Lumières sur la cathédrale

Cathédrale de Rouen, spectacle première impressionIl fait nuit plus tôt maintenant, ce qui a permis d’avancer l’horaire des spectacles de lumières sur la cathédrale de Rouen à 22h. Les non-rouennais peuvent ainsi profiter plus facilement de la magie. Si vous voulez y aller, il vous reste jusqu’au 29 septembre.
C’est un peu comme avant un feu d’artifices, mais en moins prévisible. Sur le parvis, on attend dans la nuit close et la douceur du soir, au milieu des autres spectateurs, avec peut-être en mémoire le souvenir de Rouen aux pixels, le précédent spectacle qui rendait hommage à Monet et à l’héritage de l’impressionnisme.
Celui-ci, Première impression, évoque aussi le célèbre mouvement de peinture et se joue avec humour et poésie de ses poncifs. Les barques glissent sur la façade, les nymphéas fleurissent, une jeune femme se balance sur une escarpolette… On se laisse emporter dans l’enchantement et la fraîcheur, jusqu’au tableau final de la cathédrale coloriée par les enfants.
Le second spectacle, Jeanne(s), est dédié à Jeanne d’Arc et aux prénommées Jeanne. Là encore, si l’on ne sait rien de l’histoire de l’héroïne, on ne comprend pas, mais comme elle n’a pas de secret pour les spectateurs, les images jouent sur la connivence.
C’est beau, bourré d’inventions et de surprises, et tellement bien fait que l’illusion de mouvements est saisissante. Comment font-ils pour que la façade pleine de reliefs de la cathédrale accepte si bien de servir d’écran ? Ses pierres dialoguent merveilleusement avec les images.

Les super pouvoirs de Monet

Claude Monet, coucher de soleil à Pourville, 1882, huile sur toile, Musée marmottan-Monet, Paris Claude Monet, coucher de soleil à Pourville, 1882, huile sur toile, Musée Marmottan-Monet, Paris

Claude Monet avait une perception exceptionnelle de la couleur. On connaît le mot de Cézanne : « Monet, ce n’est qu’un oeil, mais bon dieu quel oeil ! » Il percevait les moindres modifications de la luminosité, la variation de l’intensité des couleurs à mesure que le soleil montait dans le ciel, presque minute par minute. Il était aussi capable de distinguer des nuances si voisines qu’un oeil ordinaire les confond.
Cet après-midi j’étais en train de décrire ses « super pouvoirs » à des visiteurs venus d’Australie, quand l’un d’eux m’a demandé ce qu’on savait de la santé mentale du peintre. Car ce portrait le faisait beaucoup penser à l’un de ses amis, atteint de trouble bipolaire, qui se targue de voir beaucoup mieux les couleurs que le commun des mortels.
L’hypothèse de trouble bipolaire concernant Monet a été avancée par certains auteurs. Le peintre connaissait une alternance de périodes de grande productivité artistique, d’euphorie, de surmenage, puis soudain de crises de doute, d’inactivité et de dépression. La vision des couleurs serait-elle un bénéfice collatéral de la maladie ? J’ai voulu le vérifier, et voici ce qu’on peut lire à la page 20 d’une brochure d’information destinée aux malades :

Les patients souffrant de troubles bipolaires présentent vraisemblablement en dehors des épisodes aigus une hypersensibilité et une hyperréactivité émotionnelle (Henry et coll, 2001) propices à la création artistique. Au cours des états maniaques ou hypomaniaques, ils présentent souvent une hypersensorialité (perception plus vive des couleurs, meilleure écoute musicale) associée à une accélération des processus idéiques et une augmentation de l’estime de soi qui lève les inhibitions et favorise le passage à l’acte de la production artistique.

Portes ouvertes chez Bonnard

ancienne maison de Pierre BonnardC’est la nouveauté des Journées du Patrimoine à Vernon : ce week-end, l’ancienne maison de Pierre Bonnard, La Roulotte, ouvre pour la première fois ses portes au public. Ses nouveaux propriétaires ont acheté la maison l’an dernier par coup de coeur et admiration pour l’artiste.
Voilà des années que je grillais de voir l’intérieur de cette propriété privée, qui figure si souvent sur les tableaux de Bonnard entre 1910 et 1938.
Les murs n’ont pas changé, ni la vue sur le val de Seine. La terrasse et le gros tilleul sont toujours là. Tout le long de la maison court toujours la balustrade si typique de l’époque. A l’intérieur, pourtant, on ne retrouve pas grand chose, la maison a été modernisée.
On se console avec une belle expo sur le hameau de Vernonnet où se dresse La Roulotte. Ce hameau se dénommait les Fourneaux du temps où on y fabriquait de la chaux. Avec l’arrivée du train et la mode du canotage et de la villégiature en bord de Seine a surgi un hôtel style pension de famille. L’hôtel dénommé « A ma campagne » a donné son nom au hameau.
Le terme bien en vigueur au début du 20e siècle désigne selon le Larousse de 1928 une « propriété rurale, habitation de plaisance ». pour ceux qui n’avaient pas les moyens de posséder une résidence secondaire, le petit hôtel de Vernonnet pouvait en tenir lieu. Où allez-vous cet été ? Je vais à ma campagne…

Nymphéa de septembre

Nymphéa de septembre Cette fois l’été ne reviendra plus.
Septembre a ouvert la porte, entamé un passage.
Il reste encore des traînées de tiédeur, l’illusion de la chaleur vibrante qui régnait il y a huit jours à peine. Mais on sent bien que le coeur n’y est plus.
Le soleil se fatigue un peu plus tôt chaque jour.
Au milieu de tout le vert, la métamorphose a commencé.
Et tandis que la lumière irradie encore les fleurs de nymphéas en lampions, leurs feuilles glissent doucement vers l’automne, déployant des ocres et des orangés pour réchauffer le reflet bleu du ciel dans le bassin de Claude Monet.

