouvrir toute la largeur de l’allée.
P.S. A peine eu le temps de poster ce billet, le lendemain les capucines étaient en terre !
Giverny
Voici le jardin de Giverny en fin d’après-midi, quand le soleil plus bas éclaire les arbres à l’est du bassin et que les reflets révèlent leurs sortilèges.
L’image inversée du marronnier blanc en fleurs frissonne à côté de celles du saule à osier et du vieux saule pleureur.
Les premiers iris, d’un beau bleu roi, sont là, mais pas encore les premiers nénuphars.
Expérience tactile
Les barrières légères qui bordent les massifs à Giverny sont de fabrication maison, avec des bambous recyclés.
Elles ne sont pas très solides, mais elles délimitent efficacement les pelouses.
Chaque année, les jardiniers remplacent les parties abîmées.
De beaux bambous lisses et luisants s’intercalent entre d’autres que la pluie a rendu ternes et gris.
Nous les adultes passons à côté sans y prêter attention.
Ce n’est pas le cas des jeunes enfants, qui ont un autre rapport à leur environnement.
J’ai vu un petit garçon glisser la main le long de chaque brin de bambou, en commentant l’expérience par un « c’est doux… c’est pas doux… c’est doux… »
A fondre…
Hollande
Monet, champs de fleurs et moulins à vent près de Leiden
En 1886, Monet peint des champs de tulipes en Hollande, près de Leiden.
Les rouges surtout lui plaisent.
Et les moulins à vent, qui brassent l’air pour pomper l’eau.
Le vent annonciateur d’un changement de temps est partout présent dans le tableau.
Il fait ployer les fleurs.
Va-t-il éloigner les nuages qui, pour l’instant, n’ont pas l’air bien dangereux ?
Ou au contraire en apportera-t-il de plus menaçants ?
Le bon vieux temps des grenouilles
Ces derniers jours, les grenouilles coassantes captent l’attention des visiteurs de Giverny. Massés autour du bassin aux Nymphéas de Claude Monet, ils ne les quittent pas des yeux, et cette vue réveille chez beaucoup d’entre eux des souvenirs d’enfance.
« Quand j’étais enfant, avec un copain, on les attrapait avec un chiffon rouge et un hameçon ! » se souvient un monsieur penché vers une toute petite fille. « Elles étaient attirées par la couleur rouge, elles mordaient au crochet, et on les tirait hors de l’eau. »
Il y a de l’excitation dans sa voix au souvenir de cette pêche si simple, de ces grenouilles si faciles à berner. « On les attrapait… et après on les mangeait. » La voix a hésité un instant, le temps que l’adulte décide d’épargner à l’enfant l’épisode de la mise à mort des grenouilles. Le récit passe de l’évocation d’un plaisir à un autre plaisir, du jeu à la table, et jette un voile pudique sur l’entre-deux.
Certains de mes clients, qui me font des récits semblables, se montrent plus explicites. Une dame me raconte qu’elle voyait les grands « couper les cuisses aux grenouilles toutes vivantes, et rejeter le reste à l’eau, en prétendant que les pattes allaient repousser. » On ne sait ce qui l’a choquée le plus, du geste barbare ou du mensonge qu’on lui faisait.
D’autres enfants se livraient à des jeux plus innocents, comme le concours de sauts de grenouilles, variante de l’exaspérante course d’escargots. Innocence apparente, car les grenouilles épuisées de sauter au sec finissaient par crever.
Les grenouilles, qui « ont un sacré clapet » aux dires d’une visiteuse, ont pris un genre de revanche cette semaine. Les ténors du plan d’eau ont infligé aux promeneurs de Giverny un concert ininterrompu et assourdissant. Je crois tout de même qu’il touche à sa fin. On commence à voir les premiers têtards.
Erythronium
Ces jolies petites clochettes jaunes perchées en haut d’une fine tige d’environ trente centimètres sont celles de l’érythronium.
Le nom vulgaire de cette bulbeuse est la « dent de chien », dens canis, en anglais dogtooth violet, en raison de la forme de son oignon qui ressemble à une canine de canin. La personne qui a inventé un nom aussi peu seyant à cette fleurette devait avoir une dent contre elle. Peut-être parce qu’elle est capricieuse à multiplier, et qu’il faut souvent cinq ans avant que les petites nouvelles ne fassent enfin des fleurs. De quoi décourager les jardiniers amateurs, et imposer des prix élevés aux bulbiculteurs, plus d’un euro par bulbe. Une dent oui, mais une dent en or !
L’erythronium porte aussi le nom nettement plus charmant de lis des bois. Voilà qui met sur la piste de ses préférences au jardin. A l’instar des perce-neige, muguet et autre jacinthe des bois, ce petit lis-là aime être cultivé à l’ombre des arbres. Il fleurit avant que ceux-ci n’ouvrent leurs feuilles, et se trouve douillettement protégé des ardeurs du soleil juste après.
A Giverny, on peut voir les érythroniums dans le massif jaune au pied du mur qui longe la route, où ils trouvent l’ombre nécessaire.
Comme on le voit sur la photo prise à la fin de ce mois d’avril très pluvieux, le lis des bois passe pour un mets de choix chez les limaces. Sinon il n’a presque pas de défauts, une fois qu’on l’a convaincu de s’installer, ce qui semble presque aussi difficile que d’attirer des entreprises sur la zone d’activité de votre commune. Pour avoir une chance de l’amadouer, il vaut mieux l’acheter en pot, le bulbe déteste se dessécher au contact de l’air. Et une fois qu’il a repris, on n’y touche plus. Le lis des bois est casanier.
Il existe en différentes couleurs, la plus facile à se procurer et la plus florifère étant celle-ci, un hybride jaune dénommé Pagode, sûrement par analogie avec ses pétales recourbés.
Ce sont les feuilles maculées de taches rouges qui ont donné son nom botanique à l’érythronium. Il dérive de erythros, l’une des trois façons de dire rouge en grec. Un mot qui fait penser à l’Erythrée, pays de la corne de l’Afrique proche de la mer Rouge.
Le temps des grenouilles
Il a suffit d’une seule journée un peu douce, et tout est changé.
Le jardin de Monet que j’ai quitté hier s’est métamorphosé, j’ai l’impression de l’avoir laissé pendant une semaine.
D’un coup d’un seul, le hêtre pourpre a ouvert ses bourgeons.
Les petites feuilles tendres sont là, fragiles, au bout des rameaux, vertes encore.
Dans les massifs, de nouvelles fleurs apparaissent partout, les premiers rhododendrons, les premiers oeillets du poète.
Scilles et camassias bleuissent de toutes parts.
Le muguet est juste parfait.
Une seule journée à la température printanière, c’est ce qu’attendaient les grenouilles.
Elles se mettent à chanter leurs amours, si fort qu’on les entend depuis le haut du jardin, devant la maison de Monet.
Les visiteurs sont souvent surpris de leurs coassements qui ressemblent au cri du canard.
Les grenouilles ont leur solarium de prédilection du côté des azalées, et cette année ce sont de gros bestiaux presque noirs avec une rayure verte sur le dos.
Tous ces jours où nous nous imaginions sous nos parapluies que les grenouilles étaient à la fête, elles avaient déserté leur tertre, le soleil les a fait revenir.
Moineau
– J’aime les moineaux, dit Susan. Je sais, ça paraît bête !
Souvent on me dit : « Les moineaux, vraiment ? Ils sont si communs ! »
Qu’ils soient communs, est-ce une raison pour ne pas les aimer ?
Je trouve que c’est plutôt une raison de se réjouir, qu’en plus ils soient si nombreux !
J’ai adoré parcourir le jardin de Monet avec Susan. Au Moyen Âge, on l’aurait brûlée comme sorcière. Elle a presque le physique de l’emploi, de longs cheveux gris et un corps léger comme une plume, mais elle a un regard aimant dans des yeux clairs qu’elle ferme parfois pour mieux écouter. Elle dégage une impression de fragilité : on a envie de la protéger.