La grenouille qui se prend pour un taureau

Grenouille dans le bassin de MonetPhoto : grenouille rieuse dans le bassin de Monet

Le dernier roman de Katarina Hagena, « l’Envol du héron », met en scène une bestiole assez inquiétante : la grenouille-taureau. (Katarina Hagena, rappelez-vous, « le Goût des pépins de pommes », déjà un million trois cent mille exemplaires vendus, le film sort en Allemagne le 26 septembre, il a l’air bien).
Quand je dis une bestiole, c’est une façon de parler. L’animal peut atteindre les deux kilos, il est très carnassier et dévore tout sur son passage, n’hésitant pas à avaler un canard tout cru.
Dans son pays d’origine, la Floride, la grenouille-taureau se nourrit de jeunes caïmans, tandis que les adultes deviennent prédateurs du batracien. Ailleurs aux Etats-Unis et en Europe, pas de prédateurs, si bien que la bête prolifère et se répand à raison de cinq kilomètres par an.
Je ne crois pas qu’il y en ait déjà en Normandie, même si le froid n’a pas l’air de l’arrêter, puisque l’Allemagne est touchée par l’invasion. Mais il m’est revenu en lisant le roman d’Hagena que de nombreux visiteurs américains de Giverny, en entendant coasser nos grenouilles, m’ont demandé s’il s’agissait de bullfrogs. Ils n’y mettaient aucune espèce d’inquiétude, et je ne sais s’il faut l’attribuer à la banalisation de la bête sur leur territoire ou à leur indifférence pour les périls écologiques.
Selon un rapport du Muséum d’histoire naturelle, on trouve en Normandie 17 sortes d’amphibiens. Six espèces de tritons, et des espèces qui ressemblent à des crapauds : l’alyte accoucheur, le pélodyte ponctué, le sonneur à ventre jaune, plus le crapaud commun et le crapaud calamite, et enfin cinq sortes de grenouilles, verte, rieuse, agile, rousse, verte de Lessona, et la rainette des arbres.
Le rapport expose les limites et les difficultés du recensement des amphibiens, mais il semble que la grenouille rieuse gagne du terrain depuis les années soixante-dix, par pollution génétique. Elle s’accouple avec les populations locales de grenouilles, et les descendants lui ressemblent.
A Giverny, au printemps, il y en a beaucoup, même si la grenouille rieuse (marsh frog) n’est pas la seule des espèces présentes dans le bassin de Monet. Le concert des grenouilles offre plusieurs voix. Je suis allée écouter les chants de chacune en ligne, mais c’est la seule que j’ai identifiée à coup sûr. L’affaire se corse car il semble que chaque espèce dispose de plusieurs coassements pour différentes situations, un peu comme les oiseaux.

Le Dr Rebière

Le Dr Jean RebièreOn doit à Rodolphe Walter, principal collaborateur de Daniel Wildenstein pour le catalogue raisonné de Claude Monet, d’avoir enquêté sur la personnalité de Jean Rebière, le médecin du peintre, et de lui avoir rendu un hommage mérité. En 1986, Walter publie à la Bibliothèque des Arts une monographie qui lui est consacrée, « Le médecin de Claude Monet, Jean Rebière ».
Personne ne se souvient pourquoi ce Rémois est venu s’installer aux confins ouest de l’Ile de France, à Bonnières. Mais quand il s’y établit en 1887, il n’a pas encore achevé ses études, et il va faire toute sa carrière dans le petit bourg proche de Giverny, jusqu’à son suicide en 1930, un geste qui met fin à ses souffrances dues au cancer de la prostate.
Selon les nombreux témoignages recueillis par Walter, Rebière a laissé l’image d’un homme au physique agréable, excellent cavalier, au diagnostic sûr, au dévouement sans limite. Il n’avait au fond qu’un seul défaut, celui de se laisser envahir par une mère abusive qui, après avoir perdu son mari et son deuxième fils, n’avait plus que lui et entendait bien le garder pour elle seule. Rebière est donc resté célibataire. Ses malades étaient toute sa vie.
A l’aube de la Première Guerre mondiale, Rebière est nommé chirurgien-chef de l’hôpital auxilliaire de Bizy, à Vernon. Il organise cet hôpital de cent lits et s’occupe d’en former les infirmières, avant de prendre en charge les hôpitaux de Rosny et Villarceaux.
A quel moment exactement Rebière devient-il le médecin de Monet, qui ne demeure pas dans le canton de Bonnières mais près de Vernon, une ville où exercent plusieurs praticiens ? Une lettre de Monet de 1918 évoque Rebière pour la première fois, mais la rencontre des deux hommes remonte sans doute déjà à plusieurs années. Walter émet une hypothèse : l’excellent généraliste bonniérois a pu lui être recommandé par son chauffeur Sylvain, dont la femme est originaire de Bonnières.
C’est au moment où la santé de Claude Monet décline, à la fin de sa vie, que le rôle du Dr Rebière devient plus important. Outre sa présence sur place en « back-up » des médecins parisiens dépêchés par Clemenceau au chevet de l’artiste pour soigner sa cataracte, il diagnostique chez Monet en août 1926 une lésion et un engorgement à la base du poumon gauche.
Il est trop tard pour y faire quoi que ce soit, c’est, selon les mots de Blanche Hoschedé Monet, « un mal qu’on ne peut guérir ». Cette affection pulmonaire incurable décelée suite à une radio effectuée au cabinet du médecin, ronge Monet pendant de longs mois. Ses forces déclinent, son moral aussi, « il souffre parfois beaucoup ». Selon Walter, « Rebière semble avoir décelé un cancer du poumon (…) comme l’atteste la présence d’une tumeur » évoquée par Clemenceau dans une lettre à Blanche à la fin octobre. Ce diagnostic ne surprend guère en raison du tabagisme de Claude Monet.
De courtes rémissions permettent cependant à Monet de reprendre les pinceaux, à toutes petites doses, comme il en fait mention dans une lettre du 4 octobre 1926. Il s’éteint deux mois plus tard, le 5 décembre 1926. Rebière, présent à l’enterrement, soutient Clemenceau durement éprouvé par la perte de son ami.
En souvenir de Claude Monet, Rebière reçoit un tableau, un paysage avec des arbres. Cette toile « sera arrachée de son cadre et volée pendant la dernière guerre. » Triste point d’orgue…