Un peu comme un médium, Susan a une intuition hors du commun. Elle communique avec tout ce qui l’entoure, plantes, animaux, humains, esprits.
J’en vois parmi vous qui esquissent un sourire ironique. Balivernes et billevesées ! pensez-vous, peut-être en mots plus crus. Ce n’est pourtant pas tellement extraordinaire de supposer que plantes, animaux, rochers, émettent des ondes, et que ce n’est qu’une question de capteur de savoir les entendre. Quand la télé est éteinte, ressentez-vous tous les programmes qui traversent la pièce ?
Que vous dire ? C’était fascinant d’entendre Susan décrire un Monet tellement juste, tel qu’il n’est décrit nulle part.
Un Monet fusionnel avec la nature, utilisant son art, son oeil, sa main, son pinceau, comme un médium pour nous relier à elle, nous faire découvrir ce que nous ne savons pas voir. Un Monet ultra-sensible aux ondes, celles de la lumière évidemment, mais aussi les autres. Ressentant le magnétisme de son étang, ses « féeries » selon son expression, ses Nymphes.
Un Monet qui ne faisait pas de théorie, mais qui disait, « je voudrais arriver à rendre ce que je ressens ». Un Monet refusant d’enseigner l’art, ou même d’aider les autres à progresser en peinture, parce que l’essentiel n’est pas l’art, mais la nature vivante, l’art n’étant qu’un moyen d’exprimer ce qu’il percevait si profondément, que nous sommes partie d’un tout.
Selon Susan, l’eau du bassin, les arbres, les ateliers, ont gardé la mémoire de Monet. Il est toujours perceptible à Giverny, pour qui sait faire silence et écouter à l’intérieur de soi.
Un oeil neuf
Il faut bien viser entre les averses ces derniers jours pour arriver à faire quelques photos du jardin de Monet en pleine floraison des tulipes. Malgré ce temps étrange, comme d’habitude, c’est un enchantement. Et déjà, on peut remarquer les premières modifications apportées par le nouveau chef-jardinier.
James Priest, qui a pris la suite de Gilbert Vahé l’an dernier, a décidé de débuter par les floraisons printanières. « Comme elles ne durent pas longtemps, ce n’est pas grave si on se trompe« .
Dans la plus grande partie du jardin, pour le profane rien ne paraît changé. En revanche, dans les massifs qui s’étirent du côté de la serre, la nouveauté saute aux yeux.
« C’était le côté le plus faible du jardin, j’ai donc commencé par là. »
Difficile de dire le contraire : ces massifs paraissaient longtemps vides et verts, et il fallait attendre mai pour qu’ils présentent un intérêt, au moment des pivoines et des iris.
Le pourquoi de la chose ? Il est assez étonnant. Le plan des floraisons du jardin, présidé par le premier conservateur et restaurateur de la propriété, Gérald van der Kemp, n’aurait jamais été terminé. Peut-être parce que, dans l’esprit de l’académicien, cette zone ouest était dévolue à la pépinière, et ne faisait pas vraiment partie du jardin à visiter. Ou parce qu’il habitait le deuxième atelier, et ne tenait pas à attirer les promeneurs sous ses fenêtres. Quelle qu’en soit la raison, l’habitude avait été prise de floraisons moins travaillées qu’ailleurs.
Tout l’intérêt d’un oeil neuf est de venir bousculer les habitudes. « Voilà dix ans que Gérald van der Kemp est mort ! » se justifie James Priest, qui sait qu’il marche sur des oeufs dès lors qu’il touche à l’oeuvre de ses prédécesseurs. L’héritage est imposant, énorme, qu’il s’agisse du génie créateur de Claude Monet, de l’énergie inspirée de Gérald van der Kemp, ou du talent artistique et technique de Gilbert Vahé, en poste depuis trente-cinq ans.
En récupérant ce jardin iconique, à la réputation planétaire, le premier souci du nouveau chef-jardinier est de le faire perdurer. Ensuite, de voir ce qui peut éventuellement être encore amélioré.
Pour y poser sa première touche, James Priest est reparti de la base : il a étudié les toiles de Monet, sa façon de juxtaposer les coups de pinceaux, de marier les couleurs. Puis il a choisi les variétés de fleurs dans les tons du couchant, en privilégiant trois sortes de grosses tulipes, pour plus d’impact visuel.
« J’ai organisé les massifs de façon à avoir une symétrie de chaque côté des allées, explique-t-il. On est contraint par les rangées d’iris, il n’y a pas beaucoup de place pour travailler les couleurs. »
Le résultat est convaincant, très Monet. Les bordures sont devenues chatoyantes, et, si elles sont plus simples que celles qu’on peut admirer ailleurs dans le jardin, elles sont faites pour être vues de loin.
Photos 1 : 20 avril 2012. Photo 2 : 23 avril 2009. Les tulipes jaunes n’ont pas été reconduites les années suivantes. Photo 3 : 25 avril 2012.
La boutique
La boutique de la Fondation Monet a fait peau neuve cet hiver.
Si dans les musées, on trouve souvent une librairie à la sortie, chez Monet à Giverny, les objets dérivés autres que les livres ont aussi une large place, des T-shirts à la vaisselle, des gadgets aux outils de jardinage.
Comme il fallait faire avec les bâtiments existants, la boutique cadeaux est logée dans le troisième atelier de Monet, cet espace vaste comme un hall de gare où le peintre a donné naissance aux immenses panneaux des Grandes Décorations des Nymphéas.
C’est Hubert Le Gall, scénographe de l’exposition Monet au Grand Palais, qui a opéré le lifting hivernal de la boutique. Il avait déjà réalisé la rénovation du premier atelier de Monet l’an dernier. Ce plasticien designer a un truc avec les ateliers d’artistes célèbres : lui-même habite dans celui de Bonnard, Miro, Vlaminck et quelques autres, à Montmartre.
A Giverny, le fil conducteur de la rénovation de la boutique a été de lui donner un air de commerce d’antan. Une fois réalisée, cette idée paraît évidente, elle s’impose avec force comme « la » bonne idée. On trouve de longs comptoirs, des tables en bois épais, des vitrines pour les objets fragiles.
Mon coin préféré reste celui des livres, où les gros canapés mous qui invitent à bouquiner sur place n’ont pas disparu, mais ont changé de couleur. On peut s’installer tranquillement sous l’oeil de Monet, dont le portrait presque grandeur nature surveille la salle du haut de son énorme chevalet.
Au sol, les carreaux de céramique imitent un parquet, rappel de celui qui couvrait le grand atelier et sur lequel certains Givernois se souviennent avoir appris à faire du vélo, au temps où les lieux étaient à l’abandon.
Ces travaux d’envergure ont évidemment un coût, mais si j’avais dû avancer un chiffre je crois que j’aurais été au dixième de la réalité : 450 000 euros ! De quoi s’acheter une belle maison de maître à Vernon. Et vous, seriez-vous tombé plus juste ?
Claude Monet, touriste en Norvège
Claude Monet, Village de Sandviken sous la neige, 1895, huile sur toile 73x92cm, Art Institute of Chicago
En janvier 1895, Monet entreprend le long périple de Giverny jusqu’en Norvège, pour une campagne de peinture qui ne s’achèvera qu’au printemps. C’est le voyage le plus lointain qu’il fera jamais.
Ce qui l’attire si loin dans le Nord, en plein hiver ? Le peintre est à la poursuite d’effets de neige. Le pater familias va aller voir Jacques Hoschedé, son beau-fils, employé d’un importateur de bois norvégien à Rouen, qui séjourne à Christiania pour y apprendre la langue. L’homme cultivé, qui a assisté à plusieurs représentations des pièces d’Ibsen à Paris, qui lit Björnson, Strindberg, Hamsun et Herman Bang, est attiré par la culture scandinave alors très en vogue.