Les couleurs de la rentrée

Crayons de couleurPlus que des souvenirs proprement dits, la rentrée scolaire réveille des sensations et des émotions d’enfance. Odeurs de cuir et de plastique, toucher du papier des cahiers qu’on ouvre et dont on appuie sur la tranche pour la marquer, et le stylo encore inconnu à la main qui s’applique à tracer les premières lignes…
Des sensations de neuf, de début, d’appréhension et d’attente mêlées, du sérieux et du festif tout à la fois, et cette impression un peu mélancolique de laisser les beaux jours derrière soi et d’entrer, en même temps qu’en classe, dans l’automne.
Impossible d’ignorer la rentrée scolaire. Toute la jeunesse d’un pays se plie à son calendrier, et avec elle ses parents. C’est sans doute cette énergie de la reprise qui m’a poussée à m’y associer par un acte régressif : tailler des crayons de couleur.
Vous vous souvenez comme c’était beau, les boîtes de couleur neuves, les crayons alignés dans leurs alvéoles offrant un arc-en-ciel de nuances qui contenaient tous les dessins possibles ?
Voici le reliquat des générations successives de boîtes de crayons utilisées au fil des années par mes quatre écoliers. Des séries de douze couleurs le plus souvent, dont beaucoup ont disparu, formant un ensemble disparate qui n’a que vaguement l’apparence des boîtes les plus fastueuses où logent 48 crayons.
Le désamour pour une couleur se lit dans la présence en nombre de crayons presque intacts, et à l’inverse la prédilection pour une teinte est marquée par l’usure ou l’absence des crayons correspondants. Sans grande surprise, c’est le rouge et l’orange qui ont toutes les faveurs : un seul malheureux rescapé ! Les bleus moyens ont disparu eux aussi, en revanche le rose n’a guère tenté mes garçons, et il reste assez de marron pour toute une forêt.
Avec la peinture, les contraintes liées à l’utilisation de couleurs ne sont pas les mêmes, puisqu’elles dérivent toutes des couleurs primaires, et que l’utilisation de couleurs prêtes à l’emploi ne s’impose pas. Monet trouvait que la question de savoir quelles teintes il employait était sans grand intérêt. L’essentiel étant d’avoir un panel de base et surtout beaucoup de blanc. Ses notes chez le marchand de couleurs atteignaient de coquettes sommes, souvent réglées directement par Paul Durand-Ruel, qui comptait bien vendre les tableaux produits.
On est frappé, sur les photos de Monet au travail qui nous sont parvenues, par la dimension considérable de sa palette, et la quantité de brosses à sa disposition dans des pots. Pourquoi autant ? J’imagine que c’était pour en avoir des propres tout au long de la journée, et les nettoyer toutes ensemble le soir. Si vous êtes peintre et que vous y voyez une autre raison, merci d’avance pour vos explications.

Louviers : Paysages d’eau

Stanislas Lépine, Paysage (détail), 1869, huile sur toile, Paris, musée d'Orsay Stanislas Lépine, Paysage (détail), 1869, huile sur toile, Paris, musée d’Orsay

A l’origine du mouvement impressionniste figurent huit expositions parisiennes, qui s’échelonnent de 1874 à 1886. Monet, dont le tableau « Impression, soleil levant » va involontairement donner son nom au mouvement, a participé aux quatre premières et à la septième de ces expositions.
L’histoire a retenu les noms des plus grands peintres qui ont présenté leurs oeuvres au jugement du public : Claude Monet bien sûr, Pissarro, Renoir, Caillebotte, Sisley, Degas, Morisot, Cézanne, Cassatt, Gauguin, et enfin Seurat et Signac.
Mais ces peintres ne sont pas les seuls à avoir osé braver les moqueries en adhérant à la « Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc. » Au total, 56 artistes ont présenté plus de 1700 oeuvres lors de ces huit expositions impressionnistes.

Le musée de Louviers propose actuellement une intéressante exposition dans le cadre du festival Normandie Impressionniste. A côté de quelques oeuvres de peintres majeurs, l’entrée gratuite permet d’admirer de bien belles choses signées par des artistes tels que Bracquemond, Lebourg, Lépine, Béliard, Bureau, Cals, Colin, Guillaumin… qui tous ont participé aux expos impressionnistes fondatrices.
A travers leurs tableaux et gravures, on respire l’air du 19e siècle, on perçoit leur audace et leur retenue, et le côté avant-gardiste de Monet, au sein même de ce groupe novateur.
C’est une savoureuse découverte, et l’on en vient à rêver d’une exposition, disons en 2024, pour les 150 ans du mouvement, qui reconstituerait la réunion d’oeuvres d’origine…

Piéride du chou

Piéride du chouEn été, quand de nombreux papillons volettent dans les allées du jardin de Monet, l’effet est ravissant. Souvent ils sont blancs tachés de noir, surtout à proximité de la Grande allée.
J’étais curieuse de les identifier. Avec l’appareil photo en guise de filet à papillons, c’est facile, pour peu que l’un d’entre eux veuille bien se poser quelque part.
Le Larousse des papillons permet de reconnaître la plupart des espèces de nos contrées, puisqu’il en recense 320 (il en existe beaucoup plus, mais la plupart sont nocturnes et moins colorées que les diurnes). Il suffit de repérer les couleurs principales, et si possible d’avoir aussi une idée du recto des ailes.
Parmi tous les papillons noirs et blancs qui se ressemblent peu ou prou, en comparant l’ornementation, la forme, avec l’oeil d’un enfant qui joue au jeu des différences, j’ai fini par identifier sans doute possible le papillon givernois. C’est tout bonnement une piéride du chou, un des lépidoptères les plus courants.
Le commentaire proposé par le guide confirme : « Si le vol de la piéride du chou est agréable à voir dans un jardin, l’espèce est surtout connue pour ses chenilles grégaires qui – ce n’est pas rare – ravagent les feuilles de choux et autres plantes apparentées. »
Que fait donc cette piéride dans un jardin de fleurs, sans l’ombre d’un gros chou à l’horizon ? L’encadré qui précise ses plantes-hôtes, c’est-à-dire celles sur lesquelles elle vient se reproduire, éclaircit le mystère. Ses grassouillettes chenilles pouvant mesurer quatre centimètres de long adorent aussi… les capucines.
Est-ce pour consoler les jardiniers victimes de la voracité de ces chenilles ? Une petite note livre une histoire atroce. La piéride du chou est souvent elle-même victime d’un parasite qui « pond dans le corps de la chenille. Après avoir consommé ses organes internes, il en sort pour se nymphoser dans un cocon jaune sur le corps de sa victime.« 
La pauvre bête, elle finirait par avoir notre sympathie.

Les fleurs de Monet

Giverny, fleurs d'étéTrente ans après la mort de Claude Monet, son beau-fils Jean-Pierre Hoschedé a rédigé un livre de mémoires dans lequel il dresse une liste des plantes cultivées par le peintre dans son jardin de Giverny. Pour l’établir, Jean-Pierre Hoschedé s’est servi, dit-il, du « catalogue d’un horticulteur très connu », histoire de prouver « que les plantes de Monet n’étaient nullement spéciales ».

Liste des plantes cultivées par Monet :

Plantes vivaces : Anémones du Japon, aster, aquilegia, aubrietia, acanthe, aconit, anchusa, bocconia, centaurea, campanule, delphinium, doronicum, echinops, eryngium, érigeron, gaillarde, helenium, hélianthus, hémérocallis, iris, glaïeuls, crocus, héliopsis, lupin, plumbago, rose trémière, rudbeckia, statice, thalictrum, pivoine, verbascum, hypericum, phlox, lilium, papaver, penstemon, gentiane, narcisse, tulipe, sauge, leucanthemum, hydrangea, rosier, pancratium, géranium, dahlia simple et à collerette, polygonum.

Toutes ces plantes se retrouvent aujourd’hui dans les jardins de Giverny, sauf me semble-t-il l’étrange bocconia, le superbe pancratium et les gentianes.
Jean-Pierre Hoschedé poursuit sont énumération par la liste des annuelles semées par Monet :

Plantes annuelles : Pois de senteur, capucine, coquelicot simple, reine-marguerite simple, eschscholtzia, digitale, ipomée, malope, muflier, tabac à fleurs, pavots simples, soucis simples, glaucium, lavatère.

Ces deux listes ont constitué une base de travail pour la restauration des jardins, cela va de soi. Mais elles ne sont pas les seules archives dont on dispose, ce qui laisse apparaître des manques. Où sont passés les oeillets et les haricots d’Espagne bien visibles sur les photos des massifs de géraniums devant la maison ? Et les papyrus immortalisés par Lilla Cabot Perry ? Les clématites, les agapanthes et les chrysanthèmes peints par Monet ? Les giroflées et les jacinthes observées par Mirbeau ?
Le plus dérangeant, ce n’est pas cette liste lacunaire, finalement. Non, c’est plutôt la liste suivante, celle des plantes bannies du jardin de Monet.

Plantes exclues : coleus, pétunia, reine-marguerite double, amarante, balsamine, canna, cinéraire, héliotrope, réséda, immortelle, oeillet d’Inde, oeillet de poète, véronique, coréopsis, ageratum, myosotis, calcéolaire.

On voudrait tant ne pas croire Jean-Pierre Hoschedé. Monet, rejeter certaines fleurs ? Avoir de l’aversion pour les charmants oeillets de poète ? les éclatants coréopsis ? On peine à le croire. On se demande sur quoi s’est fondé son beau-fils. Et on n’a aucune envie de priver la restitution du jardin de l’apport de ces belles fleurs supposément interdites.
D’ailleurs, la plupart d’entre elles figurent dans les massifs ou les potées de Giverny, parfois même en grande quantité. Allez ! Même s’il s’avérait que Monet ne pouvait les souffrir, je suis sûre que, là où il est, il est devenu beaucoup plus conciliant et qu’il n’en tient pas rigueur aux jardiniers du temps présent.

Les Jardins Agapanthe

Les Jardins AgapantheL’adorable village de Grigneuseville se trouve en Seine-Maritime, entre Rouen et Dieppe. C’est là, dans l’humidité du pays de Bray, que s’épanouissent les plantes des Jardins Agapanthe.
Le concepteur de ce jardin, Alexandre Thomas, est architecte-paysagiste, et on est ici chez lui. Son jardin personnel est aussi sa vitrine professionnelle, bien sûr, mais il va bien au-delà d’un jardin-témoin ou d’un exercice de style. On y sent de la passion et de l’imagination, de la poésie et du lyrisme à tous les détours de sentier.
C’est un jardin qui s’explore, dans une délicieuse impression de dédale et de surprises.
On se faufile entre des masses végétales exubérantes, du vert qui prend toutes les formes possibles, au travers de végétaux venus de tous les continents. Certains intriguent, d’autres se laissent reconnaître.
Partout, des buis et des ifs taillés structurent le jardin, qui s’orne de mobilier ancien et de potées.
On pousse des portails art nouveau vénérables, on descend dans des minis vallons, on suit des chemins d’eau… Et, chance insigne, les jardins agapanthe font aussi pépinière. Attention, le coffre risque d’être trop petit !

Lavatère

Lavatère annuelCe qu’il y a de bien avec la fleur de lavatère, c’est qu’on peut choisir. Décider de dire le ou la lavatère, par exemple. Le masculin évite la répétition du ‘la’ façon chansonnette, mais le féminin colle mieux à l’aspect très gracieux de la fleur.
On peut choisir aussi de cultiver la lavatère sous forme d’annuelle ou de vivace. Entendez : soit vous semez les graines au printemps, et vous aurez des lavatères annuelles qui pousseront, fleuriront et mourront dans l’année, soit vous plantez un pied de lavatère vivace, et vous le regarderez croître et embellir, faire semblant de disparaître puis refleurir chaque année pendant cinq ou six ans.
On a souvent l’impression de faire une bonne affaire avec les vivaces, parce qu’elles durent et qu’il semble qu’on peut les oublier. Mais en ce qui concerne celle-ci, elle demande quand même qu’on s’occupe d’elle un minimum. Il faut la rabattre en hiver et l’arroser en été.
La lavatère vivace appartient à la famille des mauves, et elle leur ressemble tellement qu’il faut un oeil exercé pour les distinguer. Elle a le même port un peu foufou en buisson, avec des fleurs piquetées le long de tiges couvertes de feuilles rugueuses.
Un truc pour les distinguer : regarder derrière le calice pour voir si le calicule a les folioles soudés ou libres. Chez la mauve le calicule a trois folioles libres, chez la lavatère ils sont soudés. Et si vous en comptez entre six et neuf, c’est qu’il s’agit d’une guimauve.
Dans l’hypothèse où comme moi vous venez de découvrir l’existence de ce mot à l’euphonie douteuse, voici sa définition : en botanique, le calicule désigne l’ensemble de pièces doublant parfois le calice à l’extérieur.
Je sens que ça y est, ça vous démange de filer au jardin regarder ce qui se cache derrière les calices des fleurs pour trier mauves et guimauves. Mais on n’a pas tout ce mal avec la lavatère annuelle, qui se reconnaît au premier coup d’oeil.
Perso, c’est l’annuelle, comme sur cette photo prise à Giverny, que je préfère. Elle évoque la forme de l’hibiscus, avec des pétales d’une délicatesse telle qu’on a l’impression qu’un souffle va les froisser. Et regardez l’élégance de ces rayures, la subtilité de l’harmonie colorée !