Comme d’habitude quand il s’éloigne, Monet écrit quotidiennement à son épouse Alice et lui fait le récit détaillé de son séjour. Récit précieux pour suivre au jour le jour ses recherches de motifs, ses hésitations, son travail, sur lequel se sont penché les historiens de l’art. Mais la correspondance livre aussi un aspect inattendu de la personnalité de Monet : son côté touriste.
Dès son arrivée, Monet se laisse emporter par l’émerveillement :
Ce qui est vraiment délicieux, c’est cette vie d’ici ; d’aller en traîneau enveloppé de fourrures, c’est exquis, puis les fameux chiens. C’est de la frénésie, toute la population ne songe qu’à cela, des tout petits gosses comme les grandes personnes, et tous dans des délicieux costumes qui les font ressembler à des Lapons. C’est ma joie de les voir ; on ne voit que cela, des bandes partir avec leurs sacs, ils s’en vont dans la montagne, nuit et jour, la nuit avec des torches.
Bien avant les Jeux olympiques d’hiver, Claude Monet a l’occasion d’assister à un spectacle inédit : des « courses à ski » :
C’est une chose absolument spéciale que je suis bien heureux d’avoir vue. En dehors de tous les traîneaux de Christiania et des environs, toute la population va là et tout le monde est sur des skis, les soldats, la musique, tous sur skis. C’est extraordinaire, cela a lieu sur le plus haut mont derrière Christiania (…) la course est des plus curieuses : sur une pente de plus de cent cinquante mètres ils descendent cela en faisant en l’air des bonds de vingt à vingt-cinq mètres, c’est très extraordinaire.
La nature, qu’il parcourt en traîneau pendant plusieurs jours, l’éblouit :
Que de belles choses vues là, du haut de ces montagnes à pic sur d’immenses lacs entièrement pris et couverts de neige ! Nous en avions dans ces endroits plus d’un mètre, et notre traîneau glissait là-dessus, le cheval en sueur tout couvert de givre et de glace comme nous. J’ai vu aussi d’énormes chutes d’eau de cent mètres, mais entièrement gelées, c’est extraordinaire.
Monet est frappé par la grande hospitalité des Norvégiens. Loin des zones habitées,
…on trouve de temps à autre un chalet, c’est une halte pour les chevaux et les gens. On est tout surpris d’y entrer dans de vrais salons, d’y être reçu par des gens civilisés, aimables et gracieux, heureux de vous offrir l’hospitalité. (…) Les gens sont charmants partout et toujours disposés à vous rendre service.
A la longue, cette gracieuse hospitalité finira même par lui peser, l’empêchant de s’isoler autant qu’il le voudrait pour travailler, se reposer ou écrire à ses proches.
Tout le monde se met en quatre pour lui, y compris le capitaine du port de Christiania qui l’invite sur son bateau à éperon. Monet s’enthousiasme :
Je viens de passer une journée inoubliable (…). Nous avons vu des choses inouïes de beauté et qu’aucun étranger ne peut avoir vues (…). Le capitaine du port s’est mis à ma disposition pour me faire faire cette magnifique promenade sur un bateau de construction nouvelle pour couper la glace dans les fjords.
Et puis, voilà notre Claude Monet qui fait du shopping :
Aujourd’hui j’ai fait des emplettes d’équipement, chaussures, toques, vêtements, etc, et ce sera le diable si j’ai froid, mais l’air ici est d’un vif extraordinaire, et puis ça pince ferme. -20 à -25 en plein jour à midi hier (…) mais je n’en souffre pas, au grand étonnement des gens d’ici qui sont du reste très frileux.
En achetant nos toques, j’ai vu toutes les fourrures possibles et me suis informé du prix du renard bleu ; on peut en avoir la peau extra pour 60 à 80 francs. Le renard argenté me paraît très cher, 300, 500, 600, 800 francs ; c’est effrayant ce qu’on en voit, tout le monde en est couvert. Dis-moi si ces prix diffèrent de Paris, mais il faut songer aux droits d’entrée.
Claude Monet, Sandviken, Norvège, 1895, huile sur toile 50x61cm, collection privée.
Le mont Kolsås
Claude Monet, Le Mont Kolsaas, effet de soleil, 1895, 65×100 cm, collection particulière
Ce tableau de Claude Monet fait partie d’une série de 13 toiles exécutées en 1895 lors du séjour du peintre en Norvège. Il représente un joli site naturel situé à une quinzaine de kilomètres à l’ouest d’Oslo, au dessus de la commune de Sandvika.
Le catalogue raisonné de l’oeuvre de Monet a retenu comme titre du tableau celui donné par Monet, « le mont Kolsaas, effet de soleil ».
Un mont ! Vu de France, il n’en faut pas plus pour s’imaginer un sommet tel que les Scandes en ont le secret, cousin de ceux des Alpes et des Andes.
Les Norvégiens que j’ai guidés cette semaine ont esquissé un sourire en m’entendant parler de la « montagne » peinte par Monet en Norvège.
– Le Kolsås dépasse à peine 300 mètres d’altitude ! Le sås à la fin du nom signifie colline.
Glorieuse colline qui faisait penser Monet au Mont Fuji, bien nommé cette fois puisque le volcan mythique, avec ses 3776 m, est le plus haut sommet du Japon.
Si Monet s’est laissé impressionné par le Kolsaas, c’est sans doute que, pour un Normand plus habitué aux coteaux de la Seine et aux falaises de la Manche, qui ne s’élèvent guère à plus de 80 mètres, la colline norvégienne devait présenter un volume considérable.
Ses pentes, faites d’un étonnant et rare porphyre sombre, sont toujours fort escarpées, et l’ascension demande un certain effort, récompensé par une vue magnifique sur le fjord d’Oslo.
Si près de la capitale, les alentours de Sandvika sont aujourd’hui urbanisés en banlieue résidentielle chic. Le mont lui-même a été aménagé pour l’escalade et pour le ski.
Devant tant d’obligeance à me parler de chez eux, je n’ai pas résisté, j’ai demandé un cours de prononciation aux visiteurs norvégiens de Giverny. On pouvait s’y attendre, il n’y a pas que la taille du Kolsås qui est déformée vue de France. Le nom aussi.
Alors qu’on parle en France du « mont colza », pour les Norvégiens, c’est le « kohl sauce ». Du moins c’est ce qu’il m’a semblé entendre, et cette recette improbable de sauce au chou m’aidera peut-être à mémoriser les deux o fermés. On se demande un peu pourquoi la graphie de l’époque de Monet, en remplacement du å, (qui se dit a rond en chef) doublait un a.
Le ru communal
Vision grandeur nature du tableau de Maurice Denis, voici le petit massif d’anémones des bois qui pousse en bordure de la rivière dans le jardin d’eau de Claude Monet. Il se trouve juste à la sortie du souterrain, en limite de propriété, et offre une transition en douceur entre la sophistication des azalées et des pensées voisines, et la prairie qui commence de l’autre côté de la clôture.
Ce matin, une drôle de surprise attendait les visiteurs. Le ru était vidé de presque toute son eau, dévoilant son fond et ses berges boueuses, et l’effet avait quelque chose de l’indécence d’une personne qui laisserait voir des dessous pas très nets. Heureusement l’eau est revenue quelques heures plus tard, ce qui a dû soulager les poissons.
Un système de vannes permet de contrôler le débit de ce petit bras de l’Epte qui est le bief d’un moulin un peu plus bas. Quand des réparations sont nécessaires sur la roue du moulin ou ailleurs, on peut ainsi dévier l’eau et travailler au sec.
Le reste du temps, le ru coule assez fort, prêt à se jeter de tout son courant sur la roue pour la faire tourner, et c’est un plaisir de voir son eau danser gaiement dans sa traversée du jardin de Monet, concentré d’énergie contrastant avec l’impassibilité du bassin.