Le bateau-atelier

Le bateau-atelier
Le Bateau-Atelier, Claude Monet 1875-1876, huile sur toile 54 x 65 cm Musée d’Art et d’Histoire, Neuchâtel (Suisse) W0393
A voir à Rouen jusqu’au 30 septembre 2013

Par les grosses chaleurs de ces derniers jours, on devine bien ce que Monet aurait fait. Il serait allé piquer un plongeon dans la Seine du haut du toit de son bateau-atelier.
Encore une fois c’est Jean-Pierre Hoschedé, irremplaçable chroniqueur de la mémoire familiale, qui raconte :

(Monet) avait, pour être tranquille et être chez lui, acheté un bout de pré à l’embouchure de l’Epte, appelé Ile aux Orties, ainsi que je l’ai déjà dit en un précédent chapitre. Là était en permanence le gros bateau avec cabine qu’il avait fait construire quand il était à Argenteuil sur les conseils de son ami Caillebotte et dont il se servait pour peindre sur la Seine et au milieu d’elle. Lors de nos baignades qui étaient presque journalières – l’eau de la Seine était propre à cette époque – ce bateau était toujours utilisé. Il nous servait, surtout, pour les plongeons effectués du toit de la cabine, Monet tout le premier. Il était aussi bon plongeur que nageur et présidait, par prudence, toutes nos baignades collectives. Mes souvenirs sont restés vifs et pourtant, j’ai beau les solliciter, il m’est impossible de me rappeler quelle fut la fin de ce bateau historique dans la vie de Monet.

Tout laisse à penser qu’elle ne fut pas très glorieuse. Peut-être emporté par une crue ? Ou tout simplement a-t-il fini par pourrir et devenir irréparable ? En 1884, dans une lettre de Bordighera, Monet laisse entendre qu’il est en réparation. En 1891, en tout cas, quand il se lance dans la série des Peupliers, il ne dispose plus de ce bateau et sollicite Caillebotte pour qu’il lui en prête un.

L’exposition actuelle du musée des Beaux-Arts de Rouen, « Eblouissants reflets », présente plusieurs toiles où figure ce fameux bateau-atelier. A la suite de Manet, Léon Peltier, peintre de Vétheuil, l’a minutieusement retranscrit, avec une jeune femme à l’ombrelle assise à son bord.
Tout un chapitre du catalogue lui est également consacré. Monique Nonne y souligne la filiation du bateau-atelier de Monet avec celui de Charles François Daubigny, le fameux Botin.
Dans le cadre du festival Normandie Impressionniste, des élèves charpentiers de marine d’un lycée professionnel du Calvados ont réalisé une maquette au 1/6e du bateau atelier de Monet. C’est un beau projet résumé en vidéo et dont on peut admirer le résultat à Rouen à l’espace des Sciences H2O. Dommage toutefois que la commande n’ait pas porté sur une réplique à l’échelle, qui aurait permis de se rendre compte du volume réel de ce bateau.
Cette réplique à taille réelle a déjà existé. Elle a été effectuée par le chantier naval du Guip, à l’Ile aux Moines, en 1989 à l’occasion des 150 ans de la naissance de Claude Monet. Exposée en Argenteuil, elle a curieusement disparu elle aussi. Dans un article de 2008, le Parisien s’interroge : « Qu’est devenu le bateau-atelier de Monet ? » Il aurait sa place dans un projet de création d’école internationale d’art impressionniste en Argenteuil, poursuit le journal.
C’est à croire qu’un sort escamote les bateaux-ateliers sans qu’ils laissent la moindre trace.

Giverny en juillet

Giverny en juilletEn juillet, le bassin de Giverny ressemble comme deux gouttes d’eau aux tableaux qu’il a inspirés à Monet.
Même nénuphars flottant en radeaux à la surface, même atmosphère lumineuse, mêmes rameaux de saule au premier plan.
C’est le secret du succès de Giverny : tout le monde ou presque, en Occident, a déjà vu une reproduction de l’un ou l’autre des Nymphéas de Monet.
Ce sont les chouchous des salles d’attente médicale, sans doute parce que leur contemplation apaise.

On vient en chercher le motif à Giverny, les voir en vrai.

Même pour les visiteurs qui pensent que Monet n’a peint qu’un seul tableau de l’étang, et ils sont nombreux à ignorer l’obsession répétitive du peintre à cet égard, il y a une émotion particulière à découvrir le site.
C’est la fascination de la peinture elle-même, de cette transmutation du réel par l’oeil du peintre.
On n’en finirait pas d’aller de l’un à l’autre, de l’oeuvre de la nature à sa transcription humaine.
Inversement, pour qui ignore tout de l’oeuvre du peintre, Giverny n’est qu’un jardin, et il n’en manque pas qui soient prêts à rivaliser de beauté avec lui.

Les pavots en photo

PavotDans les jardins de Giverny, c’est la saison des pavots. Elle coïncide avec celle des roses et des pivoines, et donne une coloration rose au clos normand.
Les pavots font partie des fleurs que j’ai le plus de plaisir à photographier. Ils sont d’une grande richesse esthétique dans les rayons rasants du soleil, quand leurs pétales chiffonnés laissent passer la lumière, et que les bourdons y projettent des ombres chinoises.
Mais surtout, c’est leur petite tête qui est tout à fait craquante. Elle émerge de voiles ondulés, si bien que le petit bonhomme pavot a l’air d’être en plein mouvement, en pleine danse.
Parfois, comme ici, c’est autre chose : ce pavot-là est chez le coiffeur. Enveloppé dans le léger peignoir que lui a passé le figaro des prés, ses cheveux coupés répandus tout autour, il patiente, tandis que se dessine sur son crâne sa future coiffure en forme d’étoile, particulièrement stylée.
En le voyant, j’ai repensé à une plaisanterie racontée par un client : Savez-vous quel est le patron des (mauvais) coiffeurs ? Saint Ignace ! Une blague gentille garantie tout public, à condition de bien faire la liaison.

Porte-bonheur

Leslie Hirst, Petite swirlLeslie Hirst, « Two, Four, Six: Petite Swirl » Trèfles à deux, quatre et six feuilles, émail et résine sur bois, 2005. 20 cm x 20 cm.

Regardez bien : les trèfles ne sont pas peints, ce sont de vrais trèfles à deux, quatre ou six feuilles pressés et séchés qui composent ce tableau de Leslie Hirst.
Tout le charme, le magnétisme des oeuvres de cette artiste américaine tient à cette subtile alchimie entre un fond émaillé plutôt géométrique et son dialogue avec ces éléments naturels pas comme les autres, les trèfles. Parmi tous les végétaux, ce sont sans doute eux qui symbolisent le plus les chiffres.
Depuis longtemps, Leslie a un flair spécial pour découvrir les trèfles qui sortent de l’ordinaire. « C’est comme si je les attirais ! » s’amuse-t-elle. Elle n’a pas de méthode particulière, elle ne se met pas à quatre pattes. Elle regarde attentivement la pelouse et elle les trouve, c’est tout. « Mon record, c’est 333 en une journée ! C’était dans le Wyoming, » se souvient-elle. « Pourquoi y aurait-il particulièrement des trèfles à quatre feuilles dans le Wyoming ? Il n’ y a même pas d’herbe ! C’est un désert ! »
Sa collection de trèfles avait déjà une certaine importance quand on lui a proposé de participer à une exposition sur le thème de l’art et la flore sauvage. Elle accepte, et la voilà en train d’essayer de composer un tableau avec ses trèfles séchés. « J’ai essayé de dessiner avec, c’était ridicule. J’ai fait des lignes avec, c’était ridicule. Et puis j’ai eu l’idée d’en faire des cercles. » Sa première oeuvre compte trois cercles de 1024 trèfles à quatre feuilles chacun. Beaucoup d’autres suivront, en forme de tourbillon, d’éventail, de ruban, et bien sûr de carré.
Si vous agrandissez la photo, vous verrez que les trèfles projettent leur ombre sur le fond. Ils sont inclus dans des couches de résine successives qui leur confèrent cet air de flotter sur l’eau.
Trèfles à quatre feuillesLa contrepartie de cette merveille de précision et de poésie, c’est un travail long et minutieux. Une fois les trèfles trouvés et séchés, Leslie les dispose sur son support, puis elle les décalque un par un et les numérote. Ensuite elle peint le fond à l’émail, elle le couvre de résine et repositionne les trèfles, par couches successives.
Il y a, dans cette célébration des rythmes de la nature et de l’univers, de l’humble et de l’extraordinaire, quelque chose qui me parle et qui me semble moins loin de Monet qu’il n’y paraît à première vue. Peut-être est-ce pour cela que Leslie était tellement radieuse de venir à Giverny ? Ou est-ce la fréquentation de ces masses de trèfles quadrifoliés qui lui donne cette énergie lumineuse ?
Leslie m’a offert un trèfle à quatre feuilles cueilli ici. Je l’ai glissé dans un livre, à la page du poème d’Emily Dickinson :

« Pour faire une prairie il faut un trèfle et une abeille,
un trèfle et une abeille,
et de la rêverie.
La rêverie seule y suffirait,
si les abeilles manquaient. »

Bonne rêverie à vous…

Photo : La récolte de Leslie en dix minutes.

Musique impressionniste

Nymphéas et pétales de glycine sur le bassin de Monet à Giverny Si vous avez déjà visionné un diaporama sur Giverny, une vidéo, ou même vu le jardin de Monet au journal télévisé, vous le savez : le fond sonore habituel des images impressionnistes, c’est la musique de Claude Debussy. En particulier « Les reflets dans l’eau », extraits du premier cycle d’Images composé en 1905.
On ne peut pas trouver mieux, en effet. Musique impressionniste par excellence, elle s’attache, selon les dires mêmes de son compositeur, à suggérer des images de bassin et de reflets.
Debussy n’est pas le seul, toutefois, à avoir cherché à rendre des impressions et des images par les notes et les accords. Le musée de Vernon vous propose d’entendre jouer cette musique évocatrice et descriptive d’inspiration impressionniste signée Ravel, Liszt, Fauré, Saint-Saëns, et même Trenet et Strauss, les dimanches 16 juin, 23 juin et 7 juillet à 16h30. Le tarif est celui d’entrée du musée.
Ces concerts de piano et musique de chambre sur le thème de l’eau s’inscrivent dans le cadre du festival Normandie impressionniste 2013.
N’oubliez pas d’arriver largement en avance pour voir la très belle expo du musée, « Vernon et les bords de Seine au temps des impressionnistes ». Un dimanche après-midi d’une totale harmonie.

Photo : Nymphéas et pétales de glycine sur le bassin de Monet à Giverny, 6 juin 2013

Buglosse

Buglosse, anchusaA cause de son incroyable bleu faïence, on pardonne tout à la buglosse : la petitesse de ses fleurs, sa floraison limitée au mois de juin, et même son aspect légèrement hirsute.
C’est un peu comme si on croisait un magnifique regard bleu intense dans un visage mal rasé et sous des cheveux en bataille.
C’est vrai, la buglosse a quelque chose d’une vagabonde. Comme le révèle son nom botanique, Anchusa italica, elle arrive des rivages de la Méditerranée, où elle pousse à l’état sauvage.
La vie de sans logis n’étant pas de tout repos, la buglosse a appris à s’accrocher fermement au sol, grâce à une longue racine en pivot. Il vaut mieux y réfléchir à deux fois avant de l’adopter, au risque de ne plus pouvoir s’en débarrasser.
Mais derrière cette force de caractère se cache un vrai chic. En fait de poils, la buglosse s’habille de soies, de pied en cap.
rosier et buglosse, GivernyElle aime prendre de la hauteur en s’élevant à un bon mètre du sol, ce qui a pour effet de produire de loin de belles masses bleues, comme le montre la photo ci-dessous, ce qui n’est pas si courant au jardin.