J’aime bien taquiner mes clients anglophones avec ce nom bizarre, le Ru. « Je suis sûre que vous connaissez le sens de la rue en français, mais savez-vous ce que veut dire le ru ? » Qu’un mot puisse avoir un sens différent selon son genre, voilà qui est étrange pour une personne qui parle une langue où les choses sont généralement neutres. Aussi étrange que l’arbitraire avec lequel ce genre a été attribué aux choses.
Sans doute, cette découverte plonge les visiteurs anglophones dans un abîme de réflexion. J’imagine que c’est la raison pour laquelle ils ont été si longs à me corriger mon anglais. C’est seulement cette année que l’un d’eux m’a fait remarquer qu’on ne pouvait pas parler de « river » à propos du ru, tout juste de « stream », de cours d’eau. River, selon ce natif des États-Unis, s’applique à la Seine, et traduit donc « fleuve ». Dire que je pensais que c’était la nuance « fleuve » qui n’existait pas en anglais ! Voilà qui m’a plongée à mon tour dans un abîme de réflexion, sur la façon dont chaque culture appréhende le monde et l’inscrit dans sa langue. Il y aurait de quoi débattre longuement et s’étonner, tandis que l’eau coulerait sous les ponts.
Le moulin d’Andé
On ne sait ce qui est le plus extraordinaire ici, du monument ou du centre de création qu’il est devenu. Le moulin d’Andé s’enorgueillit d’être l’un des tous derniers moulins à roue pendante sur la Seine, dans l’Eure, à une quarantaine de kilomètres de Giverny. Il est mentionné dès le 12e siècle, et fournissait Château-Gaillard en farine.
Bâti à cheval sur un bras de la Seine, il permet d’accéder à une petite île plantée de peupliers. Côté rive, la vallée est très encaissée et le coteau grimpe raide, dégageant juste une petite aire où les bâtiments annexes du moulin ont trouvé place. Cette situation fait du moulin d’Andé un endroit retiré, protégé, qu’on ne découvre qu’au dernier moment.
Il règne ici une atmosphère très particulière, mélange de pure nature, de présence humaine séculaire, et d’un petit quelque chose en plus tout à fait indéfinissable.
Depuis 1962, à l’instigation de sa propriétaire Suzanne Lipinska, les plus brillants esprits se sont retrouvés au moulin d’Andé, pour se détendre et pour créer. Tout ce que Paris a connu d’intellectuels, d’artistes, de cinéastes, d’écrivains, de musiciens s’y est donné rendez-vous, et ce lieu inspirant s’est retrouvé creuset, source d’émulation dans la convivialité.
Cette année, le moulin d’Andé fête ses 50 ans en tant que centre culturel, et offre tout l’été une programmation théâtrale et musicale de grande qualité. Ceux qui craignent de reprendre la route après le spectacle trouveront à se loger dans l’une des 35 chambres, le temps d’un week-end hors du temps.
Un air de printemps
Première semaine d’ouverture à Giverny.
Les jonquilles et les narcisses ensoleillent les pelouses. Ils sont plantés si serrés qu’on dirait des bouquets dans des vases.
Tout autour, des gazons tout neufs se dépêchent de verdir. Certains sont ressemés chaque année, bien avant que les pâquerettes et les pissenlits ne les envahissent pour en faire des pelouses.
De gros bourdons sont en campagne.
Les pensées alignent leurs minois colorés au ras du sol, graciles malgré leurs têtes démesurées.
Les coussins jaunes des primevères communes sont fidèles à leur rendez-vous printanier.
Il pleut déjà des pétales de cerisiers fleurs, tandis que d’autres arbres fourbissent encore les leurs.
L’allée centrale laisse admirer son gravier blanc ratissé en jardin zen.
Les bancs repeints de frais ondulent sous le paulownia.
Les jardiniers arrosent les massifs, déjà, le printemps est si sec cette année encore à Giverny.