La concordance du temps

Iris sibericaAu milieu des iris de Sibérie jaunes, pointent les boutons de pivoines qui fleuriront plus tard. Le temps que les boutons se gonflent de pétales en devenir, puis s’ouvrent pour les déployer, les iris seront fanés et coupés. A cet emplacement, on ne verra plus que les corolles à froufrous des pivoines.
La gestion des époques de floraison est l’un des casse-tête de tout jardinier. Le premier objectif est d’obtenir un jardin fleuri tout au long de la saison, où les fleurs se succèdent sans temps mort.
En principe, les fleurs ont une période de floraison qu’elles préfèrent. A Giverny, pour les iris, disons que c’est la deuxième quinzaine de mai.
Mais chez les fleurs, le temps qui passe est aussi fonction du temps qu’il fait. Pour peu que la météo soit capricieuse, les règles habituelles sont chamboulées. La chaleur printanière fait tourner les pendules plus vite, le froid les ralentit.
Cette année, le printemps très frais a décalé le démarrage des vagues successives de fleurs, comme si l’officiant en charge de donner le top départ s’était trop attardé au bistrot.
Mais la fraîcheur a aussi prolongé la durée de floraison des tulipes, ce qui a permis d’en profiter plus longtemps. Au lieu de se croire en course pour le tiercé, elles sont parties au petit trot.
Le froid est embêtant car les fleurs tardent à venir, mais c’est surtout la chaleur au printemps qui sème la pagaille. Vite ! se disent les fleurs, ça sent l’été ! Dépêchons-nous avant qu’il ne soit trop tard ! Elles se précipitent, elles se bousculent, et elles fleurissent toutes en même temps. Le jardinier a le sentiment d’avoir grillé toutes ses cartouches en quelques jours.
La question se complique encore quand, comme à Giverny, on veut gérer non seulement la succession des floraisons, mais aussi leur concomitance. Il s’agit de faire fleurir en même temps des fleurs pensées pour aller ensemble, parce qu’elles ont des coloris voisins ou contrastants, des formes qui se répondent. Pour cela il faut bien connaître les habitudes de chacune, leurs possibles réactions face aux aléas du climat. Les pronostics se font sur le papier longtemps à l’avance, et se vérifient sur le terrain l’année suivante.
Qu’elles lambinent ou qu’elles foncent, il y a tout de même une constante : les fleurs ne se doublent pas dans les virages. Eventuellement, les tardives peuvent (presque) rattraper les précoces, mais elles ne leur passent pas devant. Pour savoir dans quel ordre elles vont se présenter sur la ligne d’arrivée, c’est un avantage indéniable du jardinier sur le turfiste.

Bande originale

Giverny, maiLe printemps a réveillé tous les sons de la nature. Dans le jardin de Monet, l’air vibre des appels des grenouilles, du chant des pinsons, des cocoricos des coqs. Les coucous se répondent, l’un dans la vallée, l’autre sur la colline, avec la régularité de pendules suisses.
Ces bruits si faciles à identifier quand on vit à la campagne sont des énigmes pour certains visiteurs citadins. Beaucoup n’ont jamais entendu de grenouilles et les prennent pour des canards.
Ils sont surpris par les sons, mais je dois dire que je suis encore plus surprise par leurs questions. « C’est des bruits enregistrés ? Vous avez mis des haut-parleurs ? »
Leur distance avec la nature me peine. Ils ont oublié que ces sons de la campagne peuvent être tout simplement réels.
Cette promptitude à penser que tout vient de l’humain m’interroge, à l’heure où de plus en plus de personnes vivent en ville. Dans un cadre urbain où tout est conçu par la main de l’homme, comment ne pas se sentir tout-puissant ? On en oublierait que nous ne pesons pas grand-chose face aux forces de la nature.

Inversement, dans cette perception déformée de la réalité, je suis étonnée de la quantité de gens, et pas seulement des enfants, qui prennent mon iris artificiel pour un vrai. J’évite de le sortir pendant la saison des iris. Je l’ai troqué pour un nymphéa en tissu, et on me demande, le plus sérieusement du monde, comment j’ai fait pour aller le cueillir au milieu du bassin.

Le premier nymphéa

Nymphea blancCe sont les enfants, avec leurs yeux qui voient tout, qui me l’ont montré : le premier nénuphar de l’année s’est ouvert aujourd’hui sur le bassin de Monet à Giverny.
Un courageux, un impatient qui n’a pas peur du froid et de la grisaille.
Peut-être à la faveur de la belle journée d’hier, qui avait comme un air de printemps, (19 degrés à Giverny !) ce nymphéa là s’est dit qu’il était temps d’y aller.
Le genre à se porter volontaire pour monter à l’assaut en première ligne. Téméraire.
Les visiteurs aussi avaient sorti des vêtements plus légers, mais les impers sont bien vite réapparus aujourd’hui.
Pour les fleurs, pas question de faire machine arrière. Une fois que la corolle est épanouie, tant pis si on grelotte, on ne rentre plus dans le bouton, c’est trop tard !
C’est un nénuphar blanc très semblable à celui ci-contre qui a ouvert le feu cette année encore, du côté du petit pont.
La photo, elle, date de l’année dernière. Mon appareil n’est pas aussi brave que ce nénuphar, il est plutôt du genre timoré quand il pleut.

Un resto dans un bus anglais

Croq en bus, GivernyUn bus anglais à deux étages transformé en restaurant, c’est la nouvelle attraction de Giverny ! A l’entrée du village, rouge comme un coquelicot, Croq’ en bus ne passe pas inaperçu.
Il propose une restauration rapide inventive, qui puise du côté de l’Italie et du terroir normand.
Selon le temps, on peut s’asseoir en terrasse ou à l’étage du bus, d’où l’on a une belle vue sur la campagne givernoise.
Une fois la commande passée, le chef se met au fourneau. Ancien chanteur d’opéra reconverti en cuistot, Joachim Knitter adore son nouveau métier et régale les clients d’airs célèbres du répertoire lyrique. Je crois qu’il est baryton. L’entendre chanter pendant qu’il vous prépare des pâtes au pesto ou des tartines à la normande a quelque chose de très festif, qui vous met instantanément de bonne humeur.
Joachim aime bien causer, et si l’affluence n’est pas trop pressante il sera heureux de vous raconter l’histoire de la reconversion de ce bus. C’est sympa, les gens qui ont des rêves un peu fous et qui les réalisent…

Camassia

Camassia En même temps que les ultimes tulipes, les derniers camassias finissent de fleurir à Giverny.
Leurs petites étoiles bleu tendre s’ouvrent les unes après les autres de bas en haut, jusqu’à atteindre le sommet de la tige.
En fait de star montante, le camassia est l’un de ces bulbes de printemps bourré de talent mais qui peine à se faire un nom.
Pourquoi n’en voit-on pas plein les jardins, alors qu’il est vivace et qu’on peut le laisser en terre tranquillement jusqu’à l’année suivante ? Le manque de notoriété paraît la seule explication.
Planté en grand nombre il est superbe, en petites touches il apporte de la légèreté dans la masse dense des fleurs.
A Giverny, on a pu l’admirer comme ici en association avec des tulipes pour une harmonie très douce, qui rappelle celle des agapanthes et des roses.

Monet et Signac, une amitié de peintres

Claude Monet, pommier en fleurs au bord de l'eauClaude Monet, pommier en fleurs au bord de l’eau

L’exposition Signac au musée des impressionnistes Giverny est l’occasion de mettre en lumière les liens qui existaient entre Claude Monet et le maître du néo-impressionnisme, d’une génération plus jeune. Des liens amicaux sincères, qui ont duré toute une vie. Marina Ferretti Bocquilllon, commissaire de l’exposition, s’est penchée dans le catalogue sur le Signac impressionniste.
Il y a d’abord, en 1880, cette expo Monet qui va décider de l’orientation professionnelle du jeune Signac. Il est ado (il est né en 1863), encore collégien, quand il se rend à la première exposition personnelle de Claude Monet, dans les locaux du journal la Vie moderne. Devant les vues de la gare Saint-Lazare, de la rue Montorgueil pavoisée, des bords de Seine, c’est le choc. Il sera peintre. Parmi les 18 tableaux accrochés à la Vie moderne figure une oeuvre étonnante, « Pommiers en fleurs au bord de l’eau », faite toute entière de petites touches de couleur claire sur un fond vert sombre, pointilliste avant l’heure. Signac en fera l’acquisition beaucoup plus tard, en 1932.
En 1883, Signac rencontre Monet pour la première fois. Il lui a écrit :

« Depuis deux ans je fais de la peinture n’ayant jamais eu comme modèle que vos oeuvres et suivant la grande voie que vous nous avez ouverte. (…) Je serais heureux de vous pouvoir présenter cinq ou six de mes études d’après lesquelles vous me pourriez juger et me donner quelques-uns de ces conseils dont j’ai tant besoin, car en somme je doute horriblement, ayant toujours travaillé seul, sans maître, sans appui, sans critiques ! »

On ne peut s’empêcher de penser que Signac, qui a perdu son père très jeune, se cherche un père spirituel. Monet se reconnaît-il un peu dans le jeune peintre livré à lui-même ? Des mois plus tard, à l’occasion d’un voyage à Paris, il lui donne rendez-vous « Hôtel de Londres et New York place du Havre ». Signac va écouter religieusement les observations de son aîné, et l’informer de ses progrès tandis qu’il travaille sur les quais de la Seine à Paris. Sa touche est alors résolument impressionniste.
Puis vient le second emballement de Signac, l’adoption dès 1886 de la technique divisionniste prônée par Seurat. Le voilà devenu « néo » impressionniste.
Petit à petit il trouve son propre style, et se permet même de critiquer Monet. Les Cathédrales, dans un premier temps, ne trouvent pas grâce à ses yeux. « Es-ce la peine d’avoir la belle palette de Monet pour produire un tel gâchis », note-t-il dans son journal, avant de revoir son jugement quelque temps plus tard.
Signac ira peindre le motif de Monet à Antibes, en détaillant les effets de lumière, ce qui lui vaut les félicitations de Monet : « Monet est resté une heure, enchanté et complimentant du port de Saint-Tropez. »
Mais à Venise, c’est Signac qui précède son aîné. Et c’est avec une grande émotion qu’l découvre l’exposition des toiles que Monet rapporte de la cité des Doges. Il lui écrit aussitôt :

J’ai éprouvé devant vos Venise, devant l’admirable interprétation de ces motifs que je connais si bien, une émotion aussi complète, aussi forte, que celle ressentie, vers1879, dans la salle d’exposition de la Vie moderne, devant vos Gares, vos Rues pavoisées, vos Arbres en fleurs, et qui a décidé de ma carrière. Toujours un Monet m’a ému. Toujours j’y ai puisé un enseignement, et, aux jours de découragement et de doute, un Monet était pour moi un ami et un guide. Et ces Venise, plus beaux, plus forts encore, où tout concorde à l’expression de votre volonté, où aucun détail ne vient à l’encontre de l’émotion, où vous avez atteint à ce génial sacrifice, que nous recommande toujours Delacroix, je les admire comme la plus haute manifestation de votre art.

Monet avait accroché dans sa chambre à coucher une aquarelle de Paul Signac représentant le grand Canal. Conservée à Marmottan, elle est en ce moment présentée à l’exposition de Giverny. Du Petit-Andely où il séjourne en 1921, Paul Signac écrit à son ami Georges Besson : « J’ai eu la visite de Monet qui a souhaité posséder quelques-unes de mes aquarelles. » Le mois suivant, il déjeune à Giverny. « J’ai vu de bien belles peintures à Giverny, non seulement les grandes décorations, mais plus encore les dernières toiles à quoi Monet travaille dans son jardin. »
En septembre 1926, Signac ressent « une douleur, hier, en voyant dans l’Oeuvre le portrait de Monet ». Ce quotidien vient de publier une photo du patriarche de Giverny avec des lunettes noires qui inquiète son ami. Claude Monet décèdera quelques semaines plus tard.

Giverny

Giverny

Le jardin de Giverny tel qu’il est en ce moment, éblouissant de couleurs…
Dix mille bulbes de tulipes, de jacinthes des bois, de fritillaires, de camassias, étincellent dans les massifs, au dessus des pensées, des myosotis, des pâquerettes pompons et des giroflées.
C’est lumineux, vif, doux aussi, comme jamais.
En cette époque de l’année où le regard parcourt encore toute l’étendue du jardin de Claude Monet, celui-ci apparaît comme une immense prairie de fleurs éclatantes, gorgées d’eau et de soleil.

Cher lecteur, ces textes et ces photos ne sont pas libres de droits.
Merci de respecter mon travail en ne les copiant pas sans mon accord.
Ariane.

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