Dans le jardin d’eau, les premières feuilles de nymphéas montent des profondeurs, violettes. La photosynthèse les fera verdir sur le dessus.
Les promeneurs jouent à cochon pendu dans le reflet du pont.
Des enfants de maternelle passent, attentifs et graves, en se tenant la main.
Les feuilles des érables du Japon déplient lentement leurs éventails, défi à la patience de qui voudrait surprendre leur mouvement.
Les rameaux de saule déjà fournis balancent leur vert délicat.
La première grenouille ose un premier couac.
Dans les ramures, les oiseaux chantent un air de printemps.
L’atelier au magnolia
A l’heure de midi, le soleil est enfin assez haut pour éclairer le magnolia qui pousse derrière le deuxième atelier de Monet à Giverny. Ses rayons viennent chatouiller l’arbre par dessus le faite du toit, donnant des teintes de porcelaine à ses calices roses.
Le magnolia, coincé entre le bâtiment et le grand mur qui borde la route, ne bénéficie pas d’une exposition douillette ni de beaucoup d’ensoleillement. Mais il a l’air de se contenter d’être abrité du vent, et pousse tant qu’il va falloir l’élaguer.
La grande verrière du deuxième atelier est orientée plein nord, selon le voeu du peintre. Elle a été débarrassée de la vigne vierge qui la recouvrait, après avoir colonisé d’abord le quadrillage des carreaux, puis toute la surface vitrée. L’ampélopsis préfère se cramponner à une surface rugueuse, mais avec le temps elle finit par conquérir même le verre, semble-t-il.
A travers la verrière, on aperçoit les fenêtres qui donnent côté sud, au-dessus de la serre et du clos normand. Une double exposition, comme disent les agents immobiliers, qui baigne de lumière le bel atelier du peintre. De l’intérieur, la vue sur le magnolia en fleurs doit être bien jolie en ce moment.
Magnolia
La douceur printanière des derniers jours fait s’ouvrir l’une après l’autre les fleurs les plus précoces, comme les premières étoiles qui s’allument après le coucher du soleil. Chaque jour on peut constater les progrès du printemps. Après les ficaires, les forsythias, les narcisses et les jonquilles, les premiers pissenlits, voici que se mettent à briller les magnolias.
Il y a tant d’espèces de magnolias qu’il n’est pas simple de se retrouver dans la nomenclature. Parmi ceux qu’on voit le plus souvent, on peut distinguer deux constellations, qui gravitent autour du magnolia grandiflora et du magnolia stellata.
Ce latin de jardin est tellement transparent que j’ose à peine insister. Magnolias à grandes fleurs et magnolias étoilés.
Les grandes fleurs du grandiflora ont une apparence étrange, exotique, avec leur forme de tulipe et leurs pétales épais qui ont l’air capables de résister à toutes les agressions, celles des coléoptères pollinisateurs comme celle du froid nocturne, toujours susceptible de surprendre les boutons si pressés de s’ouvrir au sortir de l’hiver. Mais depuis vingt millions d’années que le magnolia est sur terre, on peut supposer qu’il sait ce qu’il fait.
A l’allure altière et singulière du magnolia grandiflora, je préfère l’aspect ébouriffé et bouffon du magnolia stellata.
On dirait des rubans attachés ensemble par un pompon, flottant au vent. Des marottes telles qu’en brandissaient les fous du roi. Les fleurs sont si nombreuses qu’elles s’empilent, se chevauchent et recouvrent totalement les branches, comme sur cet arbre photographié devant l’église de Vernon.
Les premiers visiteurs de Giverny devraient encore profiter de la floraison des magnolias du jardin de Monet. Ils trouveront un grandiflora très imposant derrière le deuxième atelier, visible de la rue, et plusieurs stellata au jardin d’eau. Parmi les arbres qui font la ronde autour du bassin aux nymphéas, ils font partie des rares qui sont déjà passés au vestiaire et ont vêtu leur parure printanière.
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